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«Êtes-vous brouillés? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se présenta devant lui au retour du Voyage de fiançailles.
Bigre! quand je serai le mari de celte dame!
— Pas le moins du monde; au contraire, je…
— Ta ta ta! Vous ne vous êtes pas éprouvés sérieusement, vous êtes restés tous les deux, toi surtout, la bouche en cœur, à soupirer des gentillesses; ce n'est pas ainsi qu'on éprouve celle dont on veut taire la compagne de sa vie… Ce n'est pas loyal, je trouve que tu as manqué tout à fait de bonne foi…
— Comment! j'ai manqué de bonne foi?
— Certainement! Et ta fiancée aussi, de son côté! Tu n'es pas autrement bâti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiancée ne diffère pas du reste du genre féminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant le reste de ta vie — ainsi du reste que tous les hommes occupés — rude, distrait, grincheux souvent, emporté, violent même Nous sommes tous comme cela dans la vie; elle est si courte, la vie; une fois mariés, est-ce qu'on a du temps à perdre en manières?
— J'ai pourtant bien l'intention de ne pas me montrer aussi désagréable que cela…
— Certainement, parbleu! des bonnes intentions, ça ne prend pas do temps, on en a tant que l'on veut… mais les rapports journaliers, la vie enfin… C'est là que je t'attends! De même une fiancée, pour que le Voyage de fiançailles constitue un essai vraiment loyal de la vie conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, légère, contrariante, souvent revêche, portée à la domination, etc., etc., enfin, telle qu'elle sera plus tard dans le ménage. Alors, on se juge franchement, et l'on décide en parfaite connaissance de cause si la vie commune est possible: «Attention! Quand je serai la femme de ce monsieur, je l'aurai toujours devant moi! — Bigre! Quand je serai le mari de cette dame, songeons-y, ce sera à perpétuité…» Voilà les sages réflexions que les personnes raisonnables doivent faire l» Georges se mit à rire.
— Atteutiou! quand je serai la femme de ce monsieur I «Est-ce que tu me peindrais l'éminente doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, avec les mêmes couleurs? demanda-t-il à sou père.
— Pas tout à fait! Si je les ai distinguées, c'est qu'elles sont de vraies exceptions… Et puis elles seraient si occupées elles-mêmes! Enfin! concluons! Tu persistes vraiment?
— Je persiste à voir le bonheur de ma vie dans l'union avec…
— Bon! bon! pas de phrases! C'est ton ancêtre l'artiste, le poète qui te travaille… Laisse-le dormir! Xous verrons; mais avant de donner mon consentement définitif, je veux étudier ta fiancée… Tu connais mes principes: pas de femme inoccupée. Je propose à M lle Lacombe d'entrer à mon grand laboratoire, section des recherches; elle travaillera sous mes yeux, à côté de toi… Ne crains rien, pas de surmenage, un petit travail doux! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous causerons ménage quand le nid sera achevé.»
Georges, comptant bien abréger le plus vite possible cette dernière période d'épreuves, se déclara satisfait de l'arrangement et porta la proposition de son père à Estelle. Tout fut vite entendu. D'ailleurs, Philox Lorris n'eut qu'un mot à dire aux Phares alpins pour faire passer M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration: les parents d'Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de M me Lacombe, qui voyait ainsi se réaliser un de ses rêves.
Georges Lorris et Estelle s'occupaient de leur installation future avec M»* Lacombe, mais sur les idées de Philox Lorris. Celui-ci négocia en quelques jours l'achat pour son fils, au centre de l'ancien Paris, sur les hauteurs de Passy, d'un petit hôtel que désirait céder, pour s'installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire d'Australie qui venait de réaliser dans les bourses du Nouveau Monde un krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l'immense fortune récoltée dans sa magnifique opération, fonder, assez loin des désagréables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus aristocratique que la terre australienne, une puissante famille seigneuriale.
Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillité quand il fit visiter son petit hôtel à son acheteur.
«Votre vieille aristocratie territoriale est morte d'inanition, illustre monsieur, ou elle achève de s'éteindre, dit-il; soufflons donc dessus et remplaçons-la, car il faut la remplacer, c'est le vœu de la nature savez bien qu'une aristocratie a son rôle dans la vie sociale et qu'on pas plutôt jeté une à terre, — vos révolutions l'ont prouvé — qu'une autre apparaît. A l'origine de toutes les grandes et hautes familles, monsieur, que voyez-vous? Un fondateur malin, plus riche et, par conséquent, plus puissant que ses voisins! Je dédaigne de rechercher comment il a ramassé cette fortune: il l'a, c'est le principal!.. Les historiens passent assez légèrement là-dessus comme détail négligeable…
— Des chevauchées la lance au poing eu pays ennemi, lit 31. Philox Lorris, la conquête de quelque territoire; autrement dit, l'expulsion violente ou l'oppression des occupants, venus jadis de la même façon..
vous n'en a
SUR LES HAUTEURS DE PASSY.
— Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua 31. Pigott, hideuses violences des temps barbares! Eh bien! qu'on nie encore le progrès! J'ose prétendre que, plus tard, les historiens qui regarderont à l'origine de la noble famille fondée par moi en mon duché sur la Dordogne, où j'aurai, j'espère, le plaisir de vous avoir à mes grandes chasses, distingueront autre chose! Pas de violences, pas de soudards brutaux! Ils pourront dire: L'ancêtre Pi'jolt, le fondateur, fut tout autre chose qu'un vulgaire Montmorency; ce fut un doux malin, un combattant de Fintelligence qui sut prélever sur des créatures inférieures la dune de l'intelligence
— Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n'est-ce pas, dans vos dernières affaires?
— Plus quelques petites choses, pour compenser les frais très sérieux… Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: Il sut prélever la dîme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont les rameaux s'étendent aujourd'hui si largement, abritant nos têtes sous leur ombre, et contribuer puissamment au relèvement des principes d'autorité et des saines idées de hiérarchie sociale trop longtemps ébranlées par nos révolu/ions Voilà! ainsi se fonde la nouvelle aristocratie!»
Et M. Pigott avait raison.
Sur les ruines bientôt déblayées de l'ancien monde, une aristocratie nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en décadence semblent fondre et disparaître de jour en jour avec plus de rapidité. Nous voyons leurs descendants appauvris, éloignés par la défiance des masses des affaires publiques, peu aptes à la pratique des sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales, tirer la langue dans leurs châteaux délabrés, qu'ils ne peuvent entretenir et réparer, ou végéter dans de misérables petites places sans ouvertures d'avenir.
Leurs terres, leurs châteaux, et leurs noms mêmes avec, s'en vont à la nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crésus de la Bourse, enrichis par l'épargne des autres, aux notabilités de la grande industrie ou de la productive politique, et, à côté de ces illustres débris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de ministère ou d'usine, où le sang actif des anciens chevaucheurs croupit dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels, gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens domaines de 1 ex-noblesse, reconstituer peu à peu les vastes fiefs d'autrefois sur des bases plus solides.
Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott:
Le célèbre marquis Marius Capourlès, fondateur d'une centaine d'usines, organisateur de syndicats accaparant toutes les féculeries et distilleries d'une immense région. Avec ses bénéfices, dont il sait à peine le compte, Marius Capourlès a peu à peu aggloméré un noyau de vastes domaines comprenant l'étendue d'un département et récemment érigés en marquisat.
m. AitTiii'R pigott.
Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits commis d'une de ses agences, Marius Capourlès compte un duc authentique, descendant des rois de Sicile et de Jérusalem, et trois ou quatre pauvres diables couverts de blasons, dont les pères ont eu terres et châteaux, gardé, casque en tête, des marches de frontières et arrosé de leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France.
M. Jules Pommard est non moins célèbre que le marquis Marius. Lancé sur le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accusé jadis de trafics et de malversations, niais amnistié par le succès, il s'est, après avoir purgé quelques petites condamnations, taillé dans sa province un véritable petit royaume où il tient tout, dirige tout, commande à tous et plane sur tous du haut de sa sereine majesté d'homme arrivé, qu'encadre noblement un grand château historique ayant fait partie du domaine royal, château dont il compte bien faire porter le nom à ses héritiers.
Voici une illustration plus haute encore, H. Malbousquet, autre grand industriel, roi du fer et prince de la fonte, maître et possesseur de formidables établissements métallurgiques, propriétaire de tubes et de nombreuses lignes d'aéronefs, à la tète de trois cent mille ouvriers et du plus titanique outillage qu'il soit possible de rêver, immense réunion d'engins terrifiants, grinçant, tournant, virant, frappant, hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cités de fer aux architectures étranges, où les marteaux-pilons géants s'élèvent comme d'extraordinaires monuments mobiles et féroces, parmi des ouragans de vacarmes métalliques et des tourbillons d'acres fumées, au-dessus de rouges fournaises attisées par des cohues d'hommes hâves et demi-nus, roussis, grillés et charbonneux.
Le maître de ce royaume, véritablement infernal, n'a garde de l'habiter; il domine de loin, il commande et dirige, loin de l'infernal mouvement, loin des rivières de fonte incandescente et des hauts fourneaux soufflant des haleines de feu; il règne sur ses esclaves de chair et de fer du fond d'un somptueux cabinet relié par Télé au cabinet de l'ingénieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand comme Chambord et Coucy réunis, élevé à coups de millions dans un site charmant, avec un fleuve à ses pieds, filant vers la mer, et de belles forêts, sévèrement gardées, se déroulant aux divers horizons.
A perte de vue, tout ici appartient à M. Malbousquet, déjà comte romain, devenu duc tout récemment, par la grâce du milliard; dans cette terre, érigée pour lui en duché par les Chambres, tout est à lui, le sol et aussi les gens, tenus et bridés par mille liens.
C'est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre métallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la révolution sociale et qui vit, lors du triomphe momentané des doctrines collectivistes, le plus complet bouleversement.
Ici, pendant qu'une effroyable lutte éclatait à Paris, pendant que se déroulaient des scènes de sauvagerie épouvantables, où le peuple énervé et halluciné, dans l'impossibilité de réaliser les rêves insensés des
révoltés et des utopistes, des naïfs farouches et des hâbleurs, accumulait ruines sur ruines et se ruait à la folie furieuse et à l'effondrement universel, pendant ce déchaînement de tous les délires, dans le grand centre
EMBARCADÈRE 1>E I. HÙTEL GEORGES 1.0HHIS.
métallurgique saisi au nom de la collectivité, s'appliquaient à peu près pacifiquement les théories socialistes.
Les meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouvé un organisme bien complet, en bon état de fonctionnement, et ils avaient pensé que tout devait continuer à marcher comme par le passé et même beaucoup mieux, simplement par la bonne volonté de tous, moyennant la simple suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage égal entre tous du produit intégral du travail de tous.
Le programme était simple, clair, à la portée des moins larges intelligences, mais l'application, au grand étonnement de chacun, donna lieu pourtant, dès la première heure, à de rudes frottements. L'égalité des droits décrétée — la Sainte Égalité — pouvait-elle s'accommoder de l'inégalité des fonctions et des travaux? On laissait les ingénieurs à leurs travaux forcément, parce que le simple manœuvre ne pouvait songer à prendre leur place; mais les autres, bureaucrates, contremaîtres, chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang? Comment procéder à la distribution du travail, avec toutes ces inégalités, qui semblaient apparaître pour la première fois aux yeux de tous? Personne ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux; chacun, naturellement, réclama le travail le plus facile et le plus doux, les postes les plus tranquilles.
Dès le premier jour, les heurts violents se produisirent, les discussions éclatèrent et s'envenimèrent très vite. Au milieu des tiraillements, des désordres et même des grèves de certaines spécialités, les usines marchèrent quelque temps cahin-caha, dévorant les stocks de minerais amassés et les fonds saisis dans les caisses. Puis, brusquement, tout s'arrêta, les machines poussèrent leur dernier raie, les hauts fourneaux s'éteignirent, tout tomba dans une confusion épouvantable.
Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l'organisme qu'il avait trouvé en fonctions avait encore marché quelques semaines, produisant — suivant les comptes rigoureusement tenus par les bureaux — tout à perte, pour diverses causes, par suite de l'immense gâchis d'abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les heures de travail diminuées de moitié, — et laissant, au lieu de fabuleux bénéfices à répartir, comme tous l'espéraient, un déficit à combler, gouffre énorme, s'élargissant d'heure en heure.
Six mois d'anarchie épouvantable, avec la tristesse amère des beaux rêves écroulés, les lugubres désespoirs, les colères impuissantes, avec la ruine, la fureur et la faim partout!
Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles inutiles, autour duquel peu à peu la solitude se faisait et que les affamés abandonnaient en colonnes lamentables.
Quand, après bien d'autres catastrophes, l'anarchie de Paris, s'éteignant peu à peu dans le sang des sectes socialistes qui s'entre-dévoraient, fut écrasée définitivement par un retour du bon sens, puissamment aidé par la force passée aux mains des meneurs satisfaits, gorgés des dépouilles de l'ancienne société, il n'y avait plus de désordres à réprimer dans le royaume du fer, il n'y avait plus que des ruines.
Edouard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingénieur des usines, riche de quelques petits bénéfices recueillis dans l'eau trouble de la révolution sociale, eut alors l'habileté de grouper quelques amis parmi les nouveaux capitalistes éclos dans la tourmente et de racheter, pour un morceau de pain jeté aux actionnaires survivants, ces tristes ruines inutiles, et de tout recommencer.
Le résultat, le voici: tout en haut, le puissant seigneur suzerain; tout en bas, la tourbe des humbles vassaux; d'un côté, une haute personnalité politique, financière et industrielle, comblée de richesses, de titres et d'honneurs; et, de l'autre, la noire fourmilière des travailleurs du fer, revenus au travail avec de la misère et de cruelles désillusions en plus.
Notre haute civilisation scientifique, l'excès du machinisme, l'industrialisme écrasant l'homme sous l'engin ou changeant cet homme, non pas en machine même, mais en simple fragment de rouage de machine, ont donc, en définitive, abouti à ramener le monde en arrière et à créer au-dessus des masses travailleuses une nouvelle féodalité, aussi puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que l'ancienne, si ce n'est plus!
Serfs des enfers industriels rivés aux plus dures besognes, petits employés cloués à leur pupitre, petits ingénieurs, rouages un peu plus fins de la grande machine, petits commerçants, laminés et broyés par les gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles méthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si le sort des manants du Moyen âge, des siècles où l'on avait au moins le temps de respirer, était plus rude que le vôtre?
La nouvelle féodalité: Monsieur le duc Malbousquet.
Certes, la main humaine, même recouverte du gantelet de fer des hauts barons, le poing de la féodalité de fer était moins lourd que le marteau-pilon d'aujourd'hui, symbole écrasant de la nouvelle féodalité de l'or!..
Le petit hôtel acheté par M. Philox Lorris, à l'un de ces potentats de la finance et de l'industrie, avoisiné par d'autres hôtels d'un luxe babylonien, résidences urbaines appartenant à de non moins notables seigneurs, allait donc être transformé complètement pour le fils du grand ingénieur; toutes les innovations, toutes les applications de la science moderne devaient y faire régner un confort scientifique absolument digne du siècle éclairé où nous avons le bonheur de vivre et du grand Philox Lorris lui-même.
Il y avait naturellement très peu de jardins, un simple cadre de verdure, sertissant les différents bâtiments, — l'espace est si mesuré à Paris! — mais on s'était rattrapé sur les terrasses, les petites plates-formes et les
FORÊTS D'ArPARTEMENT.
balcons suspendus, transformés en véritables forêts, en forêts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres nains japonais suivant la mode actuelle.
11 n'y a pas que Paris qui soit étroit et resserré, on se sent tellement pressé aujourd'hui sur notre globe archi-plein, dans le coude à coude des continents bondés, qu'il faut tâcher de gagner un peu de place, de toutes les façons possibles, par d'ingénieux subterfuges.
LE SOL DK PARIS.
Voulez-vous des forêts ombreuses avec de vieux chênes aux ramures puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lançant au loin de grosses branches à l'épais feuillage? Voulez-vous des pins fantastiques, hérissés de pointes et cramponnés à des blocs de rochers moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrés étranges, dominés par des baobabs monstrueux?
En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faïence japonaise, voici sur votre véranda la forêt vivante en réduction, les géants nains, les arbres centenaires, les colosses végétaux, maintenus, par l'art inouï du jardinier de Yeddo, à des proportions de plantes d'appartement.
C'est la forêt minuscule, mais c'est la forêt tout de même, avec ses fourrés touffus, ses dessous tapissés de bruyères naines, avec ses profondeurs mystérieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des solitudes, avec ses rochers, ses ravins même, au-dessus desquels se dressent de vieux troncs dépouillés, tordus et déchiquetés par les siècles, ravagés par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices, absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de bonne volonté, on peut chercher la poésie du rêve, tout comme si l'on errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent, éparpillés çà et là par le monde et sur le point de disparaître à jamais.
Ne cherchez pas d'autres feuillées à Paris, en dehors de ces futaies factices et des maigres jardinets entretenus à grand'peine autour des maisons riches.
Le sol de Paris n'en peut guère produire, puisqu'il n'existe plus, puisque la vraie terre y a disparu ou à peu près, remplacée par un lacis embrouillé de tunnels, de canalisations diverses, de tubes métropolitains réunissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors, d'égouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables (ils des divers Télés et des services électriques divers, force, lumière, théâtre, musique, etc., entrecroisés à travers un massif de béton et de pierrailles, où les racines des pauvres diables d'arbres que leur malheur a exilés dans ce conglomérat rocailleux, saturé de lluides divers, ne peuvent, même en s'allongeant et s'échevelant outre mesure, puiser qu'une bien maigre nourriture.
Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait guère montrer d'autres verdures que les arbres comprimés et rabougris de ces forêts d'appartement, elle possédait une annexe un peu plus loin, dans les montagnes du Limousin, à trente-cinq minutes de tube et deux heures d aéronef à peine, une maison de campagne, petite, mais commode, agréablement placée dans un fort beau paysage, à mi-côte d'une colline rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de véritables bois sous ses fenêtres.
