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L'homme qui leur ouvrit la porte était jeune, blond, portait un costume bleu à fines rayures ton sur ton et une cravate de soie valant un bon mois de salaire d'inspecteur de base. Son visage était avenant et armé d'un sourire valant vingt fois, au moins, le prix de la cravate.
Anita le trouva bien trop sympathique pour être totalement net. À ses côtés Peter dansait d'une jambe sur l'autre et elle arrêta de détailler l'individu.
– Guten morgen, laissa-t-elle tomber dans son allemand approximatif, nous sommes les inspecteurs de la police néerlandaise, Peter Spaak et Anita Van Dyke… pouvons-nous entrer?
Au même instant elle tendait sa carte plastifiée droit devant elle et Peter Spaak fit de même.
Le sourire de l'homme s'accentua, ce qui n'était certes pas normal.
– Oui, oui, bien sûr, les inspecteurs d'Amsterdam, entrez, je vous en prie. Bienvenu à Braunwald.
Son néerlandais avait été impeccable.
Il s'effaça légèrement et découvrit un splendide couloir au sol couvert de marbre d'Italie, pour le moins. Le couloir allait percuter une immense double porte de chêne, tout au fond, et distribuait des pièces dont toutes les portes, aux délicates teintes ivoire, étaient fermées.
– Nous vous attendions, évidemment… reprit-il en refermant délicatement la porte derrière eux.
Puis:
– Je suis Dieter Boorvalt. Je suis le conseiller juridique personnel de Mme Kristensen.
Il aurait tout aussi bien pu dire «de la reine des Pays-Bas en personne».
Il leur tendait la main. Anita s'en saisit rapidement et se débarrassa de l'usage formel comme d'un papier Kleenex. Peter ne daigna même pas répondre aux phalanges manucurées. L'homme rangea sa main dans une poche de pantalon et les précéda dans le couloir. Il poussa l'énorme double battant de chêne doré.
Le vif soleil printanier se déversa dans l'espace, inondant le couloir d'un gaz parfait.
La lumière tombait par de hautés fenêtres qui dominaient toute la vallée. Le salon était d'un marbre blanc, immaculé et aveuglant. En face d'elle, les neiges éternelles chapeautaient les colosses gris-bleu qui semblaient vouloir dévorer le ciel. Anita pénétra dans le salon, à peine plus grand qu'une nef d'église, avec le sentiment d'être chaussée de sabots crottés, revenant de l'étable avec un seau à lait, ou quelque chose dans ce goût-là.
Boorvalt se dirigea calmement à l'autre bout de l’immense pièce, jusqu'à un bureau de style Empire qui trônait sur le marbre, devant une baie vitrée dont la taille aurait pu figurer dans le Guiness des records.
Il y avait un divan de cuir qui serpentait selon une courbe sophistiquée à quelques mètres du bureau. Dans le divan, un costume gris perle aux coudes empiècés de cuir fauve. Dans le costume, un homme d'un certain âge, portant des lunettes rondes, leur jeta un vague coup d'œil. L'homme feuilletait négligemment un dossier en se ressourçant périodiquement au spectacle des chaînes alpines, de l'autre côté de l'azur lumineux.
Dieter Boorvalt fit le tour du bureau avec une certaine ostentation et ouvrit d'un geste élégant un coffret d'ébène délicatement sculptée qu'il inclina légèrement vers eux, à leur approche.
– De véritables havanes… Venus droit de Cuba… Vous appréciez? En ce qui me concerne c'est ma drogue préférée…
Il détacha un tube fauve de son écrin et le fit croquer entre son pouce et son index avant d'empoigner une rose des sables, qui s'avéra un briquet tout à fait opérationnel, quoique lourd et volumineux.
– Pas pour moi merci, pour ma part je ne fume que de l'opium pur, pouvez-vous nous annoncer à Mme Kristensen?
Anita avait l'intention de mettre les pendules à l'heure d'entrée de jeu.
Boorvalt sembla surpris par cette déclaration imprévue et il se figea un instant, alors qu'il allumait l'épais rouleau de tabac. Puis il éclata d'un rire sonore, qui dura un peu trop longtemps au goût d'Anita.
