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L'aube se glissait dans le ciel lorsque Peter Spaak lui proposa d'arrêter là et de rentrer dormir.
Cela faisait maintenant près de soixante-douze heures qu'elle n'avait pas fermé l'œil et ce n'était assurément pas raisonnable, et de toute façon incompatible avec la vigilance nécessaire à une telle enquête.
Anita s'était vue contrainte d'àcquiescer. Peter avait raison. Elle ne voyait même plus clairement les mots tapés à la machine sur les feuillets des rapports, éparpillés sur la table.
Dès leur retour de Suisse, ils avaient passé toute la journée à tenter de localiser Markens et Koesler, puis toute la nuit à lire et relire les maigres dossiers qu'ils possédaient. Les hommes du magasin semblaient s'être volatilisés. On ne trouvait pas la moindre trace du chauve blessé, de l'homme blond et de la voiture blanche.
Sunya Chatarjampa, ensuite. La fille avait quitté la maison Kristensen, s'était rendue dans son petit appartement et personne ne l'en avait vue ressortir. Sa voisine avait affirmé qu'elle passait souvent plusieurs jours de suite ainsi enfermée chez elle lors des périodes de vacances scolaires. Elle étudiait alors sans discontinuer.
La fille réapparaissait ensuite, quelques mois plus tard, sous la forme d'images vidéo retrouvées chez les Kristensen.
Images de mort.
Les Kristensen, évanouis dans la nature. En Afrique.
Tout ce qu'on avait rapporté de l'appartement de Johann Markens n'avait que peu d'intérêt. La liste habituelle des objets personnels, quotidiens. On n'y trouvait même pas de carnet de téléphone, avec le numéro de Koesler, ou des Kristensen. Rien. Sinon un flingue, détenu illégalement. L'Indonésien avait été identifié. Un immigré de fraîche date. Qui dealait un peu (on avait retrouvé une vingtaine de doses d'un gramme d'héroïne dans son minuscule studio). L'homme avait appartenu aux forces armées indonésiennes pendant cinq ans. Aucune connexion directe avec les Kristensen, sinon par Johann Markens. Quant à Koesler, on ne trouvait trace de lui ni sur les listes d'hôtels, ni auprès des agences de location ou des organismes de crédit immobilier, et ses homonymes de l’annuaire téléphonique ne conduisaient visiblement nulle part.
Koesler. Toujours lui.
Oui, Koesler était la clé, le point de transmission entre les Kristensert et la pègre. Koesler, un ancien soldat, comme l'Indonésien. Se sont sans doute rencontrés, comme soldats de fortune, quelque part en Afrique, ou en Orient… marmonna-t-elle dans son demi-sommeil. Koesler qui n'était peut-être pas en Afrique comme le prétendaient Boorvalt et le docteur. Oui, Koesler, sans doute muni d’une fausse identité, afin de brouiller les cartes…
Oh tout cela puait, puait…
Anita referma son dossier. Elle bascula la tête en arrière et se détendit de tout son long.
Comme des vampires, invisibles… pensa-t-elle sans le vouloir. L'image de vampires froids et corrects prit forme dans son esprit. Des créatures implacables, aux sourires ripolinés et aux comptes en banque bien fournis. Possédant des relations haut placées, comme elle avait pu le constater en parcourant la liste de toutes les personnalités de la finance, de l'industrie, du commerce, de la mode et du spectacle que les Kristensen fréquentaient. Pendant toute la semaine passée, Peter s'était amusé à collecter des dizaines de coupures de presse dans les chroniques mondaines, sur plusieurs années.