Par une heureuse idée de l'architecte, la partie supérieure de la maison, sorte de tourelle carrée dominant le corps de bâtiment principal, était mobile et pouvait monter, faisant cage d'ascenseur, jusqu'à la crête de la colline voisine et stationner ainsi, pendant'les belles journées, a 80 mètres au-dessus de la maison.
De là, le pays se découvrait plus vaste, pittoresque et tourmenté, coupé de ravins, sillonné de rivières, et montrait au loin, sur des roches isolées ou sur les différentes croupes de collines, cinq ou six ruines de vieux châteaux et seulement, l'industrie étant encore peu développée dans la région, une vingtaine de groupes d'usines fumeuses à l'horizon.
Pour revenir à l'hôtel parisien abandonné par le banquier milliardaire comme trop simple et ne convenant plus à sa haute situation, il n'en était pas moins un somptueux petit bijou d'architecture moderne en délicieuse situation.
On jouissait d'une vue admirable et très étendue des loggias du grand salon du sixième étage au-dessus du sol, c'est-à-dire du premier, comme on a l'habitude de dire, maintenant que l'entrée principale d'une maison est sur les toits, à l'embarcadère aérien. De cette loggia, ainsi que des miradors vitrés suspendus aux façades, on apercevait tout Paris, l'immense agglomération quasi-internationale de 1 1 millions d'habitants qui fait battre sur les rives de la Seine le cœur de l'Europe et presque le cœur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques, africaines ou américaines fixées dans nos murs; on planait au-dessus des plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutèce, bouleversés par les embellissements et les transformations, par delà lesquels d'autres quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si étonnamment développés déjà, projetaient au loin d'immenses boulevards en construction.
Là-bas, derrière les hauts fourneaux, les grandes cheminées et les coupoles de réservoirs électriques du grand musée industriel des Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutèce, flottant entre les deux bras de la Seine, — de la vieille Lutèce agrandie et transformée, allongée, grossie, gonflée et hypertrophiée — les tours de Notre-Dame, la vieille cathédrale, surmontées d'un transparent édifice en fer, simple carcasse aérienne de style ogival comme l'église, portant, à 80 mètres au-dessus de la plateforme des tours, une seconde plate-forme avec bureau central d'aéronefs omnibus, commissariat, restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour Saint-Jacques se montre non loin de là, surmontée, elle aussi, à 30 mètres, d'un immense cadran électrique et d'une seconde plate-forme autour de laquelle voltigent, à différentes hauteurs, les aérocabs d'une station.
Des édilices aériens pointent très nombreux au-dessus des cent mille embarcadères des maisons, au-dessus des toits où s'étalent, de cime en cime, de gigantesques réclames pour mille produits divers. On distingue d'abord les embarcadères des grandes lignes d'aéronefs omnibus, les wharfs d'aéronefs transatlantiques, — ces constructions de toutes les formes et de tous les styles, monumentales, mais très légères, portées sur de transparentes armatures de fer, — le grand embarcadère central des Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes, portés parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels les collines chargées de maisons, — puis bien d'autres édifices divers, plus ou moins turriformes: phares de quartier, commissariats et postes aériens pour la surveillance de l'atmosphère, si difficile pendant la nuit, malgré les flots de lumière électrique répandus par les phares, embarcadères de grands établissements ou de magasins.
Quelques quartiers apparaissent voilés par un treillis serré et embrouillé de fils électriques qui semblent
TETUE MAISON HE CAMPAGNE, AVEC ASCENSEUR ET PAVILLON MOBILE.
UN QUARTIER EMBROUILLE.
les envelopper d'une gigantesque toile d'araignée. Trop de fds! Ces réseaux courant en tous sens sont, à certains endroits, un obstacle à la circulation aérienne; bien des accidents ont été causés par eux aux heures nocturnes, malgré l'éclat des phares et des lampadaires de toits, et l'on a vu maintes fois des passagers d'aérocabs foudroyés au passage, ou blessés et presque décapités par la rencontre d'un fil inaperçu.
Tout près de l'hôtel Lorris se montre le plus ancien de ces légers édifices escaladant les nuées construit jadis par un ingénieur qui pressentait la grande circulation aérienne de notre temps, l'antique et bien vénérable tour Eiffel, élevée au siècle dernier, un peu rouillée et déversée.
LA BONNE A TOIT FAIRE.
Cette vieille tour a reçu récemment, au cours d'une complète restauration bien nécessaire, de considérables adjonctions; ses deux étages inférieurs sont enserrés dans de magnifiques et décoratives plates-formes d'une contenance de plusieurs hectares, organisées en jardins d'hiver, supportées par deux ceintures d'arcs de fer d'un grand style. Comme pendant, de l'autre côté du fleuve, montent et se perdent, dans l'atmosphère des coupôles, les terrasses et les pointes de Nuage-Palace, le grand hôtel international aux architectures étranges, construit au sommet de l'ancien Arc de Triomphe, par une société financière qui a, par toutes ces splendeurs, ruiné deux séries d'actionnaires, mais qui, sur l'Arc de Triomphe à elle vendu par l'État en un moment de gêne après notre douzième révolution, a superposé de véritables merveilles.
Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, découpé en petits squares, s'élève Carton-Ville, un quartier ainsi baptisé à cause de ses élégantes et vastes maisons de rapport entièrement construites en pâte de papier aggloméré, rendue plus solide que l'acier et plus résistante que la pierre aux intempéries des saisons, avec des épaisseurs bien moindres, ce qui économise la place. L'avenir est là; dans la construction moderne, on n'emploie plus beaucoup les lourds matériaux d'autrefois: la pierre est à peu près dédaignée, le Pyrogranit en tient lieu dans les constructions monumentales, disposé en cubes fondus d'une bien autre résistance que la pierre et appliqué de mille façons à la décoration des façades. On n'a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu'on a besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout maintenant le carton-pâte est employé concurremment avec les plaques de verre, murailles transparentes, qui laissent les pièces d'apparat des maisons se pénétrer de lumière.
Les grands magasins, certains établissements, comme les banques, sont maintenant construits entièrement en plaques de verre; l'industrie est même parvenue à fondre d'une seule pièce des cubes de 10 mètres de côté, à cloisons intérieures pour bureaux, et des belvédères également d'une seule pièce.
De son petit hôtel si merveilleusement situé, M. Philox Lorris veut faire un modèle d'arrangement intérieur; le chef de son bureau d'ingénieurs-constructeurs est à l'œuvre. Georges Lorris donne ses idées et ses plans, qui sont un peu les idées et les plans d'Estelle et, par conséquent, ceux de M mc Lacombe; mais son père les met imperturbablement de côté ou les modifie si complètement que Georges ne les reconnaît plus. N'importe, ce sera bien.
L'embarcadère, à 12 mètres au-dessus du toit, est tout en verre, supporté par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole, surmontée d'un phare électrique, abrite quatre ascenseurs desservant les appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de réception et l'aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l'un des côtés de la plate-forme de l'embarcadère débouche le grand ascenseur de service, près de la remise des aéronefs, haute tour rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix véhicules superposés, avec les ouvertures de ses dix étages sur un des côtés.
Les salons de réception sont tout à fait somptueux; le précédent propriétaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox Lorris a remplacé les tableaux partis par quatre grands panneaux décoratifs: l'Eau, FAir, le Feu, l'Électricité, panneaux animés, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.
Dans chacune de ces grandes décorations, par un procédé tout nouveau, autour de la statue allégorique de l'élément représenté, cet élément lui-même joue son rôle. Sur le panneau consacré à l'Élément humide, l'eau ruisselle et cascade véritablement sur un fond de rochers et de coquillages, animé par des échantillons des plus remarquables habitants de l'onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite taille et, dans le lointain, représentations minuscules, à mouvements automatiques bien réglés, des plus formidables espèces.
Le panneau consacré au Feu est le pendant naturel de l'Eau. Le feu est allégoriquement représenté par une figure à buste de femme sur un corps de salamandre à longue queue contournée; autour de cette figure des flammes véritables, mais sans chaleur, dessinent d'étincelantes volutes et, dans le fond, un volcan en éruption laisse couler des rivières de lave flamboyante dont on peut à volonté varier les couleurs. On devine quel magnifique thème les deux autres éléments, l'Air et l'Électricité, ont pu fournir à l'artiste décorateur; dans le panneau de l'Air, au milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l'inépuisable variété de la nature elle-même, par un procédé particulier, passent les habitants de l'atmosphère, de charmantes réductions d'aéronefs aux contours atténués par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout ce panneau est admirablement réglé: les aspects changent à volonté, on a de ravissants levers et couchers de soleil, et même de superbes effets de véritables nuits constellées d'étoiles, réduction de notre ciel nocturne aux chemins azurés, poudrés de sable d'or, comme disent les poètes.
Quant à l'Électricité, l'artiste mécanicien a tiré un bon effet décoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M. Philox Lorris a mis la grande plaque de Télé comme motif central au-dessus de la figure allégorique.
Nous voyons donc ici vraiment l'art de l'avenir. Après la peinture d'autrefois, les timides essais artistiques des Raphaël, Titien, Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous avons eu la photo-peinture, qui représentait déjà un immense progrès; les photo peintres d'aujourd'hui seront dépassés par les photo-picto-mécaniciens de demain. Ainsi l'art va toujours progressant.
UN PEU D I1YOIE.NK.
Est-il besoin de dire que le laboratoire-cabinet de travail de Monsieur et celui de Madame, aménagés par les soins de 31. Philos Lorris, qui n'a pas craint de sacrifier une bonne demi-heure à en tracer de sa main le plan détaillé, sont pourvus de tous les instruments et appareils perfectionnés indispensables pour les hautes études?
M'» e Lacombe, qui suivait les travaux d'installation avec un intérêt que l'on comprend, pendant que sa fille était occupée au grand laboratoire Philox Lorris, ne ménageait ni son admiration lorsqu'elle la croyait légitimement méritée, ni ses critiques quand il y avait lieu. Mais il ne lui était pas très facile de faire part de ses observations au père de son futur gendre. M. Philox Lorris, horriblement avare de son temps, avait chargé un simple phonographe de recevoir ses observations, auxquelles ce même phonographe répondait seulement le lendemain… quand il daignait répondre.
«Ma première opinion sur cet original de Pliilox Lorris était la bonne! se disait M me Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut; ce Pliilox Lorris est un ours! Enfin, ce n'est pas lui que nous épousons. Sa pauvre femme est une martyre; heureusement, Georges est doux et charmant, ma fille sera heureuse!»
Une chose inquiétait M'» e Lacombe: elle ne voyait pas de cuisine dans cette maison si bien montée; elle se hasarda un jour à en témoigner son étonnement au phono du savant.
La réponse vint le lendemain.
«Une cuisine! s'écria le phono, y pensez-vous, chère madame? C'est bon pour les rétrogrades et tardigrades réfractaires au progrès! D'ici vingt ans, il n'y aura plus de maisons à cuisines que dans les malheureux hameaux perdus au fond des campagnes! L'économie sociale bien entendue proscrit les petites cuisines particulières où l'élaboration des petits plats est forcément et de toutes façons plus dispendieuse que l'élaboration en grand des mêmes plats dans une cuisine centrale. Il n'y aura pas plus de cuisine chez mon lils que chez moi. Nous sommes abonnés à la Grande Compagnie d'alimentation et les repas nous arrivent tout préparés par une série de tubes et tuyaux spéciaux. On n'a donc à s'occuper de rien. Économie de temps, ce qui est précieux, et, de plus, très notable économie d'argent!
CE n'est jamais que de la confection!
— Merci! fit M» IC Lacombe, vous me traiterez de tardigrade si vous voulez, mais je préfère notre petite cuisine de ménage, où je puis combiner des petites douceurs agréables quand il me plait! Votre cuisine de la Grande Compagnie d'alimentation, tenez, ce n'est jamais que de la confection!
— Je vous assure, dit le pliono, qui semblait avoir prévu des objections, (pie la cuisine est succulente et que les menus sont très variés. Ce ne sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d'ignorants cordons bleus qui préparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplômés, des ingénieurs culinaires ayant poussé très loin leurs études! Ils sont sous la direction d'un comité d'hygiénistes des plus distingués, qui savent ordonner nos repas selon les lois d'une bonne hygiène et nous fournir une alimentation rationnelle… Au lieu de plats combinés par des chefs sans responsabilité médicale, au hasard de l'inspiration, à tort et à travers, la Compagnie fournit la nourriture qui convient à la saison, aux circonstances, rafraîchissante ou tonifiante, abondante en viandes fortes ou en légumes quand elle le juge bon pour la sanlé générale… Et l'on a constaté, parmi les abonnés, une forte amélioration des gouttes, gastralgies, dyspepsies, etc.»
Le phono s'arrêta, semblant attendre des objections que M mc Lacombe, qui se défiait, se garda bien de formuler.
Après un instant, le phono continua avec une nuance d'ironie dans la voix:
«Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre époque de se montrer trop préoccupés des satisfacti ns de l'estomac! Cet insignifiant organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l'organe roi, madame! D'ailleurs, ces questions sont sans importance; vous savez bien que, de nos jours, on n'a plus d'appétit!»
M'» e Lacombe soupira:
«Bon! il est avare, je m'en doutais!»
Ce fut aussi M. l'hilox Lorris qui se chargea d'engager le personnel nécessaire. M»'* Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce personnel devait se composer seulement d'un concierge, d'un mécanicien breveté et d'un aide-mécanicien. Pas plus de femme de chambre ou de valet de chambre que de cuisinière.
«Heureusement ma fille aura Grettly!» pensa-t-elle.
M. l'hilox Lorris avait chargé son phono de recevoir les candidatures des gens.
Ce fut un véritable défilé pendant quelques jours. L'appareil enregistrait les déclarations, photographiait les candidats. M. Philox Lorris, de cette façon, put fixer ses choix sans bavardages oiseux et sans perte de temps. Il eut à écarter de nombreux candidats ne pouvant justifier d'études complètes et bons à servir seulement dans la petite bourgeoisie, moins exigeante sur les titres; il lui fallut même repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient entravé la carrière:
" Quels sont vos titres? demandait le phonographe aux candidats; parlez et veuillez remettre vos brevets.»
Le concierge engagé avait, ainsi que sa femme, outre les meilleures références, les brevets des baccalauréats es sciences; quant aux mécaniciens, ils sortaient dans les bons numéros de l'École centrale. On pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces électriques de la maison.
C'est ainsi que fut organisée la maison destinée aux deux jeunes gens. Malgré les hauts cris de M», e Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut fournir la maison de tous les perfectionnements que la mécanique a de nos jours apportés dans la vie habituelle, perfectionnements qui permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux personnel que nos aïeux devaient entretenir autour d'eux.
RFCEPTIOX DES SOLLICITEURS.
NOS FLEUVES CHARRIENT LES TUS DANGEREUX BACILLES.»
M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupées. C'est un principe d'ailleurs généralement adopté. Devant la femme égale de l'homme, ayant reçu la même instruction, électrice, éligible, ayant les mêmes droits politiques et sociaux que l'homme depuis plus de trente ans, toutes les carrières jadis fermées se sont ouvertes. C'est un progrès immense, bien que certaines femmes à l'esprit réactionnaire, et justement M», e Philox Lorris est du nombre, prétendent y avoir perdu. Mais, hélas! toutes les carrières libérales, si encombrées déjàlorsque les hommes seuls pouvaient s'y lancer, le sont bien davantage maintenant que les femmes peuvent être notairesses, avocates, doctoresses, ingénieures, etc. Grâce aux. vigoureuses campagnes menées par les cheffesses du parti féminin, nous avons maintenant des mairesses et môme quelques sous-préfètes, et l'on vient de voir dans le dernier cabinet une minis-tresse! On le voit, une des carrières les plus belles et les plus productives en béné-tices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on disait autrefois, nourrit aussi la femme — l'industrie politique, petite et grande, côté opposition ou côté gouvernement, compte déjà de nombreuses notabilités féminines.
La femme travaille donc à côté de l'homme, comme l'homme, autant que l'homme, au bureau, au magasin, à l'usine, à la Bourse!.. Par ce temps d'industrialisme et d'électrisme, quand la vie est devenue si déplorablement coûteuse, tous, hommes et femmes, s'occupent fiévreusement d'affaires. La femme qui ne trouve pas l'emploi de ses facultés dans l'industrie de son mari doit se créer à côté une autre industrie: elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se démène et se surmène comme lui à travers la grande bataille des intérêts, au milieu des concurrences surexcitées.
Que deviennent le ménage intérieur et les enfants dans ce tourbillon?
Les soucis du ménage sont allégés considérablement par les compagnies d'alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le reste,
Ce sont des savants vieillis dans les laboratoires.
on a des femmes à gages, d'une éducation moins soignée ou d'ambition moindre, qui s'en chargent. Quant aux enfants, qui sont un embarras considérable pour des gens si occupés, les écoles, puis les collèges les reçoivent dès l'âge le plus tendre et l'on n'a que le souci des trimestres à payer, ce qui est déjà bien suffisant.
« 1 " Philox Lorris faisait exception à la règle, elle était restée complètement étrangère aux entreprises de son mari, n'avait jamais paru à ses laboratoires ni à ses bureaux et ne s'était lancée dans aucune entreprise particulière. Elle avait même dédaigné jusqu'à la politique, où pourtant la situation de son mari eût pu lui servir de marchepied initial. Elle ne sortait pas beaucoup; le bruit courait qu'elle s'occupait de sciences philosophiques et qu'au fond de son cabinet elle méditait les problèmes métaphysiques, attelée à un grand ouvrage de haute philosophie.
On aimait à se représenter ainsi la femme du plus illustre représentant de la science moderne, enfoncée dans ses recherches, au milieu des livres, lancée dans les chemins de l'inconnu, dans la forêt des hypothèses, à travers le lacis embroussaillé des erreurs, à la recherche des hautes vérités morales, comme son mari à la poursuite des grandes lois physiques.