– Opium pur… Excellent, finit-il par lâcher alors que son rire s'éteignait aussi brusquement qu'il était apparu. Je vois qu'on garde encore encore des traces d'humour dans la police…
Il recracha une volute sinueuse, en connaisseur expérimenté.
– D'humour et de patience. Je répète ma question: pouvez-vous nous annoncer à Mme Kristensen?
Boorvalt ne répondit pas tout de suite, se contentant de fixer Anita, d'un regard beaucoup trop neutre. Puis, montrant d'un geste de la main l'homme assis dans le divan de cuir noir:
– Mme Kristensen n'est malheureusement pas disponible pour l'instant… Mais justement, voici le Dr Vorster. Le Dr Vorster est le médecin personnel de Mme Kristensen et il a des informations tout à fait importantes à vous communiquer au sujet de l'affaire qui vous amène…
– Attendez un peu.
La main d'Anita venait de se lever devant elle et sa voix semblait sortir d'un congélateur.
– Dois-je répéter ma question une troisième fois ou dois-je pour de bon sortir le mandat que j'ai dans ma poche?
Le sourire de Boorvalt se crispa tout à fait. Anita décela immédiatement une lueur d'intelligence calculatrice se mettre à l'œuvre derrière la surface bleu givre du regard.
Elle attendit patiemment de voir comment autre réagirait.
Il bafouilla à peine.
– Hmm… écoutez, heu… madame Van Dyke, voyez-vous, ce n'est que ce matin, un dimanche, que notre cabinet à Amsterdam a été averti officiellement. Or, Mme Kristensen et M. Brunner étaient déjà partis, hier matin… Nous essayons de les joindre par tous les moyens, mais pour le moment…
Anita empêcha un sourire d'arquer ses commissures.
– Dites-moi, où sont-ils donc partis, sur la Lune? en Antarctique? à Genève?
Boorvalt ne souriait plus du tout, lui.
– Écoutez madame Van Dyke, je comprends mal cet humour qui me semble assez déplacé pour la circonstance (le langage ampoulé d'un avocaillon de service). Dois-je vous rappeler que c'est en partie de votre faute si Alice a pu ainsi s'échap… Fuguer. Mme Kristensen est en ce moment même en train de mobiliser toute son énergie, son argent et ses relations pour que l'on retrouve sa fille au plus vite… Voyez-vous. Mme Kristensen est extrêmement préoccupée par le sort d'Alice, toute seule sur les routes, ou dans des villes qui ne sont plus tout à fait sûres pour des jeunes filles de treize ans, blondes et jolies…
– Arrêtez votre numéro, voulez-vous? (La voix d'Anita passait du givre au silex.) Si Alice s'est sauvée c'est parce qu'elle a vu des hommes à sa poursuite… Des hommes armés, qui ont tué un flic et qui sont désormais recherchés par la police… un dénommé Johann Markens et un autre, Koesler…
L'homme poussa un soupir.
– Madame l'inspecteur… Notre cabinet vous a plusieurs fois signifié que ce dénommé Markens n'est plus au service des Kristensen depuis plus de deux mois maintenant. Il a d'ailleurs été engagé accidentellement par M. Koesler, qui lui se trouve avec Mme Kristensen et s'y trouvait à l'heure de ce regrettable incident… Et cela peut être garanti par de nombreux témoins dont deux au moins sont dans cette pièce.
Anita dut admettre que le jeune avocaillon de service aux manières raffinées possédait des ressources cachées.
– Bien. Où se trouvent-ils donc tous exactement?
L'homme fit lentement gonfler un nuage aux senteurs âcres autour de lui.
– Ils se trouvent en Afrique. Dans le Sud marocain. Une affaire très importante et qui requiert un haut niveau de confidentialité.
– Voulez-vous me dire par là, en langage compréhensible, que vous ne pouvez me communiquer leur adresse précise?
– J'en suis désolé, croyez-le bien, mais nous mêmes sommes sans nouvelles…
Anita sut qu'il mentait bien sûr, mais ne pouvait rien faire pour contrer cet obstacle.