Dès qu'ils eurent commencé à se mettre au boulot, il était arrivé avec son dossier complet et Anita avait poussé un sifflement admiratif devant les photos et les colonnes. Les Kristensen à Monaco, lors d'une réception donnée par la famille princière. Les Kristensen à Saint-Moritz. À Aspen, Colorado. Les Kristensen au large de Saint-Tropez, sur leur yacht, où une fête battait son plein. Les Kristensen au Festival de Cannes, à l'opéra de la Bastille, à une immense garden-party dans les jardins du Palais-Royal, à La Haye. Les Kristensen dans diverses parties branchées à New York, avec les Trump, ou dans des galeries d'art contemporain…
Elle se souvint à peine du trajet de retour, dans la lumière blanc-bleu qui faisait scintiller l'eau du canal comme une coulée de vif-argent. Peter prit sa voiture, elle la sienne et seul une sorte de pilotage automatique de la conscience lui permit d'arriver jusqu'à chez elle.
Elle se déshabilla comme un automate, l'esprit déjà au creux du lit, où elle s'effondra comme une masse.
Elle coula immédiatement au fond d'une fosse noire et sans fond.
Le cri de la baleine blessée se mua en bulles de cristal vibrant puis en un carillon métallique qui déchira le mince voile du rêve. Elle prit conscience que le téléphone sonnait au pied du lit et elle roula dans la couette pour se saisir de l'objet inopportun.
Elle ouvrait les yeux sur le tas de vêtements jetés à même le sol.
– Quais, Anita Van Dyke, qui est à l'appareil?
Ça, ça voulait dire «qui fait bien de se planquer à quelques kilomètres de là?» et il y eut un faible soupir dans le grésillement électrique de la ligne.
– C'est Peter. Salut. Bon, comme tu le supposes, je t'appelle pour un truc important… Tu es réveillée?
– Vas-y… Oui, je suis réveillée.
Sa voix avait l'amabilité d'une brosse en paille de fer.
– Je suis tombé sur un rapport tout à l'heure… Un rapport arrivé ce matin d'Interpol. Il s'est passé un truc aux Antilles néerlandaises…
Anita soupira, presque trop ostensiblement.
– Je t'écoute. Peter…
– Tu ne vas pas le croire… Écoute bien: il y a deux nuits donc, une patrouille de garde-côtes de la Barbade a arraisonné un bateau en provenance de Saint-Vincent. Ils ont serré le voilier sur une plage, alors qu'il accostait pour décharger. Ça s'est pas trop bien passé. Un flic grièvement blessé, les deux hommes du navire morts, deux types venus les attendre blessés. Une vraie bataille rangée…
Il y eut une pause de silence électrique et chuintant.
Elle se retint pour ne pas allumer une cigarette.
– Bon, reprit Peter, dans les soutes du bateau, y avait de la marijuana et de la cocaïne, plusieurs dizaines de kilos de poudre…
Elle n'eut pas le temps de lui demander ce qu'ils pouvaient bien avoir à foutre d'une saisie de coke et d'herbe assez banale, malgré tout, au cœur des Caraïbes.
Peter reprenait déjà:
– Évidemment y avait autre chose dans le bateau. Une chose qui nous intéresse, sans quoi le ne t'aurais pas appelée après à peine six heures ae sommeil.
Le salaud, pensa-t-elle. Voilà une façon élégante de me donner l'heure.
– Bon, en plus de la poudre y avait des cassettes dans le bateau.
Il laissa le silence suspendre le temps. Puis:
– Une vingtaine de cassettes.
Anita se rendit compte que sa main était toute blanche autour de l'appareil, crispée, comme agrippée à une branche. Sa mâchoire semblait pleine de ciment.
Peter enchaîna, désappointé par ce silence plombé de parasites.
– La même cassette, en fait… vingt copies. Il y a une description assez fidèle des images dans le rapport… j'ai quand même demandé qu'on nous en envoie une copie, par simple précaution, mais ce que j'ai lu m'a largement suffi… Tu vois ce dont je veux parler Anita?
Anita ne put émettre qu'un vague murmure. Ses yeux fixaient le plafond blanc et bleu.
– Tu es sûr que c'est ça? émit-elle finalement d'une voix rauque, comme si ses cordes vocales se réveillaient d'un sommeil de mille ans. Je veux dire: tu es sûr que c'est elle dont il s'agit? Vingt fois la même cassette? Vingt fois…
– Sunya Chatarjampa. Oui.