Philox Lorris avait assigné une place à Estelle Lacombe au grand laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante; les ingénieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire, l'état-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui; ce sont pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis clans les laboratoires, dès longtemps célèbres et pâlissant encore avec joie parmi les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a deviné le génie naissant et que le maître illustre lance, pleins d'ardeur, sur les pistes inexplorées, sur toutes les voies pouvant conduire à la découverte des secrets de la nature.
Que faisait la pauvre Estelle, avec son médiocre bagage de science, au milieu de ces sommités scientifiques? C'est que les questions à l'ordre du jour dans le laboratoire, les sujets à l'étude sont bien autrement ardus, compliqués et difficiles que les questions et les sujets qui l'ont le plus tracassée au temps où elle piochait ses examens pour le brevet d'ingé-nieure! Au cours des discussions qu'elle entendait, lorsqu'elle essayait de monter jusqu'à la compréhension, même superficielle, des problèmes soulevés, il lui semblait que sa tète allait éclater.
Estelle avait d'abord été adjointe à quelques dames attachées à la section des recherches, savantes non moins éminentes, dans leurs diverses spécialités, que leurs confrères barbus. L'une de ces dames, sortie jadis de l'École polytechnique, section féminine, avec le n° 1, avait d'abord paru s'intéresser à la jeune fille, à qui elle supposait, en raison de son entrée au grand Labo, des facultés transcendantes. Mais le fond de la science d'Estelle lui était bien vite apparu et alors elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à cette représentante de l'antique et douloureuse futilité féminine.
Estelle devint donc le secrétaire de l'ingénieur-secrétaire-général de Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l'illustre savant, et cela lui plut davantage, d'abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une certaine condescendance, ne l'intimidait plus, et surtout parce que cela la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journées dans le grand hall du secrétariat, prête à prendre des notes, à transmettre à l'occasion quelques ordres, ou à recevoir dans les phonos les recommandations de Philox Lorris destinées à être communiquées, comme des ordres du jour, à ses innombrables chefs de service. Philox Lorris jouait toujours du phonographe: de cette façon, c'était toujours et partout, même dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui se faisait entendre et entretenait l'ardeur de ses collaborateurs.
C'est en cette qualité de secrétaire adjointe qu'elle assista maintes fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux conférences avec de très hautes personnalités, conférences et discussions relatives à trois grandes, à trois immenses affaires, très différentes l'une de l'autre, qui occupaient alors presque exclusivement les méditations de Philox Lorris.
Pour être initié aux préoccupations du savant, il nous suffit d'assister indiscrètement à quelques-unes de ses conférences. Voici aujourd'hui, dans le grand hall du secrétariat, discutant avec Philox, des messieurs aux figures basanées, aux chevelures crépues, aux barbes d'un noir luisant, des militaires revêtus d'uniformes étrangers. Ce sont des diplomates de Costa-Rica, avec une commission de généraux, qui traitent une affaire de fourniture d'engins et produits. Écoutons Philox Lorris, en train de résumer la question avec la concision d'un homme qui tient à ne jamais gaspiller le quart d'une minute.
Elle avait, avec une moue de mépris, tourné le dos à Estelle.
UL7ER.|S «TEllR.aMIT(îfl,l. LE MIASMATIQUE:
«En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole à un diplomate loquace, la république de Costa-Rica, pour sa guerre avec la Danubie…
— Pardonnez! pardonnez! fait le diplomate, pas de guerre! La république de Costa-Rica, pour assurer le maintien de la paix avec la Danubie… Les négociations sont pendantes, nous n'en sommes pas encore aux ultimatums!.. pour assurer le maintien de la paix…
— Désire acquérir une ample provision de nos explosifs inédits, continue Philox…
— C'est bien cela.
— Ainsi que les engins de notre création, destinés à porter, en cas de besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager le plus sérieusement possible l'ennemi…
Eogius inédits.
— Précisément.
— Vous avez assisté aux essais de nos produits nouveaux, vous avez entrevu — de loin — les engins dont nous gardons le secret, et vous désirez acquérir engins et produits. Vous avez transmis à votre gouvernement nos conditions; ces conditions ne varieront pas. Certains de la supériorité de nos produits sur tout ce qui s'est fait jusqu'à ce jour, nous n'abaisserons pas nos prétentions: c'est à prendre ou à laisser!
— Cependant…
— Rien du tout… Dites oui, dites non, mais concluons…
— Une simple observation… La république de Costa-Rica fera tous les sacrifices… pour l'amour de la paix… Mais, en consentant à ces lourds sacrifices, elle désirerait avoir, pour conduire les armées chargées d'expérimenter vos nouveaux engins, l'homme qui les a conçus… vous-même, illustre savant!
— Moi! s'exclama Philox Lorris; croyez-vous que j'aie le temps? Et puis, je suis ici ingénieur général de l'artillerie, je ne puis prendre du service à l'étranger…
«NOUS UESIRONS ACQUERIR, POUR ASSURER LE MAINTIEN DE LA PAIX, QUELQUES ENGINS ET EXPLOSIFS…»
— Oh! service provisoire! L'autorisation serait facile à obtenir, en payant même un fort dédit à votre gouvernement! Vous voyez à quel prix nous mettons votre précieux concours!
— Messieurs, c'est inutile, d'autres affaires me réclament…
Le Vingtième Siècle
— Donnez-nous au moins l'un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par exemple…
— J'ai besoin de Sulfatin; je pourrais vous donner quelques-uns de mes ingénieurs, mais pour un temps seulement… Mais je me réserve le droit d'exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer à toutes puissances, même à la Danubie, ce qu'elles me demanderont…
LES ENVOYÉS DE LA RÉPUBLIQUE DE COSTA-MCA.
— A la Danubie! les mômes produits qu'à nous!
— C'est également pour le maintien de la paix…
— Oh! mais, rien de fait!
— Soit, je ne vous cache pas que la Danubie a, ces jours derniers, accepté toutes mes conditions et pris livraison de ces engins que vous refusez d'acquérir… Elle sera seule pourvue!
— Elle a pris livraison!.. Nous acceptons alors…
— C'est ce que vous avez de mieux à faire; il ne reste qu'à régler le mode de paiement et les sûretés.
— Voulez-vous des hypothèques sur palais gouvernementaux?
— Non, je préfère recevoir de régulières délégations sur produits des douanes et octrois…»
Si l'affaire de fourniture des engins perfectionnés et produits chimiques nouveaux aux deux belligérants actuels et dans l'avenir à tous belligérants quelconques pendant un certain temps était d'une colossale importance, la seconde affaire, d'un caractère absolument différent, n'avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la souveraine puissance de la science! Si, impassible comme le destin, elle fournit à l'homme les plus formidables moyens de destruction; si elle met entre ses mains, avec la liberté d'en abuser, les forces mêmes de la nature, elle donne aussi libéralement les moyens de combattre la destruction naturelle; elle fournit aussi abondamment des armes puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort!
Cette fois, Philox Lorris n'a plus affaire à des soldats, à des généraux ayant hâte d'expérimenter sur les champs de bataille ses nouvelles combinaisons chimiques; il s'agit d'une affaire de médicaments nouveaux, et pourtant ce ne sont pas des médecins qui discutent avec lui dans le grand laboratoire, mais des hommes politiques.
Il est vrai que, parmi ces hommes politiques, il y a Son Excellence le ministre de l'Hygiène publique, un avocat célèbre, un des maîtres delà tribune française, ayant déjà fait partie, depuis vingt ans, de cent quarante-neuf combinaisons ministérielles, avec les portefeuilles les plus divers, de puis celui de la Guerre, celui de l'Industrie ou celui des Cultes jusqu'au ministère des Communications aériennes; en somme, un homme d'une compétence universelle.
«Hélas! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu responsable du mauvais état de la santé générale; l'existence hâtive, enflammée, horriblement occupée et énervée,la vie électrique, nousdevonsle reconnaître, a surmené la race et produit une sorte d'affaissement universel..
Un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme.
— Surexcitation cérébrale! dit le ministre.
— Plus de muscles, lit Suif a tin avec mépris. Le cerveau seul travaillant absorbe l'afflux vital aux dépens du reste de l'organisme, qui s'atro-pbie et se détériore; l'homme futur, si nous n'y mettons ordre, ne sera plus qu'un énorme cerveau sous un crâne semblable à un dôme monté sur les pattes les plus grêles!
— Donc, reprit Pbilox, surmenage; conséquence: affaiblissement! De là, défense de plus eu plus difficile contre les maladies qui nous assiègent. Premier point: la place est affaiblie. — Deuxième point: les ennemis qui l'assiègent se montrent de plus en plus nombreux et de plus en plus dangereux!
— Les maladies nouvelles! fit le ministre.
— Vous l'avez dit! Lorsqu'on a cherché à susciter à des microbes dangereux des microbes ennemis chargés de les détruire, ces microbes développés sont devenus à leur tour des ennemis pour la pauvre race humaine et ont donné naissance à des maladies inconnues, déroutant pour un instant les hommes de science qui ont le plus étudié la toxicologie microbienne…
— Et, permettez-moi de vous le dire, messieurs, fit le ministre, les méfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste état de santé à tous…
— Comment! les 7néfaits?…
— Disons, pour ne pas offenser la science, les inconvénients de la chimie trop sue, trop pratiquée, c'est-à-dire la chimie appliquée à tout, à la fabrication scientifique en grand des denrées alimentaires, liquides ou solides, de tout ce qui se mange et se boit, à l'imitation de tous les produits naturels et sincères, ou à leur sophistication… Hélas! tout est faux, tout est feint, tout est fabriqué, imité, sophistiqué, adultéré, et nous sommes, en un mot, tous empoisonnés par tous les Borgias de notre industrie trop savante!
— Hélas! dit un député, qui était un ex-bon vivant, actuellement ravagé par une incurable maladie d'estomac.
— Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme général produit par l'électricité ambiante, par le fluide qui circule partout autour de nous et qui nous pénètre — les maladies industrielles frappant les hommes employés à telle ou telle industrie dangereuse et se répandant aussi autour des usines, puis l'effrayante agglomération des grouillantes fourmilières humaines de plus en plus serrées sur noire pauvre univers trop étroit…
— Les continents, l'Amérique, l'Europe, l'Afrique bondées, l'Asie débordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme d'immenses radeaux flottant sur les eaux et chargés à sombrer de passagers affamés, prêts à s'entre-dévorer entre eux!..
LA NOUVELLE BEI.I.ONE.
— Malgré l'application en grand à l'agriculture de la chimie modificatrice du vieil humus usé et l'excitation électrique des champs assurant la germination et la pousse rapides.
— Ah! si nous n'avions pas, pour y déverser notre trop-plein dans un avenir très prochain, ce sixième continent en construction, sous la direction d'un homme au génie créateur, le grand ingénieur Philippe Ponto, là-bas, dans l'immense et jusqu'ici tout à fait inutile océan Pacifique! Quelle œuvre, messieurs, quelle œuvre!
— Revenons à notre affaire, reprit Philox Lorris, voyant que la conversation menaçait de s'égarer; les trop grandes agglomérations humaines et
«51ES ESPERANCES: i
l'énorme développement de l'industrie ont amené un assez triste état de choses. Notre atmosphère est souillée et polluée, il faut s'élever dans nos aéronefs à une très grande hauteur pour trouver un air à peu près pur, — vous savez que nous avons encore, à 600 mètres au-dessus du sol, 49,656 microbes et b.icilles quelconques par mètre cube d'air. — Nos fleuves charrient de véritables purées des plus dangereux bacilles; dans nos rivières pullulent les ferments pathogènes; les établissements de pisciculture ont beau repeupler régulièrement tous les cinq ou six ans fleuves et rivières, les poissons n'y vivent plus! Le poisson d'eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les mares au fond des campagnes lointaines. Ce n'est pas tout, hélas! Il y a encore une autre cause à notre triste dépérissement; elle tient aux mœurs modernes et aux universelles et impérieuses nécessités pécuniaires, tourment de notre civilisation horriblement coûteuse. Cette cause, c'est le mariage par sélection à l'envers. Comme philosophes, nous nous élevons contre ce funeste travers et, comme pères, nous nous laissons aller à pratiquer aussi pour nos fils cette sélection à l'envers. Que recherche-t-on généralement quand l'heure est venue de se marier et de fonder une famille? Quelles fiancées font prime? Les orphelines, c'est-à-dire les jeunes personnes dont les parents n'ont pu dépasser la faible moyenne de la vie humaine, ou, à défaut d'orphelines, celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui permet de compter sur la réalisation rapide des fameuses espérances, miroir aux alouettes des fiancés, supplément de dot généralement apprécié! Fatal calcul! Le manque de vitalité, la faiblesse d'endurance, se transmettent dans les descendants et cette sélection à l'envers amène un dépérissement de plus en plus rapide de la race… Que peuvent tous les congrès de médecins, de physiologistes et d'hygiénistes contre ces causes multiples? Vous avez beau, monsieur le ministre de l'Hygiène publique, faire passer à certains jours des iodures et des toniques par les tubes des compagnies d'alimentation, ce qui ne peut se faire seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies aient pu s'établir, la santé générale, dans les grands comme dans les petits centres, reste mauvaise…
— Sans compter, ajouta Sullatin, en ce qui nous concerne, cette dangereuse épidémie demigranite, qui, malgré les efforts du corps médical, a désolé nos régions… et qui dure encore, attaquant même les animaux!
SURVEILLANCE AEKIE.N.NE IIES FRO.YNEliF.S.
— L'affaire de la migranite sera tirée au clair par la commission de médecins chargée de l'étudier dans ses effets et de remonter à ses causes, dit un des hommes politiques; dès à présent, il est permis de soupçonner qu'elle est due à la malveillance d'une nation étrangère qui, par des moyens que nous sommes sur le point de découvrir, par des courants électriques chargés de miasmes soigneusement préparés, nous a envoyé cette maladie inconnue, fabriquée de toutes pièces pour ainsi dire, maladie d'abord bénigne et seulement gênante, mais devenue rapidement, en certains cas, suivant les terrains où elle éclatait, maligne et désastreuse! Mais ceci doit rester entre nous, messieurs, c'est de la politique, c'est l'affaire du gouvernement de prendre, un jour, telles mesures de représailles qu'il jugera convenables.
— Déplorable! s'exclama un des messieurs, situation inquiétante! Il n'y a plus de sécurité pour les nations avec ces continuels progrès de la science! Le ministère de la Guerre accable le budget, il réclame sans cesse des crédits supplémentaires pour création de nouveaux engins pour croisières aériennes de surveillance… S'il nous faut maintenant nous défendre contre des invasions de miasmes, au risque de paraître blasphémer, je me permettrai de déplorer ces incessants et désolants progrès de la science…
— Ne blasphémez pas! la science poursuit toujours sa marche en avant, s'écria Philox Lorris; au point de vue militaire, nous sommes en Irain de clore l'ère barbare des explosifs et des produits chimiques aux effets de plus en plus effroyables… Le dernier mot du progrès de ce côté vient d'être dit, et c'est, messieurs, la maison Philox Lorris qui l'a prononcé. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que nous mettons actuellement en circulation… La collision entre la république de Costa-Rica d'Amérique et la Danubie vous le démontrera. Je suis heureux de cette occasion de les expérimenter… Vous allez voir, messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont réellement supérieurs à tout comme effet et comme facilité d'emploi. Tenez, je me fais fort, avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter très proprement une ville à 20 kilomètres d'ici… Facilité, simplicité, propreté! Pfuit! c'est fait! L'explosif idéal vraiment!.. C'est, je vous le répète, le dernier mot du progrès! Hàtons-nous de le prononcer et cherchons autre chose…
— 11 nous va donc falloir encore une fois réformer notre matériel et notre approvisionnement? Vous m'épouvantez! Et notre budget déjà si terriblement lourd!
— Monsieur le ministre des Finances, c'est le progrès! Mais tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup mieux que tout cela, avant deux ans!
— Comment! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans?
il PLUS I) EXPLOSIFS, LlliS MIASBES!»
— Sans doute!.. Mais attendez et ne maudissez pas la science! Je vous disais que l'ère des explosifs touchait à sa fin… Nous avons eu l'ère du fer, le temps des chevaliers enfermés dans leurs carapaces, chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds, à coups de masses d'armes, de pommes de lourdes épées; ensuite, l'ère de la poudre, le temps des canons lançant d'abord assez maladroitement boulets et obus; puis l'ère des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers et des engins perfectionnés, portant la destruction à des distances de plus en plus longues; ce temps-là touche à sa fin, la guerre chimique est usée à son tour!
UNE GOUTTE D'EAU VUE AU MICROSCOPE: 590,000 MICROBES ET BACILLES!