Elle improvisa, du mieux qu'elle put.
– Dans ce cas, puis-je vous conseiller de faire parvenir au plus vite l'acte de justice auprès des Kristensen, où qu’ils soient?
Elle avait susurré ça d'un ton presque languide.
– Croyez que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir…
Anita ne le crut pas plus et décida de dévier l’assaut.
– Dites-moi monsieur Boorvalt, si on abordait maintenant ce que M. Vorster avait de si capital à nous communiquer…
Boorvalt eut un sourire tout à fait instinctif secrétant un venin d'absolue fierté et de sûreté de soi, qui empoisonna l'atmosphère plus sûrement que le gros cigare cubain. Anita en eut presque la nausée.
– Je vous en prie, docteur Vorster.
Un râclement de gorge leur parvint du divan de cuir.
– Oui, Dieter… Bien, tout d'abord, comme vous l'a dit Dieter, M. Boorvalt, je suis le médecinpsychologue personnel de Mme Kristensen…
Il se racla une nouvelle fois la gorge, semblant s'accorder, comme un piano incertain.
Tiens, pensa Anita, il n'a pas prononcé le mot psychiatre, pourtant c'est ce que nous a affirmé le cabinet Huyslens… Cela p6uvait signifier que l'homme n'était pas un vrai docteur. Il n'avait d'ailleurs cité aucun titre.
– Ce que j'ai à dire est assez délicat… Certains points vont à l'encontre du secret professionnel, aussi me permettrez-vous de rester flou, concernant certains détails.
Il observa un instant le dossier qui reposait sur ses genoux, puis il le prit sous son bras et se leva péniblement, en faisant grincer quelques vieilles mécaniques arthritiques.
Il alla se poster devant l'horizon barré par les montagnes, spectacle dans lequel il sembla puiser le courage nécessaire pour continuer.
Anita décela quelque chose d'ambigu chez le vieil homme un peu voûté qui se retournait lentement vers eux en ouvrant son dossier et en ajustant ses lunettes.
– Voyez-vous, madame Van Dyke, je traite principalement Mme Kristensen, lors de séances de sophrologie et de méditation surtout, mais il m'est arrivé d'avoir à m'occuper d'Alice, la fille de Mme Kristensen.
Anita ne le questionna surtout pas. Qu'il dise tout ce qu'il avait à dire. Elle se cala plus profondément dans l'élégant fauteuil français et invita du regard Peter à en faire autant. Voyons voir ce que ce cher «Dr» Vorster avait à leur raconter.
– Il y a de cela un certain temps, environ trois ans, la petite Alice a commencé à faire des cauchemars.
Il se racla à nouveau la gorge en parcourant un passage de son rapport.
– Des rêves récurrents. Très angoissants. A de multiples reprises et à un rythme croissant qui culmina à la fin de l'année 1991, début 1992… Mon traitement a commencé à être vraiment efficace dans le courant de l'année 1992 et cet hiver les cauchemars ont cessé… Néanmoins…
Anita était vraiment impatiente de connaître la suite.
– Néanmoins, je pense pouvoir affirmer raisonnablement que cette présumée «pièce aux cassettes vidéo» dont vous faites état relève elle aussi d'un processus onirique.
Il se racla à nouveau la gorge.
– Qu'est-ce que vous entendez par là, exactement? lâcha froidement Anita.
Le vieil homme sembla chercher une formulation satisfaisante.
– Hé bien… Je veux dire par là que cette «pièce aux vidéos» est un phantasme que la personnalité troublée de cette jeune enfant a projeté sur la réalité.
– Vous êtes sérieux? Et la cassette que nous avons visionnée, c'était un phantasme aussi?
Le vieil homme eut un geste apaisant.
– Calmez-vous, je vous en prie. Non. Bien sûr. Je ne dis pas cela. Je parle de la «pièce aux videos». Ce que je dis, c'est que cette cassette s'est retrouvée accidentellement chez les Kristensen qui entreposaient effectivement des films pornographiques, qu'ils détournaient ensuite pour des projections de vidéos expérimentales et que…
Anita ouvrit la bouche pour tenter de répondre quelque chose mais se ravisa. C'est Peter qui s'en chargea, en coupant, d'un ton parfaitement détaché:
– Vidéos expérimentales? Vous parlez des trucs où une fille se fait défoncer l'anus avec un couteau électrique, c'est ça?