Anita poussa un long soupir. D'une certaine manière elle était presque soulagée. C'était juste la preuve qu'elle attendait. D'un autre côté, évidemment, il aurait mieux valu que rien de cela ne fût vrai.
– Bon, je suis complètement réveillée maintenant… Tu es au bureau?
– Oui.
– Alors, dans trois quarts d'heure.
– Oui, répondit Peter, dans trois quarts d'heure.
Elle raccrocha et se précipita sous la douche.
– Qu'est-ce que tu crois? Qu'il pourrait s'agir de cassettes pirates?
Anita regardait par la fenêtre en remuant son café.
Peter était assis à son bureau et feuilletait machinalement quelques pages agrafées.
– En Amérique du Sud ça n'aurait rien d'étonnant… Mais, pirates ou pas, ces cassettes démontrent bien qu'il y a commercialisation. Je me suis mis en contact avec les flics de la Barbade et de Saint-Vincent, ils vont interroger les types blessés et tenter de remonter la filière. Mais le propriétaire du bateau est mort, ça mettra du temps.
Anita avala une gorgée de café brûlant.
– Tu crois que ça vaudrait le coup d'aller voir sur place?
Il fallait qu'elle sache.
– Je ne sais pas… Nous avons des problèmes urgents à régler ici.
– Merci Peter. Bien. Nous allons nous partager le boulot.
Elle se retournait vers lui. Il levait sur elle un regard plein de curiosité.
– Toi tu t'occupes de centraliser les informations de l'enquête sur Markens et Koesler. Tu mets quelqu'un pour continuer sur Chatarjampa. Elle est forcément sortie de son appartement, ou quelqu'un y est entré… Il faut réinterroger le voisinage en profondeur, quelqu'un a peut-être vu quelque chose malgré tout… Ensuite j'aimerais que tu trouves tout ce que tu peux sur Vorster…
Oui, disait le regard lumineux de Peter Spaak, et toi tu fais quoi exactement?
– Moi, je vais aller me promener au Portugal. Le privilège de la hiérarchie.
Elle sirota le café à petites gorgées.
– Je te rappelle que nous ne savons toujours pas où crèche ce Travis…
La voix de Peter était d'une neutralité glacée.
– Je sais, mais je ne vais pas attendre que les flics espagnols ou portugais se réveillent. Je vais aller voir sur place et le trouver moi-même.
Une lueur métallique apparaissait dans le regard de Peter.
– Oui, lui lança-t-elle avec un vague sourire, Alice va là-bas, j'en suis certaine…
Elle avala une gorgée de café. Elle ne savait pas trop comment lui dire ça.
– Je suis persuadée que sa mère va la poursuivre et essayer de la récupérer, chez son père. Peut-être est-elle dans la même situation que nous, ignorant où habite Stephen Travis exactement. Avec l'aide des flics locaux j'aurai sans doute une petite longueur d'avance et je pourrai préparer quelque chose…
– Tu penses à quoi? Un flagrant délit?
– Oui, s'entendit-elle répondre du tac au tac, mue par un instinct neuf et brutal. Je suis sûre qu'elle commettra une erreur, un délit quelconque, qui nous permettra de la coincer le temps nécessaire à réunir toutes les preuves. Ici en Europe.
Elle acheva lentement sa tasse de café.
– Ça semble pas mal en fait, murmura Peter.
Pas mal du tout.
– Ouais, c'est pas mal du tout.
Elle avait un petit sourire au coin des lèvres, tout à fait involontaire.
– Tu vois, reprit-elle, il y a certainement un lien très spécial entre Alice et sa mère. Je n'arrive pas à le définir, mais le Dr Vorster dit peut-être une partie de la vérité. Il doit y avoir un violent mélange de fascination et de répulsion dans les deux sens peut-être… Eva Kristensen ne laissera jamais sa fille la quitter ainsi, et la menacer. Ses réactions seront sûrement imprévisibles, y compris pour elle-même, mais je suis sûre d'une chose: elle ne laissera pas sa fille derrière elle… Pas vivante, je veux dire.