Faut-il vous révéler le sujet de mes recherches actuelles, l'affaire à laquelle je vais exclusivement me consacrer dès que nous aurons réglé celle qui t'ait l'objet de notre réunion? Le temps me semble venu de faire la guerre médicale! Plus d'explosifs, des miasmes! Nous avons déjà commencé, vous le savez, puisque nous comptons dans nos armées un corps médical offensif, pourvu d'une petite artillerie à miasmes délétères; mais ce n'est qu'un essai, un timide essai!.. Notre corps médical offensif n'a encore servi à rien de bien sérieux… Et pourtant, l'avenir est là, messieurs! De tous côtés, les savants cherchent; l'affaire de la migranite, cette indisposition à laquelle personne n'a pu échapper, en est une preuve: la migranite nous a é;é envoyée par une nation étrangère… Avant peu, on ne se battra pas autrement qu'à coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme définitivement l'art de la guerre! Plus d'armées, ou du moins n'en aura-t-on que juste ce qu'il faut pour recueillir les fruits de l'action du corps médical offensif! Supposons-nous en état de guerre avec une nation quelconque: je couvre cette nation de miasmes choisis, je répands telle ou telle combinaison de maladie qu'il me plait, et l'année auxiliaire du corps médical n'a qu'à se présenter et à imposer à cette nation couchée sur le liane, tout entière malade, les conditions de la paix… C'est simple, c'est facile et c'est humanitaire! Messieurs, j'en suis certain d'avance, ce n'est pas comme chimiste, c'est comme philanthrope que l'avenir m'appréciera…
— Mais cette diffusion des miasmes de l'autre côté de la frontière n'est pas sans danger pour nous…
— Pardon, général! J'ai eu préalablement le soin de couvrir notre frontière d'un rideau de gaz isolateur, impénétrable à ces miasmes, autant pour empêcher le retour de nos miasmes que pour arrêter ceux de l'ennemi… Je ne me dissimule pas les difficultés, mais c'est une affaire de temps: avant deux ans, j'aurai trouvé les procédés et paré à toutes les difficultés, l'affaire sera mûre et nous entrerons dans la période de la réalisation… Vous voyez que la science transforme encore une fois la guerre et que, d'effroyablement barbare dans ses effets, elle la rend tout à coup douce et humanitaire. Lorsque les corps médicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces effroyables hécatombes d'êtres jeunes et valides dont l'ère de la poudre et l'ère des explosifs nous donnaient
LA XVMl'UE DE LA SEI.XË.
l'horrible spectacle à chaque collision de peuples. Quel est l'objectif d'un général au jour d'une bataille? C'est de mettre le plus possible d'ennemis hors d'état de nuire à ses troupes ou de s'opposer à sa marche en avant, n'est-ce pas? Il fallait, jusqu'à présent, se livrer pour cela à de féroces tueries, par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz asphyxiants, etc Eh hien! lorsque je serai maître de tous mes procédés, toutes les armées que l'ennemi lancera sur nous, je me chargerai de les coucher sur le sol, intoxiquées, malades autant que je le voudrai et, pour quelque temps, incapables de lever le doigt! La science, à force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je maintiens le mot! Au lieu d'hommes, dans la fleur de leur vigueur et de leur santé, couchés par centaines de mille dans un sanglant écrabouille-ment, la guerre, par les corps médicaux offensifs, ne laissera sur le carreau que les valétudinaires, les affaiblis, les organismes grevés de mauvaises hypothèques, qui n'auront pu supporter l'effet des miasmes! Ainsi la guerre, éliminant les êtres faibles et maladifs, tournera finalement au profit de la race… Une nation vaincue sur le champ de bataille se trouvera, en compensation, purifiée, j'ose le dire! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d'humanitaire cette future forme de la guerre? N'ai-je pas, en définitive, le droit de me proclamer un véritable bienfaiteur de l'humanité, puisque avec la guerre purement médicale que j'inaugure je terrasse à jamais l'antique barbarie? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le temps de porter au point de perfection les engins spéciaux que je rêve, de surmonter les dernières difficultés et de réunir des approvisionnements de gaz toxiques suffisamment étudiés, préparés et dosés… et revenons pour l'instant à notre affaire…
— Du grand MÉDICAMENT NATIONAL! acheva Sulfatin.
— National! appuya Philox Lorris, c'est un médicament national que je veux lancer et pour lequel je sollicite l'appui du gouvernement! Mon grand médicament microbicide, dépuratif, régénérateur, réunit toutes les qualités, concentrées et portées à leur maximum, des mille produits divers plus ou moins bienfaisants, exploités par la pharmacie; il est destiné à les remplacer tous… L'État, qui veille surtout et sur tous, qui s'occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le prend dès l'instant de sa naissance pour l'inscrire sur ses registres, qui l'instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l'ennuie très souvent, il faut l'avouer, qui s'occupe même de ses vices, puisqu'il lui fournit son alcool et son tabac, l'État a pour devoir de s'occuper de sa santé… Pourquoi n'aurait-il pas le monopole des médicaments, comme il avait jadis celui des allumettes, quand il y avait des allumettes, et comme il a encore celui du tabac? Oui, c'est un monopole nouveau que je vous propose de créer, pour exploiter avec moi mon grand médicament national…
DECHEANCE PHYSIQUE DES RACES TROP AFFINEES
— Mais êtes-vous absolument certain de l'etlicacité de votre médicament national?…
— Si j'en suis certain!.. Attendez! Sulfatin, qu'on fasse venir votre malade La Héronnière. C'est sur lui que nous avons expérimenté… Vous avez tous connu Adrien La Héronnière, notre très éminent concitoyen, arrivé au dernier degré de l'anémie physique et morale, tellement archi-usé qu'aucun médecin ne voulait l'entreprendre, malgré l'énormité des primes proposées, en raison de l'indemnité payable en cas de non-réussite… Mon collaborateur Sulfatin l'a entrepris, et vous allez voir ce qu'il a fait en dix-huit mois de ce valétudinaire à bout de souffle… M. La Héronnière est en bon état de réparation; avant peu, il sera comme neuf!..
— Très bien, mais c'est que nous avons à compter avec l'opposition dans les Chambres, dit un des hommes politiques, et la création d'un nouveau monopole soulèvera peut-être de fortes objections…
— Allons donc! Avec un exposé des motifs bien fait: état morbide de la nation bien démontré, l'ennemi signalé; l'anémie et la déchéance physique qu'elle entraine, la terrible anémie s'abattant sur un organisme déjà envahi par cent variétés de microbes divers… Puis chant de victoire, le remède est trouvé, c'est le grand médicament national de l'illustre savant et philanthrope Philox Lorris! Le grand médicament national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactéries, il terrasse la terrible anémie, il relève le tempérament national, rétablit les fonctions de tous les organismes fêlés, combat victorieusement l'atrophie musculaire, la sénilité prématurée, etc.. Et le monopole est voté à quatre cents voix de majorité. Et nous avons, en même temps que le profit matériel, la gloire et la joie de rendre réellement force et santé à l'homme moderne, si horriblement surmené!!!»
COMMENT ON SE REPRESENTE M m «LORRIS EN SON CABINET DE TRAVAIL.
Estelle, qui passait toutes ses journées dans la maison Philox Lorris, ne voyait pas souvent M me Lorris, occupée sans doute à son fameux livre de haute philosophie. Elle était au courant de la situation du ménage et savait qu'il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage, divergence d'idées entre M me Lorris et le savant à l'esprit impérieux et systématique. On voyait rarement ensemble M. et M me Lorris, même à la salle à manger, l'illustre inventeur oubliant facilement l'heure des repas au milieu de ses immenses occupations.
Un jour qu'Estelle était occupée à rechercher un document dans une des nombreuses bibliothèques de l'hôtel Philox Lorris, où les livres et les collections s'accumulaient dans toutes les pièces, à tous les étages, garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu'aux couloirs, elle entendit tout à coup comme une dispute s'élever dans une petite pièce ouvrant sur le grand salon, où pourtant elle n'avait vu personne lorsqu'elle l'avait traversée.
Elle reconnut les voix de 31. et 3I rae Lorris se succédant après de courts intervalles de silence. 3I rae Lorris semblait faire de vifs reproches à son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie à une vive émotion, et, après un instant, la voix grondeuse de Philox Lorris s'élevait à son tour, parfois sur un — «'y ton de colère.
Estelle, très embarrassée, toussa, remua des chaises pour indiquer sa présence; mais, dans le feu de la colère sans doute, 31. et 3I me Lorris n'y prirent garde et continuèrent leur échange d'aménités conjugales.
Que faire? Pour quitter la place, il fallait de toute nécessité qu'Estelle traversât le petit salon, théâtre de cette querelle de ménage. Elle n'osait se montrer et s'exposer aux regards irrités du terrible Philox Lorris; il lui fallait donc bien rester là et, contre son gré, continuer à saisir quelques bribes de l'altercation.
«Je vous déclare encore une fois, disait 3I»' e Lorris, que vous êtes insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence m'avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours été l'être le plus désagréable du monde, avec vos idées particulières et vos systèmes!.. J'exècre votre science, si c'est elle qui vous fait ce caractère; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre physique et je me soucie très peu de vos inventions et découvertes. Oui, monsieur, je m'en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hérisson de savant que vous êtes, il tient trop de moi…»
Un instant de silence suivit cette blasphématoire déclaration, puis la voix de Philox Lorris se fit entendre.
Elle reconnut les voix de M. et M m «Lorris.
«Je désire n'être pas contrecarré toujours dans mes plans et mes idées… Croyez-vous que j'aie le temps de discuter sur des fadaises de ménage, sur les futilités auxquelles l'esprit féminin se complaît…
«Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plongé dans mes expériences, je ne songe pas assez à vous offrir quelques distractions… Je neveux pas discuterce point… Pourtant, vous êtes maîtresse de votre temps et je ne vous empêche en aucune façon de le gaspiller comme il vous plaît… Vous demandez des distractions, des soirées, des fêtes mondaines, eh bien! en voici… J'ai horreur de tout cela, mais enfin vous allez être satisfaite; je donne, nous donnons une grande soirée artistique, musicale, scientifique même… Oui, madame, scientifique aussi; cette partie du programme me regarde; pour le reste, je compte absolument sur vous…»
Nouveau silence, puis quelques phrases de M'» e Lorris qui n'arrivent pas distinctement à l'oreille d'Estelle.
«Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent s'émousser, ces travaux dont votre esprit irrémédiablement frivole ne peut même soupçonner l'importance, ont créé notre situation… Ces préoccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passés dans les laboratoires à l'âpre poursuite de l'inconnu, de l'introuvé, ces prises de corps avec tous les éléments, ces luttes violentes avec la nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a créé la puissante maison Philox Lorris… Et vous, quelle part avez-vous prise à ces gigantesques efforts? Vous n'avez qu'à jouir du fruit de ces énormes labeurs, et vous…
— Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l'en félicite… Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les cornues et tous les ingrédients de votre diabolique cuisine scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-être bien, comme vous le lui reprochez sans cesse, l'àme de mon arrière-grand-père, qui fut un artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, appréciant la vie, aimant surtout ses beaux côtés, revit-elle en lui… Je me permets d'avoir d'autres idées que les vôtres.»
Estelle n'en entendit pas davantage: la porte du petit salon, entre-bàillée, s'ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrétion forcée, Estelle laissa s'écrouler une pile de volumes et se plongea la tête dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences.
«Eh bien! Estelle?…» dit la personne qui venait d'entrer.
Estelle releva la tête avec une joie mêlée de surprise. Le survenant n'était pas le terrible Philox Lorris, c'était Georges, son fiancé. Pourtant, malgré l'arrivée de Georges, qui ne semblait nullement ému, la querelle continuait dans la pièce à côté. Estelle, très embarrassée et n'osant parler, montra du doigt la porte.
Georges éclata de rire.
«Ne craignez rien, fit-il, c'est une petite explication entre mon père et ma mère, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de vues et d'opinions…
— Je n'ose pas passer devant eux pour m'en aller, dit tout bas Estelle; je suis bloquée ici depuis quelques instants, entendant bien malgré moi…
LA DISrLTE DES DEUX PHONOGRAPHES.
— Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez rien; venez donc et voyez!
— Oh! non… je ne veux pas…
— Mais si, venez!..»
Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrêta stupéfaite au milieu de la pièce. Il y avait de quoi: les voix de M. et M m ° Lorris continuaient la discussion commencée et pourtant la pièce était vide!
Georges, d'un geste, montra deux phonographes placés sur la table, au milieu d'un fouillis de livres et d'instruments…
«Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l'intermédiaire de leurs phonographes… Laissons-les, cela n'a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer…
— Ils se disputent par phonographes! s'écria Estelle, heureuse et soulagée.
— Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas qu'une certaine mésintelligence règne malheureusement entre mes parents, cela date de loin!.. Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique… De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois… Ma mère est d'un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents; de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, parait-il… Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c'est: «Madame Philox Lorris! Tenez! vous n'êtes… qu'une femme «du monde!!!» Ma mère tient bon; alors que tout plie devant l'autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières… Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle…
— Hélas! fit Estelle tristement.
— Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s'obstine à ne pas vénérer, l'inconvénient est moindre que vous ne suppo-sez, on se dispute par phonographe! Quand mon père a sur le cœur quelque chose qui l'étouffé, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas d'objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père
M mc Lorris confie le seruiou à son phono.
le fait porter ici dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l'esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu'elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe… Elle est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre; quand on se retrouve à table aux repas, il n'est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et M me Philox
PIULOX I.ORRIS CHARGE SON PHONOGRAPHE DE TRANSMETTRE REPROCHES, ADMONESTATIONS ET RÉCRIMINATIONS.
Lorris viennent de se chamailler… Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d'eux a cessé d'écouter ce que le phonographe de l'autre a été chargé de lui faire savoir! Les phonographes prêchent dans le désert… Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s'en va… Personne n'écoute le duo! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre ces messages; il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier!..»
Les phonographes, pendant ces explications, s'étaient tus; la querelle avait pris fin…
«Je vous soupçonne, ma chère Estelle, fit Georges, de garder encore contre la science les mêmes préventions que ma mère. Vous voyez pourtant qu'elle a du bon!.. Grâce à elle, on peut vivre en parfaite mauvaise intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!.. Si vous voulez, quand nous serons mariés, lorsque nous aurons à nous disputer, nous prendrons aussi des phonographes?
— C'est entendu,» répondit Estelle en riant.
Estelle, ayant trouvé le document qu'elle cherchait, laissait la pièce consacrée aux scènes de ménage et regagnait le hall du secrétariat.
«Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon père… Ainsi nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d'un parent, les dernières recommandations d'un ancêtre à son lit de mort… Le hasard m'a mis, ces jours-ci, à même d'apprécier une autre application toute différente, mais aussi heureuse… Il faut que je vous conte cela… Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous donnait, depuis quelque temps, des inquiétudes par ses surprenantes distractions? J'ai la clef du mystère, je connais la cause de ces distractions: Sulfatin se dérange tout simplement; la science n'a plus son cœur tout entier!
— En Bretagne, déjà, M. La Héronnière s'en était aperçu.
— Mais c'est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que, l'autre jour, j'allais entrer, pour un renseignement à demander, dans le petit bureau spécial où Sulfatin s'enferme pour méditer quand il a quelque grosse difficulté à vaincre, lorsque j'entendis une voix de femme qui disait: «Mon Sulfatin, je t'adore et n'adorerai jamais que toi!..» Jugez de mon effarement! Par la porte entre-bàillée, ma foi, je risquai un coup d'œil indiscret et je ne vis pas de dame: c'était un phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.
— Et vous vous êtes sauvé?
— Non, je suis entré. Sulfatin, comme réveillé en sursaut, a bien vite arrêté son phonographe et m'a dit gravement: «Encore t Académie des sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives à nos dernières applications de l'électricité… Ces savants américains sont des ânes!» Vous pensez si j'ai dû me retenir pour garder mon sérieux; ils ont une jolie voix, ses savants américains! Eh bien! nous allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu'au cabinet de Sulfatin; je crois que je lui ai préparé une petite surprise…
à:
LA FEODALITE NOUVELLE
— Qu'avez-vous fait?»
Georges s'arrêta sur le seuil du laboratoire.
«Quand j'y songe, j'ai peut-être été un peu loin…
— Comment cela?
— Ma foi, je dois vous l'avouer, j'ai manqué de délicatesse; pendant que Sult'atin avait le dos tourné, je lui ai volé le cliché phonographique du savant américain, et…
LES PREMIERS VAGISSEMENTS DE L ENFANT, REÇUS PAR LE PHONOGRAPHE.
— Et?
— Et je l'ai fait reproduire à cent cinquante exemplaires, que j'ai placés dans les phonographes du laboratoire de physique,reliés par un fil; j'ai tout préparé, c'est très simple; tout à l'heure, Sulfatin,en s'asseyant dans son fauteuil, établira le courant et cent cinquante phonographes lui répéteront ce que disait l'autre jour le savant américain…
— Mon Dieu! pauvre M. Sulfatin; qu'avez-vous fait? Vite, enlevez ce fil…»
Georges hésitait.
«Vous croyez que j'ai été un peu trop loin? Mais il est trop tard, voici Sulfatin!»
Dans le grand laboratoire où, devant des installations diverses, parmi des appareils de toutes tailles, aux formes les plus étranges, au milieu d'un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et d'instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou moins barbus, mais tous chauves, enfonces dans les méditations ou suivant, attentifs, des expériences en train, Sulfatin venait d'entrer, marchant lentement, la main gauche derrière le dos et se tapotant le bout du nez de l'index de la main droite, ce qui était chez lui signe de profonde méditation.
Il alla, sans que personne levât la tête, jusqu'à son coin particulier et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps à prendre sa place, il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges, voyant qu'il tardait à s'asseoir, allait s'élancer et couper le fil pour arrêter sa mauvaise plaisanterie, mais tout à coup Sulfatin, toujours d'un air préoccupé, se laissa tomber sur son siège.
Ce fut comme un coup de théâtre.
Drinn! drinn! drinn!
Cette sonnerie électrique à tous les phonographes fit lever la tète à tout le monde. Sulfatin regarda d'un air stupéfait le petit phonographe placé sur sa table. La sonnerie s'arrêta et immédiatement tous les phonographes parlèrent avec ensemble:
«Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure de n'adorer jamais que toi!!! Sulfatin! mon ami, tu es charmant et délicieux! je t'adore et je jure… Sulfatin ' mon ami, tu es charmant et délicieux…»
Les phonographes ne s'arrêtaient plus et, dès qu'ils arrivaient à l'exclamation finale, accentuée avec énergie, reprenaient le commencement de la phrase, doucement modulé!
Tous les savants s'étaient dérangés de leurs méditations ou avaient quitté leurs expériences; debout, aussi ahurij que pouvait l'être Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collègue et les phonographes iudiscrets.
Enfin, quelques-uns, les plus vieux, éclatèrent de rire en jetant un coup d'œil malicieux à Sulfatin, tandis que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et fronçaient les sourcils, l'air indigné et presque personnellement offensés.
«Sulfatin! mon ami, tues charmant et dé…»
Les phonographes s'arrêtèrent, Sulfatin venait de couper le fil.
«C'EST SCANDALEUX 1 VOUS COMPROMETTEZ LA SCIENCE FRANC \1SE I»
Profitant du trouble général, Georges et Estelle refermèrent la porte sans avoir été aperçus; ils se sauvaient pendant que retentissait encore dans la salle un brouhaha d'exclamations et de protestations. Des oh! — des ah! — des: C'est un peu fort! — C'est scandaleux! — Quel/es turpitudes…. — Vous compromettez la science française!
«Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle.
— Bah! il trouvera une explication!.. répondit Georges, et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l'on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s'il y a lieu, à l'infidèle; il ne laisse pas se perdre et s'envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons… Savez-vous, ma chère Estelle, que j'ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe»?
LA FEMME NOUVELLE.
GRANDE SOIREE A L HOTEI. LORRIS.
M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique, musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis, les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsène des Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique, exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses inventions récentes et jeter tout à coup l'idée du grand médicament national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense, philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d'une race fatiguée et surmenée, d'un peuple de pâles énervés, par le prodigieux coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif, tonique, antianémique et national, agissant à la fois sur les organismes par inoculation et par ingestion!
Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande affaire; le coup de théâtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M. Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques mois auparavant, tombeau dernier degré de l'avachissement et de la décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante des assertions de l'inventeur, le sujet enlin, n'est pas un pauvre diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l'on va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement, redevenu déjà presque ce qu'il était autrefois!..
M. Philox Lorris s'est déchargé du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur M» 10 Lorris, assistée de Georges et d'Estelle Lacombe.
«A vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit gracieusement, à vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité.»
C.corges, ayant carte blanche, ne lésina pas.
Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des collections de «Chanteurs assortis», de «Voix d'or», que l'on vend par boites de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus sérieuses, des boites de «douze tragédiens célèbres», «douze avocats célèbres», etc.
Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amérique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois, étoiles éteintes, astres i perdus. Il obtint même du musée du Conservatoire des clichés de voix d'or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, M mM Miolan-Carvalho, Rrauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc..
Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent prendre.
Le grand soir arrivé, tout le quartier de l'hôtel Philox Lorris s'illumina, dès la tombée de la nuit, de la plus prestigieuse explosion de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l'hôtel et des laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de lumière furent traversés par des arrivées d'aérocabsde haute allure, aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de l'horizon, de véhicules aériens des formes les plus nouvelles… Dans la foule, le service d'ordre était admirablement fait par des gardes civiques à hélicoptères, circulant constamment autour des débarcadères, maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.
Le flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou revêtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se
S. E. Bouuard-Pacha.
Le Vingtième Siècle répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants praticables, remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.
M. Albeitus Palla.
Il nous suffît de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d'une reporteuse du grand journal téléphonique l'Epoque, que nous rencontrons dès l'entrée, pour avoir les noms des principaux personnages que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox Lorris.
Déjà sont arrivés, entre autres illustrations: M me Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du XXXIII e arrondissement de Paris.
M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le Parc européen d'Italie. M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixième continent, en ce moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes devant renforcer l'ossature des immenses territoires créés en soudant l'un à l'autre, à travers les bras de mer desséchés, les archipels polynésiens.
M. Arsène des Maret-tes, député du XXXIX e arrondissement, l'homme d'État, le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les combinaisons ministérielles.
M. le duc de Bétliauie.
Le vieux feld-maréchal Zagovicz, ex-généralissime des forces européennes qui repoussèrent, en 1941, la grande invasion chiuoise et anéantirent, après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et de Roumanie, les deux armées de sept cent mille Célestes chacune, pourvues d'un matériel de guerre bien supérieur à ce que nous possédions alors et conduites à la conquête de la pauvre Europe par des mandarins asiatiques et américains.
le général zagovicz, l'illustre vainqueur de la grande invasion chinoise.
Ce vieux débris des guerres d'autrefois est encore admirablement conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille, toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux, toujours penchés sur les livres.
Le célébrissime Albertus l'alla, photo-picto-mécanicien, membre de l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand succès avec son tableau animé la Mort de César, où l'on voit les personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui semble le dernier mot de la vérité dans l'art.
SI. JACQUES 1-OIZliL.
Son Excellence M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de Sa Majesté Alphonse V, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante ville de bains en cette semaine des régates aériennes.
M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte ottomane, directeur général de la Société des casinos du Bosphore.
Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Académie française, c'est-à-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens et académiciennes.
Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur le trône, le rédacteur en chef de Y Epoque, M. Hector Piquefol, qui vient de se battre en duel avec l'archiduc héritier de Danubie, à cause de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite, — et qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.
L'honorable M»° Coupard, de la Sarthe, sénatrice.
L'éminente M» 0 la doctoresse Bardoz.
Un groupe nombreux d'anciens présidents de républiques sud-américaines et des îles, retirés après fortune faite, parmi lesquels Son Excellence le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d'une république des Antilles après avoir réalisé tous les fonds d'un emprunt d'État émis en Europe. Le bon général, dans la haute estime qu'il professe pour notre pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu'à Paris.
Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou forcée.
Quelques milliardaires internationaux: MM. Jéroboam Dupont, de Chicago; Antoine Gobson, de Melbourne; Célestin Caillod, de Genève, le richissime propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et princes devenus simplement ses employés et appointés suivant leur rang et l'illustration de leur famille, etc., etc.
M. Jacques Loizel, un des représentants de la nouvelle féodalité tinan-cière et industrielle, l'aventureux business-man qui, après avoir eu, en quelques affaires montées avec la fougue de sa jeunesse, 800,000 actionnaires ruinés sous lui, — mais lui avec, — lit preuve, lors de son retour aux grandes affaires, — après qu'il eut purgé en un voyage à l'étranger quelques petites condamnations, et laissé refroidir son ardeur trop imprudente, — d'un si lumineux génie pour l'organisation et le maniement des syndicats sur les matières premières, qu'il récupéra pour lui seul en quelques années les millions perdus dans les spéculations trop audacieu-sement mal conçues de sa première jeunesse.
Le grand socialiste Évariste Fagard, le Jean de Leyde de Boubaix lors du grand essai de socialisme de 1922, revenu à de plus saines idées après fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui de ses modestes petites rentes, en sage un peu désillusionné, abritant sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, où, comme un patriarche respecté, il vit entouré de sa nombreuse famille et de ses nombreux fermiers ou ingénieurs agricoles, regardant avec un sourire bienveillant, mais légèrement ironique, se dérouler l'éternel défilé des erreurs humaines.
l'essai de socialisme de 1922.
Quelques débris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais que M. Philox Lorris tient à traiter avec bienveillance et qu'il honore assez souvent d'invitations à ses réceptions ou dîners, en' raison des souvenirs qu'ils représentent et bien qu'ils n'occupent point des situations très élevées dans le monde nouveau, où ils ne sont généralement que très minces employés de ministères ou très subalternes ingénieurs sans grand avenir.
M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingénieur médical de la maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans ses recherches de bactériologie et microbiologie, dans la découverte, parmi tous les représentants de l'innombrable famille de bacilles, vibrions et bactéries, du microbe de la santé, et dans les études relatives à sa propagation par bouillon de culture et inoculations.
La foule des invités s'était répandue dans les différents salons de l'hôtel et jusque dans les halls où l'on avait à examiner quelques-unes des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale, M. Philox Lorris faisait passer dans le Télé du grand hall des clichés téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis le perfectionnement des appareils; ces scènes historiques, catastrophes, orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou scènes de batailles, intéressèrent vivement; puis, les salons étant pleins, la partie musicale commença.
Plus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour
QUELQUES BEPKÉSEMANTS DE L'ANCIENNE NOBLESSE.
les concerts ou pour les bals: économie de place, économie d'argent. Avec un abonnement à l'une des diverses compagnies musicales qui ont actuel-lement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des maîtres d'autrefois, en grands morceaux d'opéras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Métra, Strauss et «Waldteufel de jadis ou des maîtres d'aujourd'hui.
TLUS ORCHESTRE.
Les appareils remplaçant l'orchestre et amenant la musique à domicile sont très simples et parfaitement construits; ils peuvent se régler, c'est-à-dire que l'on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous étourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la tête, en un clin d'œil, de toutes les préoccupations de notre existence affairée.
Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin déplacer l'appareil hors de portée, pour ne pas permettre à quelque invité distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse désagréable.
On abuse un peu de la musique; quelques passionnés font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré généralement à l'audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu'à se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mis au cran de sourdine.
Cette consommation effrénée n'a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont beau-coup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd'hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique M. I'hilox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé télépho-niquement par les compagnies musicales; il offrit à ses abonnés l'ouverture d'un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la première représentation, avec le maître — mort couvert de gloire en 1950 — conduisant l'orchestre. Pendant cette exécution par Télé de l'œuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'était assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.
«Ah, mon Dieu! dit-elle, écoutez donc?
— Quoi? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique?
— Vous ne vous apercevez pas?
— 11 faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à comprendre…
— Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essayé le cliché pour voir…
LE HDSICOPHOilE DE CHEVET.
— Gourmande!
— Eh bien! aujourd'hui, c'est très différent… Il y a quelque chose… cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher… Je vous assure que ce n'est pas comme hier!
Le Vingtième Siècle
— Qu'est-ce que ça fait? on ne s'en aperçoit pas; moi-même, je croyais que c'était une des beautés de la partition; écoutez, pour ne pas applaudir tout haut, on se pâme.
— N'importe, je suis inquiète… M. Sulfatin avait les clichés; qu'en a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours… Je vais à sa recherche!»
Lorsque les dernières notes de l'ouverture de l'opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingénieur, chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de Faust, par une cantatrice célèbre de l'Opéra français de Yokohama. La cantatrice elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a quelque dix ans, à l'époque de ses grands succès, un peu minaudière peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie.
Après quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure
CHKZ LEDIfEUrt DE MUSIQUE.
s'éleva soudain et couvrit sa voix.: la cantatrice était horriblement enrouée, le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces les uns
que les autres; au lieu de la remarquable artiste à l'organe délicieux, c'était un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Télé, elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis!
LES rUCÏNOGRAMMES ENRHUMES.
Vite, 1 ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de Faust et fit passer dans le Télé le grand air de Lucia par 31 ne Adelina Patti. Rien qu'à la vue du rossignol italien du 19 e siècle, les murmures s'arrêtèrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en pâmoison modulèrent des bravi et des brava en se renversant au fond de leurs fauteuils, dans une délectation anticipée. Drinn! drinn! La Patti lance les premières notes de son morceau… Un mouvement se produit, on se regarde sans rien dire encore… Le morceau continue… Plus de doute: ainsi que la première cantatrice, la Patti est abominablement enrhumée, les notes s'arrêtent dans sa gorge ou sortent altérées par un lamentable enrouement… Ce n'est pas un simple chat que le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur! Les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant que, sur la plaque du Télé, Lucia, souriante et gracieuse, continue imperturbablement sa cantilène enchifrenée!
Philox Lorris, préoccupé de sa grande affaire, ne s'aperçut pas tout de suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemblée, que le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du programme. C'était le chanteur Faure, du siècle dernier. Aux premières notes, on fut fixé sur le pauvre Faure: il était aussi enrhumé que la Patti ou que l'étoile de l'Opéra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait dire?On passa aux comédiens. Hélas! Mounet-Sully, le puissant tragique d'autrefois, paraissant dans le monologue d'Hamlet, était complètement aphone; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son répertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. Étrange! Quelle était cette plaisanterie?
Était-ce une mystification?
Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le Télé et se leva pour chercher ton fils.
Georges et Estelle, de leur côté, demandaient partout Sulfatin. Philox Lorris les arrêta dans un petit salon.
«Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale; que signifie tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens enrhumés?
— Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichés de premier ordre, cela va sans dire! C'est tout à fait inouï et incompréhensible…
— D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis permis hier de les essayer au Télé de M me Lorris: c'était admirable, il n'y avait nulle apparence d'enrouement…
— Vous avez essayé le cliché Patti?
— Je l'avoue…
— Et pas de rhume?
— Tout le morceau était ravissant!.. J'ai remis les clichés àM. Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander…»
Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.
«J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda… En voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos phono-grammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!
— Animal de Sulfatin! s'écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché! C'est stupide! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas d» ennemis, ils vont s'esclaffer… Que faire?…
— Si j'osais… fit Estelle, avec timidité.
— Quoi? osez! dépêchez-vous!
— Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai essayés hier… Je cours les chercher, ceux-là n'ont pas passé par les mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits…
— Courez, petite, courez! vous me sauvez la. vie! s'écria M. Philox Lorris. Oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde! comme j'ai raison de me défier de toi! Si l'on me reprend jamais à donner des concerts, je veux être écorché vif!»
Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses invités, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis, Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.
Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n'était pas enrhumée, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire résonner magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. À chaque diva célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s évanouissaient presque dans leurs fauteuils.
Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait jamais. Pour un homme d'un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à l'abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris baissait considérablement; à tout prendre,l'aïeul artiste de son fils Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la formule chimique d'où l'on avait fait éclore Sulfatin n'était sans doute pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit d'adresser une verle semonce à son secrétaire.
DECOUVERTE DU BACILLE DE LA SAMTE. — TROJECTION DE SES LUTTES AVEC LES DIFFERENTS MICROBES.
Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était un liomme tout puissant par son influence et sa situation, qu'il était important surtout de convertir. C'était le député Arsène des Marettes, tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l'homme d'État qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce d'élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux empiétements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela la Ligue de l'émancipation de l'homme.
Cette tentative, d'une véritable urgence, a tout naturellement suscité à la Chambre une violente interpellation de M» 0 Muche, députée du quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par faiblesse honteuse la noble cause masculine.
Mais M. des Marettes s'y attendait, il était préparé. Courageusement, pour défendre son œuvre, il a fait tète à l'orage, dans le tumulte d'une séance comme on n'en a guère vu depuis les grandes journées de la dernière Révolution; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain nombre d'égratignures reçues des plus farouches députées, et il a enlevé, avec 330 voix de majorité, un ordre du jour approuvant l'attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la question.
Le graud orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le pavs en dehors de lui.
De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox Lorris: l'adoption du monopole du grand médicament national d'abord, et ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l'étude, la transformation complète de notre système militaire, de l'armée et du matériel, et l'organisation en grand de corps médicaux offensifs.
M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées; mais, pour arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'État. Dès qu'il a vu qu'Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d'opéra téléphonoscopés, M. Pliilox Lorris a entraîné le député vers un petit salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des futilités de la partie artistique du programme.
Lk parti fémiuiu à la Cbauibre.
«Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois bouleverser la science…
— J'ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l'heure dans une courte conférence, avec expériences à l'appui; mais c'est justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois humanitaire et politique que je ne suis pas taché de cette occasion d'en causer un peu avec vous avant ma conférence… Je serais singulièrement flatté de conquérir là-dessus l'approbation d'un homme d'État tel que vous…
— Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique, dites-vous?
— Vous allez en juger! D'abord, mon cher député, ayez l'obligeance de regarder un peu là-bas à votre droite.
— Ces appareils compliqués?
— Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux, ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout aboutit?…
— Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt sur l'appareil.
— Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris; il y a là dedans assez de ferments pathogènes pour infecter d'un seul coup une zone de 40 kilomètres de diamètre…»
M. Arsène des Marettes fit un bond en arrière.
«Si les dames et les messieurs en train d'écouter notre Télé-concert, reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une légère imprudence pour déterminer ici tout à coup l'explosion de la plus redoutable épidémie, j'imagine que leur attention aux roulades des cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout à l'heure… Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés, amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt… Maintenant, cber ami, ayez l'obligeance de regarder à votre gauche..
— Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite?
— Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux…
— Il y a un réservoir aussi au milieu!
«IL Y A ICI ASSEZ DE FERMENTS PATHOGÈNES POUR INFF.CTER UVE ZONE IIE 40 KILOMÈTRES!»
— Tout juste! Considérez ce réservoir!
— Encore plus dangereux que l'autre, peut-être?
— Au contraire, mon cher député, au contraire! A droite, c'est la maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez l'ennemi pour la défense de notre patrie! A gauche, c'est la santé, c'est l'arsenal défensif, c'est le bienfaisant médicament qui nous défend contre les atteintes de la maladie qui répare les dégâts de notre organisme et l'universelle usure causée par les surmenages outranciers de notre vie électrique!
— J'aime mieux ça! lit Arsène des Mareltes en souriant.
— Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de l'usure corporelle si rapide en notre siècle haletant? Plus de jambes!
— Hélas!
— Plus de muscles!
— Hélas!
— Plus d'estomac!
— Trois fois bêlas! C'est bien mon cas!
— Le cerveau seul fonctionne passablement encore.
— Parbleu! Quel âge me donnez-vous? demanda piteusement Arsène des Marettes.
— Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez beaucoup moins!
«PLUS l> ESTOMAC!))
— Je vais sur cinquante-trois ans!
— Nous sommes tous vénérables aujourd'hui dès la quarantaine; mais tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à neuf… Vous commencez maintenant à pressentir l'importance des communications que j'ai à vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j'ose le dire! Permettez que j'aille le chercher…»
Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Pbilox Lorris, qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne l'intéressant nullement, ne s'en était pas inquiété. Sans doute, Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invités, pour la plupart illustrations scientiliques françaises ou étrangères, se livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en attendant la partie scientifique de la fête, mais il n'y avait pas de Sulfatin avec eux.
Où pouvait-il être? Ne serait-il pas monté prendre l'air sur la plateforme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif, n'était pas allé admirer l'illumination électrique de l'hôtel portant ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus la couronne stellaire des mille phares parisiens.
«J'y suis, se dit Philos Lorris, où avais-je la tète? Parhleu! Sulfatin avait une heure à lui; au lieu de rester à bailler au concert, ce digne ami, il est allé travailler…»
«NOUS SOMMES TOUS VENERABLES DES LA QUARANTAINE.»
Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de Sulfatin avait été réservé; on avait entassé là tous les appareils qui eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à la porte, pensant que Sulfatin s'y était enfermé. Pas de réponse. Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la porte, non fermée, s'ouvrit sans bruit.
Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperçutpas d'abord son collaborateur; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme parlant vivement sur un ton de colère; puis la voix de Sulfatin s'éleva non moins furieuse.
«Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris stupéfait et liésitant un instant à avancer, partagé qu'il était entre la curiosité et la crainte d'être indiscret.
— Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous commencez à m'ennuyer en m'appelant à tout instant au téléphono-scope; c'est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre mine de savant renfrogné… Avec ça que votre conversation est amusante!.. Tenez, j'en ai assez!
— Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au Molière-Palace… répliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons… Vous allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer? Je veux le savoir!
— Je vous dis que j'en ai assez de vos scènes incessantes! J'en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe! Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes; je ne veux plus supporter ces façons! On rit de moi au théâtre!
— Je ne ris pas, moi!
— Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu'un, causer avec des amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes… et alors,quand vous avez vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s'est dit ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n'en plus finir! J'en ai assez!..
— Encore une fois, qui était ce monsieur?
— C'était mon pédicure!.. mon bottier!.. mon notaire!.. mon oncle!.. mon grand-père!.. mon neveu!.. mon coiffeur!.. s'écria la dame avec volubilité.
— Ne vous moquez pas de moi… Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma chère Sylvia! rappelez-vous…»
M. Philox Lorris, avançant doucement, aperçut alors Sulfatin: il était seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Télé, dans laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l'étoile du Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne-médium, qu'il avait vue quelquefois dans ses grands rôles des classiques arrangés.
«Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c'est donc vrai ce qu'on m'a dit. Sulfatin se dérange! Qui l'eût dit! Qui l'eût cru!»
Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s'adoucissait; plus de colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.
«Je vous demande seulement de m'expliquer… Mon Dieu, vous devriez comprendre… Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez naguère, ce que vous m'avez juré…»
SULFATIN LANÇAIT UNE CHAISE A TRAVERS LE TELE.
La dame du Télé eut un accès de rire nerveux.
«Ce que j'ai juré? serments de théâtre, monsieur, s'il faut vous le dire pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre! Ça ne compte pas!
— Ça ne compte pas! s'écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!!»
Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l'image de Sylvia disparut, la plaque du Télé éclata en morceaux. Sulfatin venait de lancer une chaise à travers le Télé et piétinait maintenant sur les débris.
SURVEILLANCE A DOMICILE I>AR PHOTO-PHONOGRAPHE.
«Coquine! Gueuse! Ah! ça ne compte pas!.. Tiens! attrape!»
Philox Lorris se précipita sur son collaborateur:
«Sulfatin! que faites-vous? Voyons, Sulfatin, j'en rougis pour vous! C'est une honte!»
Sulfatin s'arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.
«Un accident, dit-il; je crois que j'ai eu une rage de dents… il faudra que j'aille chez le dentiste.
— Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes musicaux se détériorer sur votre balcon; et maintenant, vous cassez les appareils… Vous allez bien! Mais il n'est pas question de cela, mon ami; reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire… Où est Adrien La Héronnièrc?
— Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front, je ne l'ai pas vu.
— Mais sa présence est nécessaire, s'écria Philos Lorris, il nous le faut pour la démonstration de l'infaillibilité de notre produit… Est-ce désolant d'être aussi mal secondé que je le suis! Mon fils est un niais sentimental, il n'aura jamais l'étoffe d'un savant passable… je renonce à l'espoir de voir jaillir en lui l'étincelle… Et voilà que vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous occupez aussi de niaiseries! Voyons, qu'avez-vous fait de La Héronnière? Qu'avez-vous fait de votre ex-malade?
— Je vais voir, je vais m'informer…
— Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet… M. Arsène des Marettes nous attend… Vite, voici la partie musicale qui tire à sa lin, je vais dire à Georges d'ajouter quelques morceaux.»
Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de Sulfatin, pendant la scène du Télé, M. Arsène des Marettes, resté seul,
M. ARSENE DES MARETTES.
s'était légèrement assoupi dans son fauteuil. L'illustre homme d'État était fatigué, il venait de travailler fortement, pendant les vacances de la Chambre, d'abord à une édition phonographiée de ses discours, pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un mouvement oratoire; puis à un grand ouvrage qu'il avait en train depuis de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l'énorme érudition qu'il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques, d'études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé, à être creusé en de profondes et solitaires méditations.
Cet ouvrage, d'un intérêt immense et universel, destiné à une Bibliothèque des Sciences sociales, portait ce titre magnifique:
HISTOIRE DES DÉSAGRÉMENTS
causés a l'homme par la femme depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours
ÉTUDE SUR L'ÉTERNEL FÉMININ A TRAVERS LES SIÈCLES
i-UBDIVISÉE EN rLU>IEDRS PARTIES:
Livre 1 er. — Ces fautes lointaines el leurs funestes conséquences. Livre IL — Tyrannie hypocrite et domination ouverte.
Livre III. — Développement général des lendanees dominatrices dans la vie privée. Livre IV. — Les époques troublé* s et leurs vraies causes. Siècles frivoles et sanglants. Livre V. — Les reines du monde.
Livre VI. — Grandssement néfaste de la puissance féminine depuis l'accession de la femme aux fonctions publiques.
Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles préoccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l'homme à ses débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l'histoire. En réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.
Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement complet des vieilles idées traditionnellement admises! La lumière de l'histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées inaperçues jusqu'ici et faire apparaître les peuples et les races sous leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera, le jour de son apparition, les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s'y attend bien; mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment ce qu'iï croi être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en toute occasion M. des Marettes; celui-ci a déjà porté un premier coup au parti en créant la Ligue pour l'émancipation de l'homme, et il s'est juré de lancer son Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme avant les élections prochaines.
Hélas! on le devine aisément, 31. Arsène des Marettes a souffert. Le chef de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime!
Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié. Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec M»» des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. A la suite de pénibles dissentiments, M. et M rae des Marettes, un beau matin, abandonnèrent, chacun de son côté, le domicile conjugal, sans s'être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, M'» e des Marettes à gauche.
Ce fut le commencement d'une ère de douce tranquillité. M. Arsène des Marettes put reprendre ses esprits, revenir à ses chères études et consacrer tous ses instants à la lutte par la parole et par la plume contre toutes les tyrannies.
Pendant quelque temps, les deux époux se sont parfois rencontrés dans les salons, en voyage, aux bains de mer; après un échange de regards courroucés, chacun d'eux tournait vivement les talons. Puis M'» 0 des Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n'en entendit plus parler.
Étendu dans un large fauteuil, l'auteur de Y Histoire des désagréments causés à l'homme somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il voit, dans une rêverie évocatrice, le défilé des grandes figures féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou l'intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des événements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes, suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des peuples!
Regardez! C'est l'aurore des temps. C'est Eve d'abord, la première, dont il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences, Eve marchant, blonde et souriante, en tète d'un cortège d'apparitions étince-lantes et fulgurantes: Sémiramis, Hélène, Cléopàtre, et bien d'autres; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes, d'altières duchesses du Moyen âge amenant ou portant la ruine et la dévastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs intrigues ou simplement parle jeu de leurs jolis yeux, doucement voilés de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres!..
Et, parmi ces figures historiques, d'autres femmes de toutes les époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins despotiquement leur ménage…
LA LIGUE DES I1EVE \1>ICAT10.\S M ASCII.I.NES.
Ah, grand Dieu! ces tyrannies minuscules qui s'exercent sur cet infinie théâtre, contenues entre les quatre murs d'un appartement et non répandues entre les frontières d'un vaste royaume, ce sont peut-être les plus dures, celles dont le joug pèse le plus lourdement, sans repos, sans trêve, toujours… Ce pauvre Arsène des Marettcs ne le sait que trop par expérience!
Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites,
LA CHIMIE VÉNÉNEUSE, EMPOISONNEUSE ET SOPHIST1QUEUSE
grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu'à la Pompadour, elles ont toutes la figure de M rae des Marettes, telle qu'elle était lors de sa fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif époux! Eve elle-même, la première de toutes, c'est déjà M;ne des Marettes, qui fut une fort jolie blonde d'ailleurs, aux yeux pleins de langueur; l'orgueilleuse Séjniramis, c'est M ne des Marettes cherchant à imposer cruellement son autorité; Frédégonde, c'est la coléreuse petite M me des Marettes s'escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les assiettes du ménage; Marguerite de
ft JE VIENS REPRENDRE MA PLACE AL' FOÏEK!»
Bourgogne, c'est encore M me des Marettes; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris manquant, ennuya fort Elisabeth d'Angleterre, c'est M rae des Marettes lançant à son époux, dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre, des mots désagréables; Catherine de Médicis, la terrible dame aux poisons savants, aux élixirs de courte vie, c'est M me des Marettes, servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des carafes d'Hunyadi-Janos avec le vin!..
Toutes, toutes, jusqu'aux derniers rangs du défilé, ont les traits de la terrible M mc des Marettes C'est toujours la même, toujours la figure blonde inoubliable qui liante depuis si longtemps les rêves et les cauchemars de M. Arsène des Marettes.
Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour ainsi dire, tous les chapitres de son œuvre maintenant si avancée, la partie historique et la partie philosophique, où, de déduction en déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse, il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les penseurs: la femme restant toujours la femme, toujours identique à elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les âges et sous tous les climats, alors que l'homme présente tant de variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.
Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à l'effet que la grande Histoire des désagréments causés à t homme va produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes masculines qu'elle va réveiller.
Tout à coup, la sonnerie du Télé, cet éternel drinn-drinn que nous entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui toujours nous rappelle que nous faisons partie d'une vaste machine électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du Télé tira M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.
Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya sur le bouton du récepteur.
«Allô! allô! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la soirée de M. Philox Lorris? Il est prié de venir à l'appareil…»
C'était justement lui qu'on demandait. Le grand historien se réveilla tout à fait et répondit immédiatement:
«Allô! allô! me voici! Qui me demande?»
La plaque du Télé s'éclaira subitement et, après quelques secondes d'un balancement papillotant, une image se forma. C'était une dame assise dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXII e arrondissement), une dame d'un certain âge, assez forte, aux traits accentués, aux sourcils irès fournis dessinant un arc noir au-dessus d'un nez à courbure aquiline.
M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son fauteuil. Il l'avait reconnue tout de suite, malgré les années, malgré les changements apportés par l'âge: c'était la femme de son rêve, toujours la même, l'éternelle ennemie, Elle enfin, M m ° des Marettes!
Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante; n'importe, il la reconnaissait d'instinct, après les trente-deux années d'absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l'expression un peu alourdie mais toujours dominatrice, qui était devant lui.
«Eh bien! oui, cher monsieur des Marettes, c'est moi, dit la dame; vous voyez que j'ai bon caractère, c'est moi qui reviens la première, en laissant de côté mes légitimes griefs; le moment est venu d'oublier nos légers dissentiments de l'autre jour…»
M. ARSENE DES MAItETTES COMPOSANT SON GRAND OL'VHAUE.
L'autre jour, c'était trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le pensa, mais il n'eut pas la force de le faire remarquer.
«Je suis heureuse de voir votre émotion à ma vue, mon ami, continua la dame, cette émotion prouve en faveur de votre cœur… Je vois que vous ne m'avez pas oubliée tout à fait, n'est-ce pas?
— Oh! non, murmura M. des Marettes.
— Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vôtre!.. mais je suppose que dans la solitude vous vous êtes amélioré…»
M. des Marettes soupira.
«J'espère que vous avez fini par reconnaître vos torts, mon ami, n'en parlons plus, je suis prête à passer l'éponge sur tout cela; j'oublie, mon ami, j'oublie et je reprends ma place au foyer… Ah! je comprends votre émotion; remettez-vous, Arsène; vous êtes en soirée, présentez mes meilleurs compliments à M. et M mc Philox Lorris. Allez!.. Pendant ce temps-là, je vais m'installer!..»
La communication cessa, M mc des Marettes disparut.
M. Arsène des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans son fauteuil comme un homme foudroyé. Enfin, il soupira, releva la tète et fit un geste de résignation.
«Allons. Elle est revenue, soit!.. Après tout, mon livre finissait un peu mollement, c'était faiblot! Auprès de M rac des Marettes, l'inspiration va venir… Seigneur, va-t-elle me tourmenter! Mais tout est pour le mieux; ma conclusion, la dernière partie de mon Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme, depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours, c'est le morceau le plus important; il faut, M 1UC des Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant!»
l'ennemi est a,\os pohtes, l'anémie, la tehmble anémie!..
LE COLN DES FEMMES SERIEUSES.
Sulfatin, ayant enfin retrouvé son ex-malade Adrien La Hérounière dans la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d'un groupe d'invités sérieux qui avaient délaissé le concert. Il y avait là M»° Bardoz, la savante doctoresse, et M 110 la sénatrice Coupard, de la Sarthe, qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris
«Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris à son fils; tu vas voir ce que c'est que de vraies femmes, dont l'esprit n'est pas simplement un moulin à fadaises… 11 est encore temps… il est encore temps; tu sais, tu peux préférer l'une ou l'autre., n'importe laquelle!
I. EX-MALADE ET SA GABDE.
— Merci!»
Adrien La Héronnière était bien changé depuis quelques mois; sous l'action du fameux médicament national essayé sur lui par l'ingénieur Sulfatin, suivant les instructions de Philox Lorris, il avait remonté rapidement la pente descendue. Tombé au dernier degré de l'avachissement, on l'avait vu reprendre peu à peu toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Le fluide vital, tout à t'ait évaporé précédemment, semblait bien revenu. Adrien La Héronnière, placé naguère comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couché ensuite comme un pantin cassé dans un fauteuil roulant, était redevenu un homme; il marchait, agissait et pensait comme un citoyen en possession de toutes ses facultés.
Philox Lorris voulait faire admirer à M. des Marettes et à ses invités ces résultats vraiment merveilleux; il voulait leur montrer cette ruine humaine solidement réparée. Mais Adrien La Héronnière, qui avait retrouvé avec la vigueur de son intelligence son grand sens des affaires, discutait déjà chaudement avec Sulfatin.
«Mon cher ami, je suis guéri, c'est une affaire entendue; mais, si je consens à vous payer immédiatement, en résiliant notre traité, les formidables sommes stipulées à une époque où je ne jouissais pas de tous mes moyens et où je ne pouvais guère discuter vos conditions, il me semble juste de réclamer en compensation ma part dans l'affaire du grand Médicament national…
— Du tout, déclara Sulfatin; notre traité subsiste, je ne résilie pas, vous me payerez a leur date les annuités stipulées… D'ailleurs, mon cher, vous vous abusez, vous n'êtes réparé qu'à la surface et pour un temps, le traitement doit continuer…
— Permettez si je demande à résilier?
— Soit, mais vous payez les annuités et le dédit…
— Alors, je ne résilie pas, mais je vous fais un procès pour avoir essayé sur moi des médicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez être fixé…
— Puisque ces médicaments vous ont remis sur pied…
— Vous deviez les essayer sur d'autres auparavant; en somme, j'étais
LE COFFRE EST BON, JE VOUS l'afFIBME… J
un sujet pour vous, sur lequel vous opériez tranquillement, et au lieu d'être payé pour servir à vos expériences, je payais… Cela me semble abusif Nous plaiderons!.. Je ne suis pas le premier venu, je suis un malade connu, j'ai une notoriété, l'effet pour le lancement de votre produit est donc bien plus considérable, je veux entrer tout à fait dans l'affaire ou bien nous plaiderons!
— En attendant, dit Sulfatin impatienté, comme, de par notre traité, vous êtes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais avaler d'autres médicaments et je vous remets dans l'état où vous étiez lorsque je vous ai entrepris… C'est mon droit… je vous réintègre dans votre couveuse, vous n'étiez pas gênant, là… Je me suis engagé par notre traité à vous faire durer; je vous ferai seulement durer, voilà tout!
— Voyons! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatienté; M. La Héronnière sera de l'affaire, j'y consens, c'est entendu… D'ailleurs, voici M. des Marettes qui s'ennuie…»
En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en large d'un air agité, en murmurant des phrases indistinctes:
«… Irréductible esprit de domination… servi par un charme dangereux, pernicieux… profonde astuce cachée sous un vernis de fausse douceur… Femme, créature artificielle et artificieuse…
— Ah! ah! fit M. Lorris, je n'ai pas besoin de vous demander des explications, grand homme; je reconnais le portrait, vous travaillez à un discours destiné à battre en brèche les prétentions du parti féminin…»
M. des Marettes passa la main sur son front.
«Je vous demande pardon, messieurs, je m'oubliais… Nous disions donc?
— Nous disions, reprit Philox Lorris, que j'avais à vous présenter un homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tombé, par l'excessif surmenage moderne, dans une lamentable sénilité… Regardez-le aujourd'hui!»
Philox Lorris amena l'ex-malade en pleine lumière. «Ce cher La Héronnière! s'écria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce bien vous?
— C'est bien moi, répondit l'ex-malade en souriant; vous pouvez en croire vos yeux, je vous assure…»
Et La Héronnière se frappa vigoureus2ment sur la poitrine. «Le coffre est bon, je vous l'affirme, l'estomac digne de tous éloges, et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie!
— Vous tenez sur vos jambes? on le croirait vraiment, ma foi! Vous n'êtes donc plus en enfance?
Le Vingtième Siècle
— Comme vous voyez, mon bon ami!
— Il revient de loin; nous l'avions pris à son dernier souffle pour que l'exemple fût plus probant! dit Philox Lorris. Ah! nous avons eu de la peine, il nous a fallu d'abord le garder dans une couveuse et le mettre peu à peu en état de recevoir nos inoculations… Maintenant, vous pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Héronnière, il n'y a pas de supercherie; voyez, il est solide, il remue, il parle… Allons donc, La Héronnière, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil… Voyez, il jonglerait avec ce divan! Bien; maintenant passons aux facultés intellectuelles, à la mémoire… Quel était avant-hier le cours du 2 0/0?… Bien, bien, assez! M. des Marettes est convaincu… Maintenant que vous avez vu le résultat, nous allons vous expliquer comment il a été obtenu… Sulfatin, passez-moi ces petits flacons là-bas… Pas par là, c'est l'appareil aux miasmes; faites donc attention, mon ami!.. Ne touchez donc pas aux robinets, vous êtes terriblement distrait, savez-vous!..»
LE GRAND.MEDICAMENT NATIONAL.