Il y eut une lueur indicible dans le regard que l'homme jeta furtivement à Peter. Une lueur faite d'une angoisse sourde mêlée à un étrange mélange de compassion, de dégoût et de fatalisme. Il se racla la gorge et reprit, comme si rien ne s'était passé.
– J'ai peur de m'être mal fait comprendre. Il y a effectivement un élément d'importance que je n'avais pas osé vous livrer… Le secret professionnel…
Anita le laissa se débrouiller avec sa conscience.
– Ce que je suis en mesure de vous dire c'est qu'il s'agit bien d'une projection phantasmatique, élaborée à partir de quelques éléments concrets qui s'emboîtent parfaitement dans le scénario préétabli. La pièce remplie de vidéos représente le phantasme, la cassette est l'élément de réalité.
Anita n'en croyait pas ses oreilles.
– Voyez-vous ce que je ne vous avais pas dit c'est que tous les rêves traduisent incontestablement une très mauvaise résolution du complexe d'Œdipe, qui dans le cas d'Alice a pris, ou prend, des proportions hors norme…
Voyons jusqu'à quel point les proportions vont gonfler, pensa-t-elle, légèrement ébranlée.
L'homme feuilleta quelques pages, à la recherche d'un passage qu'il entreprit de lire:
– Tous les rêves possèdent la même structure fondée autour d'une image destructrice de la Mère, dans un schéma terrifiant de lutte et de poursuite, voire de cannibalisme incestueux. Le père apparaît toujours comme un personnage lointain et mystérieux, porteur d'une cape de lumière et d'un habit de toréador, ou de marin, vers lequel Alice court désespérément, alors que sa mère la poursuit, un couteau ou une arme quelconque à la main…
Une sorte de plissement malicieux apparaissait aux coins de ses lèvres, et un éclair, presque enfantin, dans les yeux au bleu insondable.
Anita était paralysée par la diabolique précision de la mécanique analytique que le vieil homme dévoilait. Elle devinait déjà ce qui allait suivre.
Le vieil homme referma son dossier.
– Aussi, me permettrez-vous de dire ceci? Ne peut-on sérieusement se demander si cette jeune pré-adolescente fugueuse ne fait pas ce que des millions d'autres, comme elle, ont fait avant elle; transformer le rêve en réalité. Le Grand Jeu. Échapper à la Mère compétitrice et rejoindre Papa. En transformant pour de bon le phantasme en réel, la Mère en mante religieuse, à cause de cette malencontreuse cassette, qui a inopportunément réduit à néant des mois et des mois d'effort et de travail patient.
Il y avait là une dose de sincérité à laquelle Anita ne fut pas insensible. Se pourrait-il que ce vieux «docteur» en psycho machin-chose dise la verité?
– C'est ce que vous affirmeriez sous la foi du serment, dans un tribunal, docteur Vorster?
Le titre médical envoyait un message clair.
L’ homme eut un léget frémissement d'épaules, comme s'il se débarrassait d'un poids vraiment pénible à porter.
– Je dirai que c'est une théorie probable, qui explique de nombreuses choses, et que ce phénomène se retrouve plus souvent qu'on ne veut bien se l'avouer… chez de jeunes personnes de son âge, quand les parents viennent de subir un divorce. Délires névrotiques. Fugues… Et maintenant qui sait, peut-être drogues, prostitution…
– C'est ce que vous diriez, donc? Qu'il s'agit d'une élaboration névrotique due à un complexe d'Œdipe très mal résolu?
– Je dirai que c'est hautement probable, au vu des dizaines de consultations que j'ai effectuées en deux ans et demi et de la bonne trentaine de rêves que j'ai consignés, oui.
Son ton était sans appel.
Dieter Boorvalt souriait à peine, savourant son plantureux cigare.