Peter ne répondit rien.
Il la fixait d'un regard brillant dans lequel elle put déceler l'admiration pour la flic et le désir sexuel pour la jeune femme. Elle s'efforça de ne pas montrer qu'elle décodait aussi nettement ces pensées si désespérément masculines.
– Elle fera tout pour l'emmener, bien sûr, reprit-elle. Mais dans ce cas elle sera sans doute obligée de commettre des actions illégales. C'est ça que j'attends et je veux être sur place lorsque ça arrivera.
Un sourire énigmatique s'ouvrait sur la bouche de Peter.
– Dis-moi, tu sais quoi? laissa-t-il tomber, je me demande si mon enquête ne va pas m'emmener jusqu'à Bridgetown, en définitive, ça doit pas être mal à cette période de l'année…
Il lui jeta un petit clin d'œil complice.
– … certainement aussi chouette que les environs de Faro, non?
Anita lui rendit un maigre sourire.
Elle se demandait déjà comment elle allait faire pour demander au commissaire un billet d'avion jusqu'à l'extrême sud de l'Europe.
– Au Portugal? Alors que vous ne savez même pas où se trouve exactement le père de la petite?
La voix du commissaire Hassle était exempte d'émotion particulière. Il lui demandait juste une explication rationnelle. Ce qui était son rôle, évidemment.
Anita prit une profonde inspiration et se lança.
– Le temps que nous recevions des informations en provenance du Portugal, j'aurai amplement le temps de partir et de m'occuper de ça sur place. Ça nous fera gagner du temps. Je dois impérativement interroger le père de cette gosse pour éclairer sous un autre angle ce que m'a dit le psychologue d'Eva Kristensen. D'autre part…
Allez, le gros morceau.
– D'autre part, je suis persuadée qu'Eva Kristensen s'y rendra elle aussi… pour récupérer sa fille.
Il y eut un léger éclair dans le regard de Will Hassle.
– Une forme d'intuition féminine?
– Oui.
Elle précisa, aussitôt:
– Une forme d'instinct maternel que partagent toutes les femmes, même Eva Kristensen.
Le flic émit un vague bougonnement. Il réfléchissait déjà, pesant sa décision.
– Quel est votre plan?
La question importante.
Elle n'en avait aucun. Sinon les vagues contours qu'elle avait esquissés à Peter. Il ne fallait pas donner l'impression d'hésiter. Jouer franc-jeu. Avec Hassle de toute manière ça ne servait à rien de tourner autour du pot.
– Pour le moment descendre à Faro. Me brancher avec les flics locaux, piloter les opérations de recherche, retrouver Travis avant Eva Kristensen.
Ça pouvait tenir. Ça devait tenir.
– Vous savez, Anita, ça grince un peu en haut lieu. On ne cesse de me répéter partout que le dossier est vide… Vous allez avoir peu de temps pour réunir quelque chose qui tienne la route.
– Je sais, c'est pour cela qu'il faut que je parte le plus vite possible.
Hassle releva les yeux avec un plissement malicieux.
– Bien, dit-il, j'imagine que vous connaissez aussi l'heure de votre prochain avion?
Anita faillit pousser un gloussement de plaisir.
– Oui, lança-t-elle. Dans trois heures je peux prendre un vol pour Faro, j'y serai en fin d'après-midi…
Ça, ça voulait dire; je pourrai attaquer dès auourd'hui. Au pire demain matin.
Hassle eut un petit sourire au coin des lèvres.
– Parfait. Dites-moi alors pourquoi vous n'êtes pas encore en route?
Anita émit un large sourire de reconnaissance à destination de son supérieur hiérarchique.
Elle allait le remercier lorsqu'il lui fit comprendre, d'un geste de la main, qu'elle aurait déjà dû se trouver sur le palier en train de refermer la porte.
Ce qu elle entreprit de faire, dans la seconde.