Sulfatin, en effet, n'était pas encore complètement revenu de son trouble de tout à l'heure; lui, jadis l'homme froid et mesuré par excellence, il était agité, fronçait les sourcils par moments et se promenait d'un pas saccadé.
«Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les deux flacons, voici donc le grand médicament que j'aspire à dénommer national; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les inoculations microbicides, et dans cette fiole le même liquide, considérablement dilué et mélangé à différentes préparations qui en font le plus puissant des élixirs… Une inoculation tous les mois du vaccin microbicide, deux gouttes matin et soir de l'élixir, voici le traitement très simple par lequel je me charge de faire d'un peuple d'anémiques, de surmenés, de nervosiaques, un peuple solide, équilibré, sain, dans les veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, chargé de globules rouges et dépouillé de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me faut l'appui d'hommes politiques éminents, d'hommes d'État comme vous, monsieur le député; il me faut l'intervention gouvernementale, l'autorité de l'État, pour que ma grande découverte produise les résultats que j'en attends… Permettez-moi de vous exposer en deux mots l'idée que je vais développer tout à l'heure dans ma conférence…
— Exposez! dit le député.
— Une loi dont vous êtes le promoteur, monsieur le député, une loi que votre entraînante éloquence fait voter par toutes les fractions du Parlement, rend mon grand Médicament national obligatoire en garantissant à la maison Philox Lorris, sous le contrôle du gouvernement, le monopole de la fabrication et de l'exploitation… Inutile de dire, monsieur le député, que des avantages sont réservés aux amis de l'entreprise qui l'ont soutenue de leur haute influence… Je reprends!.. Nous organisons par tout le pays des services d'inoculation et de vente… Chaque Français, une fois par mois, est vacciné avec le liquide microbicide et il emporte un flacon du médicament. L'obligation n'a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd'hui; l'État peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction lorsque l'intérêt public est si évident… Par cette loi bienfaisante et vraiment de salut public, c'est tout simplement la santé obligatoire que vous nous décrétez! Êtes-vous conquis, mon cher député?
— Je m'incline et j'admire, répondit M. des Marettes; dans quatre jours, à la rentrée des Chambres, je dépose une proposition… Mais quelle est cette étrange odeur?
— Je vous remettrai un croquis du projet de loi… Oui, vous avez raison, quelle singulière odeur!.. Sulfatin… Grands dieux! vous avez touché aux tuyaux… voyez donc, malheureux, il y a une fuite!
L ACCIDENT AU UESERVOIR DES MIASMES.
— Une fuite!.. Où cela? demanda M. des Marettes.
— Au réservoir de droite, celui des miasmes pour le corps médical offensif… mon autre grande affaire.
— Sapristi de sapristi! gémit M. des Marettes renversant les chaises pour gagner la porte, vite, mon aérocab… Je suis attendu chez moi… Je ne me sens pas bien!..»
Sulfalin et Philox Lorris s'étaient précipités et tous deux cherchaient à découvrir le point de fuite des miasmes; ce fut Philox Lorris qui le trouva. Un tuyau que Sult'atin, dans sa préoccupation, avait un peu dérangé, laissait fuser un mince filet de vapeurs délétères. M. Philox Lorris et Sult'atin, la sueur au front, s'efforcèrent de réparer la légère et imperceptible avarie, ce n'était pas grand'chose et ce fut bientôt fait, mais il était temps; s'ils avaient tardé, d'épouvantables malheurs eussent été la conséquence de la fatale distraction de Sulfatin.
Mais l'air effaré de M. des Marettes, qui s'efforçait de percer la foule pour gagner un ascenseur, avait jeté l'émoi parmi les invités et interrompu un morceau en exécution. Quelques personnes se levèrent dans le clan des gens sérieux que la musique ne passionnait pas; à leur tête, accoururent la doctoresse Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe.
«Qu'est-ce qu'il y a, cher maître? demanda la doctoresse; seriez-vous malade? Quelle odeur singulière!
— Tranquillisez-vous, il n'y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais la tète me tourne. N'ébruitez pas l'accident… Vite, que tout le monde, le plus tôt possible, se mette au lit… C'est le plus sur…
— N'alarmez personne, dit Sulfalin, il n'y aura rien de grave, la fuite est trouvée et bouchée… Ah! je ne me sens pas bien!
— Quel accident»? quelle fuite? firent quelques voix effrayées.
— Le réservoir aux miasmes! gémit M. des Marettes, qui revenait s'écrouler sur un divan.
— Du calme! s'écria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera rien, nous aurons une légère épidémie!.. une toute petite épidémie! Aïe.' la tète!
— Une épidémie!!!»
Déjà le désarroi avait gagné le grand hall, le concert était abandonné, on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d'arriver. Sur ce mot épidémie! tout le monde pâlit et quelques personnes furent sur le point de s'évanouir.
Une toute petite épidémie! Je réponds de tout, la fuite était insignifiante…
— Je ne me sens pas bien non plus, dit M» 0 la doctoresse Barloz en se tàtant le pouls.
— Du calme! du calme!»
En moins de cinq minutes, le petit salon où s'était produit l'accident fut plein de gens qui accouraient, s'informaient, entouraient les malades et, peu après, tombaient eux-mêmes indisposés… Ce fut bientôt un concert de plaintes indignées contre M. Lorris. Des invités, pâles et affadis, gisaient sans force sur tous les meubles; d'autres, au contraire, agités et surexcités, semblaient en proie à de véritables attaques de nerfs. M. Philox Lorris, très atteint, n'avait pas la force de faire évacuer le petit silon, particulièrement dangereux, ni même de faire ouvrir les fenêtres pour laisser échapper les miasmes; ce fut M. La Héronnière qui, voyant les gens continuer à s'accumuler dans la pièce infectée, eut la pensée de les ouvrir toutes grandes.
La Héronnière s'interrogeait inquiet et se tàtait le pouls; mais, seul de tous ceux qui se trouvaient là, il était indemne et ne ressentait pas le plus petit malaise. Cependant l'ex-malade, rassuré pour lui-même, prit peur tout de même en songeant que son médecin était atteint, et il s'en vint offrir son aide et ses soins à Sulfatin.
«C EST MOI QUI VOUS SOIGNE, MAINTENANT!»
«Vous m'affirmiez que mon traitement n'était pas terminé, lui dit-il, n'allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C'est moi qui vous soigne, maintenant; je devrais vous réclamer des honoraires ou une déduction sur mon compte!.. Comment se fait-il que je n'aie rien quand tous ceux qui sont là sont atteints?
— Vous pouvez braver les miasmes grâce aux inoculations que vous avez subies, répondit Sulfatin d'une voix entrecoupée… Faites évacuer l'iiôtel, les personnes qui ne sont pas entrées dans cette pièce auront… une petite migraine tout au plus…»
Ainsi La Héronnière continuait à être une réclame vivante et venait ajouter le poids d'une nouvelle expérience à la belle théorie des inoculations obligatoires que Philox Lorris avait développée à H. des Marettes. Jusqu'à présent, on était sûr que le remède de Sulfatin guérissait; on pouvait être certain maintenant que son inoculation rendait réfractaire aux millions de microbes que l'accident survenu au laboratoire Philox Lorris allait répandre dans l'atmosphère.
LILU/STRE PUILOX LOMII*.
LE DÉBLAIEMENT DE L'ANCIEN MONDE
L AIIBILA.NCE DE L HOTEL PHILOX LORRIS.
L'hôtel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes sont entrées dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul, Adrien La Héronnière n'a rien ressenti. Les autres invités de M. Philox Lorris ont pu rentrer chez eux avec une très légère indisposition qui s'est dissipée rapidement dans la journée du lendemain.
Les malades sont restés à l'hôtel, les dames dans les chambres particulières, les hommes dans les salons de réception, subdivisés par des cloisons mobiles en petites salles d'hôpital. La maladie n'a rien de grave heureusement, mais elle présente une singulière variété de symptômes qui tiennent tous en partie d'autres maladies connues.
PHILOX LUHIUS ET SULFATIN PASSAIENT LE TEMPS A SE QUEKELLEH.
Par suite d'une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris se trouvaient à une autre extrémité de l'hôtel quand l'épidémie a éclaté, ils n'ont donc ressenti qu'un simple malaise, un mal de tête, accompagné de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l'ambulance et donner tous leurs soins aux malades. Dans la même salle, M. Philox Lorris, Sulfatin et AI. des Marettes sont couchés en proie à une fièvre assez violente. Comme ils ont absorbé les vapeurs délétères plus longtemps que les autres, ils sont les plus atteints.
M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps à se quereller. L'illustre savant, excité par la fièvre, accable son collaborateur de ses sarcasmes et de sa colère.
«Vous êtes un àne! Est-ce qu'un véritable homme de science a de ces distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme l'utile et léger, n'en eût pas fait autant! Je vous croyais d'une autre étoffe! Quelle désillusion! quelle chute! Notre grande affaire va manquer par votre faute… Vous m'avez couvert de ridicule devant le monde savent!.. Mais vous nie le paierez! Je vous fais un procès et vous demande de formidables dommages et intérêts pour notre affaire ratée…»
Quant à il. des Marettes, il déclamait dans un vague délire des morceaux de ses anciens discours à la Chambre, ou des chapitres entiers de son Histoire des désagréments causés à l'homme par la femme, ou bien il se croyait chez lui et se disputait avec Sulfalin qu'il prenait pour M me des Marettes.
«Ah! ah! femme ridicule et surannée! Vous voilà donc revenue… Vous voulez ressaisir votre proie et me faire connaître de nouveaux tourments!..»
« e la doctoresse Bardoz au bout d'une huitaine se trouva rétablie, elle avait été furieuse en premier lieu et s'était promis de traîner Philox Lorris devant les tribunaux; mais, quand elle fut en état d'étudier la maladie sur elle-même d'abord, puis sur les autres, sa colère tomba. C'est (pie cette maladie était extrêmement intéressante; il n'y avait pas moyen de la rattacher à une fièvre connue et classée; dans la première phase, elle participait de toutes les fièvres possibles à la fois, elle réunissait les symptômes les plus divers, compliqués et entre-croisés, avec les anomalies les plus bizarres, puis soudain son évolution devenait complètement originale, absolument inédite.
« c bardoz fut en état d'étidier LA MALADIE SLR elle-mémi:.
Il n'y avait pas à en douter, c'était une maladie nouvelle, créée de toutes pièces dans le laboratoire Pbilox Lorris et qui de là, peu à peu, commençait à se répandre épidémiquement dans Paris. Quelques cas étaient signalés çà et là, dans les quartiers les plus divers; il fallait attribuer celte contamination soit à des miasmes emportés par le vent lorsqu'on avait ouvert les fenêtres du salon infecté, soit à des invités qui pourtant n'avaient ressenti eux-mêmes qu'un insignifiant malaise. Et de ces centres épi-démiques la maladie rayonnait peu à peu, prenant, au furet à mesure, un caractère plus franc.
LA DISCORDE MENAÇAIT DE DIVISER LE CORPS.MEDICAL
Sur les rapports de M» 6 la doctoresse Bardoz, ingénieure en médecine et doctoresse en toutes sciences, l'Académie de médecine avait délégué une commission de docteurs et de doctoresses pour étudier de près cette maladie nouvelle, la classer autant que possible et lui donner un nom. On ne s'entendait guère sur ce point, et chaque membre de la commission avait déjà son mémoire en train dans lequel il formulait des conclusions différentes et proposait un nom particulier. La discorde menaçait de diviser le corps médical, car on ne s'accordait pas davantage sur la question du traitement.
Par bonheur, M. Philox Lorris se trouva enfin rétabli. Quand la lièvre lui laissa la faculté de réfléchir, l'immunité d'Adrien La Héronnière traité par le grand Médicament national lui fut une indication précieuse; il s'inocula lui-même pour essayer. En deux jours, il se trouva complètement guéri. Il se garda bien de rien dire à la commission de médecins et, les laissant discuter et disputer sur le nom à donner à la maladie et sur le traitement à lui appliquer, il inocula tous ses malades et les remit sur pied au grand étonnement de la Faculté. L'affaire, qui faisait un bruit énorme depuis une quinzaine au détriment du crédit et de la renommée de l'illustre savant, prit soudain une autre tournure. Ses ennemis avaient eu beau jeu pendant quelques jours pour dauber sur lui à propos de l'aventure et ils s'étaient efforcés de jeter un peu de ridicule sur l'accident. Mais, lorsqu'on vit Philox Lorris et son collaborateur Sulfatin se lever de leur lit de souffrance, se guérir eux-mêmes en un tour de main et guérir tous leurs malades pendant que la Faculté continuait à se perdre dans les plus contradictoires hypothèses et à développer les plus bizarres théories sur cette maladie entièrement inconnue, l'opinion publique changea brusquement. On les proclama martyrs de la science! Des adresses de félicitations leur arrivèrent de toutes parts.
Martyrs de la science! Et tous les invités de la fameuse soirée l'étaient aussi quelque peu en leur compagnie. Tous avaient plus ou moins été atteints, tous avaient droit aux mêmes palmes.
Ecoutons les journaux les plus importants et les plus autorisés leur rendre un public hommage après avoir détaillé leurs souffrances:
«C'est une maladie nouvelle!
«Au moment où l'illustre inventeur, — disait Y Epoque, le journal télé-phonoscopique de M. Hector Piquefol, invité de la grande soirée et martyr de la science lui aussi, — au moment où le grand Philox Lorris venait de couronner sa carrière en faisant profiter la France d'abord et l'humanité ensuite, non pas d'une, comme on l'a dit, mais de deux immenses découvertes, il a failli périr victime de ses courageux essais et, avec lui, l'élite de la société parisienne…
«Non pas une, mais deux immenses découvertes qui doivent, la première, révolutionner complètement l'art de la guerre et le faire sortir de son éternelle routine, et la seconde révolutionner de même l'art médical et lui faire quitter les mêmes sempiternels errements où il se traine depuis Hippocrate!
«Deux découvertes sublimes véritablement, et qui se tiennent, malgré leur apparente opposition!
«La première amène la suppression des anciennes armées et le rejet complet des anciens systèmes militaires; elle permet d'organiser la guerre médicale, faite seulement par le corps médical offensif mis en possession d'engins qui portent chez l'ennemi les miasmes les plus délétères. Plus d'explosifs comme jadis, plus même d'artillerie chimique, mais seulement l'artillerie des miasmes, les microbes et bacilles envoyés électriquement sur le territoire de l'ennemi.
«Merveilleuse transformation! Gigantesque pas en avant! Bellone n'ensanglante plus ses lauriers, immense progrès!
«La seconde découverte, qui met l'illustre savant au rang des bienfaiteurs de l'humanité, c'est le grand médicament national, agissant par inoculation et ingestion, médicament dont la formule est encore un secret, mais qui va rendre soudain vigueur et santé à un peuple surmené, à un sang appauvri par toutes les fatigues de la vie électrique que nous menons tous…
Martyr de la science
«Bienfaiteur de l'humanité, le sublime Philox Lorris l'est donc doublement — par la santé et l'énergie physique et morale rendues à tous au moven du miraculeux philtre que le grand magicien moderne a composé et par sa puissante conception de la guerre médicale qui clôt à jamais
l'ère sanglante des explosifs projetant au loin en débris sanglants les innombrables bataillons amenés sur les champs de bataille… La guerre médicale, ô progrès! ayant pour but seulement la mise hors de combat, déchaînera sur les belligérants des maladies qui coucheront des populations entières sur le flanc pour un temps donné, mais du moins n'enlèveront que les organismes déjà en mauvaises conditions!..
NOl'VELLES DE LA MALADIE DE M. LORRIS.
Martyr de la science!
«Mais, de même que, lors de l'invention de la poudre, le moine
Schwartz, inaugurant l'ère des explosifs, fut la première victime de sa grande découverte, de même Philox Lorris, inaugurant l'ère de la guerre médicale, inventeur de procédés et d'engins merveilleux, faillit périr dans son laboratoire sur le théâtre de sa victoire, terrassé, avec son collaborateur Sulfatin, par une fuite des miasmes concentrés réunis pour ses études! «Il a failli périr, mais il vit pour assurer le triomphe de la science, pour faire franchir une étape nouvelle à l'humanité, pour faire faire un pas décisif à la cause sacrée du progrès et de la civilisation!..
«Il a failli périr, mais il vit..
Couché sur un lit de douleur, il paye par de cruelles souffrances noblement supportées la rançon du génie…»
Et dans le grand téléphonoscope de l'Epoque, celui qui montrait chaque jour aux Parisiens, devant l'hôtel du journal, l'événement à sensation, apparut, matin et soir, la chambre du malade, avec l'illustre savant dans son lit, en proie à la fameuse fièvre inédite.
On voyait, avec le bulletin rédigé chaque matin et chaque soir par les illustrations médicales:
Martyr de la science, l'illustre 3avant entre eu convalescence.
L'illustre savant en proie à un accès de délire;
L'illustre savant commençant à aller un peu mieux;
L'illustre savant ayant nue rechute;
Jusqu'au jour où l'on put voir ce martyr de la science debout dans la robe de chambre du convalescent et déjà au travail.
L'homme d'État, le grand orateur et historien des Marettes, lier d'être aussi compté parmi les martyrs de la science, se hâta, aussitôt rétabli, de déposer à la Chambre, en demandant l'urgence, la proposition de loi relative au grand médicament national. Depuis quinze jours on ne parlait que de l'affaire Philox Lorris; c'était la grande actualité à l'ordre du jour de toutes les conversations, le sujet de toutes les discussions des Académies scientifiques. La proposition des Marettes ne traîna donc pas dans les bureaux; elle fut examinée par une commission, ses articles furent débattus avec l'illustre savant, discutés d'avance par tous les journaux, et, lorsqu'elle parut devant les Chambres, presque tous les partis s'y rallièrent, opposants et gouvernementaux; et même, grâce à l'appui de M™ Ponto à la Chambre, de lasénatrice Coupard, de la Sarthe, au Sénat, le parti féminin, et le parti intégral masculin, les adhérents de la Ligue de l'émancipation de l'homme, dirigés par M. des Marettes, se trouvèrent d'accord et votèrent du même côté pour la première fois.