Le vieil homme se retourna en direction des montagnes, géants d'ardoise, d'azur et de lumière.
– Bien, laissa tomber Anita, et maintenant l'un d'entre vous peut-il m'expliquer ce que Mlle Chatarjampa faisait sur cette cassette?
Le vieil homme ne broncha pas à l'évocation de la victime.
Une petite toux grinça dans la gorge de l'avocat.
– Nous connaissions très mal cette jeune femme, le Dr Vorster et moi. Nous avions rarement l'occasion d'aller à la maison Kristensen, sauf pour des fêtes…
– Avez-vous été surpris par sa disparition? Que pensez-vous réellement de tout cela, c'est ce que j'aimerais que vous me disiez maintenant. Comment expliquez-vous qu'une petite étudiante sri-lankaise disparaisse et qu'on retrouve sa mort filmée chez ses anciens employeurs? Qui sont aussi les vôtres, au demeurant.
Elle perçut le même vague frémissement parcourir les épaules du docteur qui continuait de fixer la crête des montagnes. Elle décida d'appuyer sur le bon bouton.
– Qu'en dites-vous, docteur, sincèrement? Au-delà de toute psychanalyse. Pourquoi et comment cette jeune étudiante se retrouve dans un snuff movie où quelqu'un lui découpe les seins au couteau électrique? Qui a bien pu faire ça?
L'homme se retourna presque rageusement et la fixa, l'œil chargé d'éclairs. Il se contrôla, mais c'est d'une voix vibrante d'émotion retenue qu'il lui lança:
– Je ne sais pas, madame l'inspecteur, mais il me semblait que c'était justement le travail de la police que de le découvrir!
– C'est très exactement ce que je fais…
– Je n'ai vu Sunya qu'une ou deux fois, aux réceptions d'Eva Kristensen… Elle avait la charge d'Alice.
Il l'avait appelée Sunya. Sa voix n'avait cependant pas trahi plus d'émotion à l'évocation du prénom. Son chevrotement rageur s'évanouissait progressivement.
– D'autre part, vous savez aussi bien que moi que les jeunes étrangères, loin de toute famille, sont les cibles privilégiées de ce genre d'industries…
– Oui, répondit-elle, et c'est ce qui les rend d’autant plus odieuses, vous ne trouvez pas?
L'homme eut un voile étrange dans les yeux. Il s’apprêtait à dire quelque chose lorsque la voix de Dieter Boorvalt s'éleva sèchement:
– Soyons clairs, madame l'inspecteur. Que désirez-vous savoir exactement? Dois-je vous rappeler que votre acte ne concerne que Mme Kristensen et M. Wilheim Brunner et que le Dr Vorster et moi-même nous prêtons à cet interrogatoire dans le seul but d'aider la justice de notre pays…
Anita n'osa pas lui dire ce qu'elle pensait vraiment.
– Je cherche des informations. J'essaie de comprendre. Je fais mon boulot, si vous préférez.
– J'ai peur que vous ne puissiez pas apprendre grand-chose de plus de nous, maintenant.
Anita opina tout à fait franchement à la première pure vérité de la journée.
Elle quitta la maison et se laissa conduire par Peter, sans dire un mot, jusqu'à l'aéroport de Zurich, le goût aigre de la défaite sur la langue.
Plus tard, la tempe collée au hublot du 737, alors qu'elle tentait vainement de s'absorber dans le spectacle des nuages vus du dessus, elle entendit vaguement Peter remuer sur son siège.
– Dis-moi, t'y crois, toi, à tous ces trucs psychanalytiques?
– Je ne sais pas, marmonna-t-elle, mais ça pourrait faire son effet devant une cour de justice.
L'océan blanc et or des cumulus ne put venir à bout de son anxiété, et c'est le cerveau surchargé d'adrénaline qu'elle mit le pied sur l'aéroport d'Amsterdam battu par une averse printanière. Le soleil de l'après-midi jouait avec les ondées, comme sur une harpe liquide.
L'humeur d'Anita ne s'accordait pas du tout avec la beauté de la ville piégée par la pluie et la lumière.