La loi passa à une énorme majorité.
Il résultait ceci de ses nombreux articles:
« L'inoculation du grand médicament devenait obligatoire une fois par mois pour tous les Français à partir de l'âge de trois aus;
2° Le monopole de la fabrication du grand médicament national microbicide et dépuratif, anti-anémique et reconstituant, était assuré pour cinquante ans à la maison Philox Lorris;
3° Une récompense nationale à l'illustre Philox Lorris était votée à l'unanimité.
Disons tout de suite que celui-ci n'accepta qu'une grande médaille d'or, remarquable objet d'art, qui représentait d'un côté l'illustre savant en Hercule, vainqueur des hydres modernes, avec une inscription commémo-rative de sa grande découverte sur le revers.
Les questions secondaires, relatives à l'organisation des services, restaient à régler; mais c'était l'affaire de Philox Lorris, nommé administrateur général, avec pleins pouvoirs. De plus, sur l'avis de Philox Lorris, la création d'un ministère de plus fut décidée; on l'intitula ministère de la Santé publique. Le portefeuille en fut donné à une éminente avocate et femme politique, M» 0 la sénatrice Coupard, de la Sarthe, rapporteuse au Sénat du projet de loi sur le grand médicament national.
Cette réglementation de tout ce qui concerne l'hygiène et la santé publique va simplifier considérablement bien des choses et rendre aux populations d'immenses services.
En bien des cas le grand médicament national suffira parfaitement à rétablir les santés chancelantes, à remettre en bon état les organismes avariés ou fatigués, sans intervention aucune du médecin.
Anémiés, dyspeptiques, gastralgiques, malades du foie, etc., seront très vite soulagés. Ils n'auront plus besoin de prendre leurs repas, ainsi que beaucoup s'y résignaient, dans les restaurants pharmaceutiques fondés avec tant de succès en ces dernières années, cuisines officinales où les repas étaient préparés, sur ordonnances, par des pharmaciens diplômés,
AU INSTAURANT PHARMACEUTIQUE.
disciples à la fois de M. Purgon et de Brillât-Savarin, inventeurs de plats hygiéniques renommés, mais, en somme, assez coûteu;;.
Le parc National d'Armoricpie
M. Philox Lorris se trouva donc débarrassé des préoccupations de sa grande affaire du médicament. Il était temps, car il commençait à se sentir
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LA GUERRE MIASMATIQUE. COMITÉ DE RÉORGANISATION DH CORPS MÉDICAL OFFEWSIF.
le cerveau horriblement fatigué. Lui aussi, dans le travail formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par moments s'était vu sur le point de confondre les flacons du grand médicament national avec les cornues de l'affaire des miasmes. Maintenant il était libre, et suivant son habitude de se reposer d'une fatigue par une autre fatigue et d'un travail par un autre travail, dont la nouveauté surexcitait ses facultés, il pouvait se consacrer entièrement aux dernières études sur la concentration des miasmes et leur emploi généralisé dans les opérations militaires.
Une commission d'ingénieurs généraux, nommée par le ministère de la Guerre, avait été chargée d'élaborer dans le plus grand secret un projet d'organisation du corps médical offensif. Elle tenait séance toutes les après-midi, sous la présidence de l'illustre savant.
On voyait peu Estelle Lacom.be au laboratoire; la jeune fille, en arrivant chaque matin, se hâtait, après avoir fait acte de présence chez M. Sulfatin, de gagner l'appartement de M me Lorris, où personne des amis et relations de Philox Lorris, tous gens de science, d'affaires ou de politique, ne pénétrait jamais. M'» e Philox Lorris était si occupée, pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes méditations philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus nébuleux problèmes de la métaphysique
La fiancée de Georges Lorris, ayant gagné complètement la confiance et l'amitié de sa future belle-mère, fut pourtant à la fin mise dans la confidence de ces travaux, dont la seule idée la faisait trembler presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox Lorris. Un jour, M» ie Lorris l'introduisit mystérieusement dans une petite pièce que Philox Lorris appelait le cabinet d'études de Madame.
C'était un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une cage vitrée sur l'angle de l'hôtel, nvec vues sur le parc et sur l'immense déroulement des toits et des monuments de la grande ville.
«Voyez si j'ai confiance en vous, ma chère Estelle, dit M me Lorris; je vais tout vous dire, il me semble que vous n'êtes pas trop in génie tire pour me comprendre.
— Hélas! je le suis si peu, madame, à mon grand regret et malgré mes efforts! M. Philox Lorris me le reproche toujours…
— Tant mieux! tant mieux! Je puis vous révéler mon grand secret… Je m'enferme ici pour…
— Je sais, madame, pour méditer et écrire votre grand ouvrage philosophique, dont M. Lorris donnait l'autre jour devant moi des nouvelles à quelques membres de l'Institut…
— Vraiment! il en parlait?
— Oui, madame…
Il parait que votre travail avance… du moins c'est ce que disait M. Lorris…
— Mon grand ouvrage philosophique, le voici!» ditM me Lorris en riant. Et elle montrait à Estelle stupéfaite une petite tapisserie en train et diverses broderies jetées parmi des journaux de modes sur une coquette table à ouvrage.
«Oui, je m'enferme ici pour travailler à ces petites inutilités, je me cache soigneusement de mes amies bourrées de sciences, ingénieures, doctoresses, femmes politiques! C'est ma frivolité qui s'obstine à lutter et à protester contre notre siècle scientifique et polytechnique, contre mon tyrannique mari et ses tyranniques théories… Nous serons deux, si vous voulez?
— Si je le veux? Ah! je crois bien… J'abandonne le laboratoire et je reste avec vous, «dit Estelle avec joie.
Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en était arrivé à l'oublier. Georges Lorris put s'en apercevoir un jour que M. Lorris, entre une matinée de manipulations de miasmes dans son laboratoire et une après-midi réclamée par le Comité d'organisation du nouveau corps médical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants à ses devoirs de père de famille.
LE CAUI.NET DE TRAVAIL DE M™ c LORRIS.
«A propos, et l'affaire de ton mariage? dit-il à Georges; qu'est-ce que nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus? Où en sommes-nous?
— Nous en sommes, répondit Georges, à la conclusion naturelle, vous n'avez plus qu'à fixer le jour…
— Très bien! Voyons, je suis tellement pris… Passe-moi mon carnet… Bien… mercredi prochain, non, il faut les huit jours de publications… samedi, alors! j'aurai une heure à moi, vers midi; crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet: samedi 27, mariage Georges au revoir… A propos, sapristi! avec laquelle des deux?…
— Comment! des deux?
— Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la sénatrice Coupard, de la Sarthe… Je dois t'avoucr, mon cher enfant, que j'ai eu des distractions en ces temps derniers… Je baisse, mon ami, je baisse… Je voyais beaucoup ces dames dans nos comités. Un jour, j'ai demandé la main de la doctoresse Bardoz et, deux jours après, par suite d'un oubli que je ne m'explique pas, j'ai aussi demandé celle de la sénatrice… Je suis fort embarrassé et ennuyé… C'est à toi de décider… Tu sais, j'ai eu acceptation immédiate, ces dames n'aiment pas à gaspiller leur temps ni celui des autres… Voyons, laquelle?
— Ni l'une ni l'autre! s'écria Georges en s'efforçant de ne pas rire; votre distraction a été plus grande que vous ne le soupçonniez; vous avez oublié que j'étais fiancé à une troisième personne… Et c'est celle-là que j'épouse.
— Ah! sapristi! qui donc?
— M llc Estelle Lacombe!
— Aïe! la jeune demoiselle encore imbue des frivolités d'un autre âge… Je n'y pensais plus du tout, je te croyais guéri!.. Ah! mais, nous en recauserons… nous verrons… Je me sauve!»
Le samedi 27, le téléphono-agenda de M. Philox Lorrislui rappela que le jour fixé pour le mariage de Georges était arrivé. Quelle corvée! Justement, il avait le matin une série d'expériences décisives pour l'affaire des miasmes, et ensuite une importante séance du Comité!.. M. Philox Lorris s'habilla à la hâte et téléphona son fils
«Tu ne m'as pas dit avec laquelle?
— Mais si, avec M» e Estelle Lacombe!
— Alors, c'est décidé?
— Tout à fait! Toute la noce est prévenue… Maman s'habille pour la cérémonie…
— Je n'ai pas le temps de discuter… Tu y mets vraiment de l'obstination… Soit! mon garçon; je te préviens seulement une dernière fois que tu ne dois pas t'attendre à une descendance forte en mathématiques…
— J'y suis résigné!..
— Comme tu voudras!..
«Mais avec tout cela, me voilà fort embarrassé… avec mes deux autres demandes en mariage… Tu m'as tellement troublé depuis quelque temps, l'inconcevable légèreté avec laquelle tu arranges ta vie et gâches si regrettablement ton avenir, m'a si fort inquiété!.. J'ai la doctoresse BarJoz et la sénatrice Coupard,de la Sarthe, sur les bras maintenant. Et à cause de toi!.. Cela va me faire certainement deux bons procès à soutenir… Et j'ai bien d'autres choses en tète pour le moment… Comment me tirer de là?
— Dame! je ne sais pas trop.
— Ll GUERRE MIASMATIQUE. l'REi'ARA TIU.N UES E.NU1KS.
— J'y pense: une sénatrice, une doctoresse, cela ferait bien l'affaire de Sulfatin…
— Comment! toutes les deux?
— Non, une seulement, n'importe laquelle, c'est un homme sérieux, lui… Ce n'est pas un joli cœur comme toi, un cerveau atrophié par le futilisme, il est redevenu le Sulfatin d'autrefois, d'avant la petite chute… Sur lui, désormais, fadaises, billevesées sentimentales n'auront plus prise! Pour Sulfatin, j'en suis sur, sénatrice ou doctoresse, peu importe, elles se valent.
— Mais c'est qu'il en restera une…
— Saperlotte! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels embarras, à un moment où, je te le répète, je n'ai guère le temps de m'occuper de toutes ces niaiseries…Que ferons-nous de la deuxième? Mon Dieu, qu'en ferons-nous?
— Il y a bien M. Adrien La Héronnière, votre ex-malade… Mais il avait parlé, pour être bien soigné, d'épouser Grettly, qui s'entendait aie dorloter…
— Puisqu'il n'est plus malade… D'ailleurs,il pourrait épouser la doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la sénatrice… 11 faut absolument que j'arrange ces affaires-là avant d'aller pour toi à la mairie…
LA LlîTE CONTRE LE MICROBE.
MEDAILLE D HONNEUR DE M. PHILOX LORRIS.
MIGRAINES SCIENTIFIQUES.
Enfin, tous les obstacles étant aplanis, tout se trouvant à peu près arrangé, Georges et Estelle sont mariés.
La cérémonie a été imposante. Comme M. Philox Lorris se préparait à voler, en soupirant, un quart d'heure à ses occupations pour aller donner la signature indispensable, à la mairie, une avouée se présenta, en même temps qu'une grêle de papiers timbrés et de phonogrammes d'avoués, d'huissiers et autres officiers ministériels s'abattait sur lui. C'étaient M» es la doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procès en rupture de négociations matrimoniales, demande en mariage impliquant promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intérêts.
M. Philox Lorris, qui n'aimait pas à laisser traîner les affaires et tenait à se débarrasser de toutes préoccupations aussi rapidement que possible,se mit, de plus en plus maugréant, à son Télé et entreprit toute une série de négociations difficultueuses pour essayer d'amener M 11 " Bardoz et Coupard à renoncer à ce procès qui devait produire un tel éclat de scandale, susceptible même de nuire à leur carrière, à rappeler les huissiers lancés sous le coup de la colère, et enfin, aux lieu et place de ce jeune écervelé de Georges Lorris, qui ne pouvait se couper en deux — et dans tous les cas peu digne d'elles, — à vouloir bien accepter l'illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout désigné de M. Philox Lorris, et l'éminent Adrien La Héronnière, également ingénieur et docteur en toutes sciences et plus particulièrement docteur es finances, grand brasseur d'affaires, tout nouvellement restauré et remis à neuf par le grand, par le merveilleux médicament national, sur le produit duquel il prélevait une part assez sérieuse, suivant contrat.
L'AVOUÉ DE M 11 °COITAHU.
Hàtons-nous de dire, à la louange du sens pratique de ces dames,que leur colère bien justifiée s'apaisa vite devant les explications de M. Philox Lorris et qu'elles consentirent à discuter elles-mêmes les propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de loi.
LA GUERRE M1ASMAT10UE. — MANŒUVRES DE L'ARTILLERIE DU CORPS MÉDICAL OFFENSIF
M. Philox Lorris, pour épargner du temps, avait pris la communication en même temps avec les deux dames; il n'avait pas à se répéter, son discours servait pour les deux.
LE.MAHIAGE LOHBIS. — AHI1IVEE A LA MAIII1E.
Enfin, après deux heures de discussions téléphoniques, tout fut arrangé: M» os Bardoz et Coupard, de la Sarthe, désarmèrent; la plaque des Télés refléta des visages rassérénés.
M. Pliilox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l'hôtel et manda dans son cabinet ou au Télé Sult'atin et La Héronnière, pour les mettre au courant de l'affaire.
Nouvelles et délicates négociations.
Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces dames, afin que l'on put discuter tranquillement et sérieusement, sans perdre de temps en formules et en vaines périphrases.
Un quart d'heure d'explications.
Un quart d'heure de réflexions.
Total: encore une demi-heure de perdue! Mais M. Philox Lorris eut la joie d'enlever l'adhésion de Sulfatin et de son ex-malade à la combinaison qui arrangeait l'ennuyeux imbroglio et sauvait la maison Philox Lorris d'un scandaleux procès.
Sulfatin et La Héronnière consentaient. Vite! l'illustre savant,poussant un ouf i de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour rétablir la communication avec ces dames, avec les adversaires!
Trop lot, hélas! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu'il était tombé dans une nouvelle distraction. Dans sa hâte d'en finir, il avait négligé de préciser un point assez important: laquelle des deux épousait Sulfatin? laquelle épousait La Héronnière? Il leur avait donné le choix à toutes les deux et chacune avait jeté le dévolu sur le même, sur l'illustre ingénieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique avenir et n'ayant jamais eu besoin d'être remis à neuf.
Ce fut peut-être la partie la plus difficile de ces négociations. Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la délicatesse de couper la communication avec Adrien La Héronnière, resté chez lui et en train de s'habiller pour la noce; l'amour-propre de l'ex-malade n'eut donc pas à souffrir trop cruellement de la discussion.
Une heure encore de négociations!
M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu! Tout cela par la faute de cet étourneau de Georges, en ce moment bien tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde auprès de sa fiancée, pendant que son père se donnait tant de mal et se fatiguait aussi ridiculement la cervelle à cause de lui!
Enfin, cette fois tout fut conclu et arrangé. M» 0 la sénatrice Coupard, delà Sarthe, acceptait la main de l'ingénieur-docteur Sulfatin, moyennant contrat d'association complète de ce dernier à la grande maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard, — et M»° la doctoresse Bardoz
PARC NATIONAL. — L ARRIVEE DES ENERVES
daignait agréer la main de M. Adrien La Héronnière. Un si curieux cas de restauration! Un triomphe de la science médicale! C'était si bien son affaire, à elle doctoresse…
l'arrivée des énervés.
Enfin, on put faire reparaître Adrien La Héronnière pour lui apprendre sou bonheur et terminer les derniers arrangements.
M. Philox Lorris était libre; il se hâta, après courtes félicitations aux deux couples, de commander son aéronef pour voler à la mairie et en finir avec ses absorbants devoirs de père.
Il se trouvait en retard pour l'État-civil; comme il allait partir en coup de foudre, la sonnerie du Télé, retentissant de nouveau, l'arrêta encore une fois.
C'était M. le maire du LXII 0 arrondissement qui tranchait la difficulté en proposant de marier téléphoniquement les jeunes époux.
M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel d'ailleurs était très pressé lui-même, accepta bien vite et téléphona sans plus tarder le consentement paternel.
11 eut de cette façon l'agrément de s'épargner une course et d'éviter la rencontre de quelques huissiers lancés trop vite et non avertis encore de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes époux l'ouverture des hostilités, parlant à leur personne, en pleine noce. Coût: 7,538 fr. 90.
Après la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite, eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes occasions, réservée aux mariés d'importance, de remettre des phonogrammes de cette allocution à Georges, qui les mit dans sa poche, en promettant de les écouter avec respect et attention le lendemain même, ou plus tard.
La noce se dirigea ensuite vers l'église, où se pressaient déjà toutes les notabilités de la science, de la politique, de l'industrie, du haut commerce' des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou aérocabs se balançaient au-dessus de l'édifice et ce fut un charmant coup d'œil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens escortant les nouveaux époux jusqu'à l'hôtel Philox Lorris.
Dans l'après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef. Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne, où ils avaient naguère fait leur Voyage de fiançailles.
La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéro-chalet des plus confortables et s'y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de la grève, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant dans l'émeraude frissonnante de vieilles ruines féodales ou de mystérieux cercles de pierres celtiques…
Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes… Un jour vint cependant où elles furent envahies. C'était le commencement des vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes les guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C'était l'arrivée annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l'arrivée de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux d'échapper pour quelque temps à la vie électrique.
Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou moins péniblement, aux portes de Kernoël, les pauvres énervés et se lasser tomber aussitôt sur la première herbe entrevue, s'étendre sur le gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos, avec des soupirs de soulagement et des frémissements d'aise.
Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables…
Ouf! enfin! L'air pur, non souillé par toutes les fumées soufflées par les monstrueuses usines! la tranquillité, la détente complète du cerveau et des nerfs, la joie suprême de se sentir renaître et le bonheur de revivre!
Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies, dans la fraîcheur des grèves, nous allons nous reprendre, nous allons respirer, souffler, nous allons reconquérir des forces pour les luttes futures… Continue à tourner avec les autres, ceux qui, hélas! ne peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les malheureux ilotes trop profondément engagés dans tes rudes engrenages, absorbante et terrifiante machine sociale!
FIN