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Kim haussa les épaules.
— Naturellement. Il ne parle jamais de rien d’autre. Raconte-moi plutôt ton départ.
Perets s’exécuta.
— Ça te sert а rien de le battre tout le temps, dit Kim d’un air pensif.
— Je n’y peux rien. Je suis d’assez bonne force aux échecs, et ce n’est qu’un amateur… Et puis il joue d’une manière plutôt bizarre…
— Ce n’est pas grave. A ta place j’y réfléchirais comme il faut. D’une manière générale tu m’inquiètes un peu depuis quelque temps. On écrit des dénonciations sur ton compte… Tu sais, demain je te ménagerai une entrevue avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu’il te laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu es arrivé ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention, que tu avais très envie d’aller dans la forêt, mais que tu as maintenant changé d’avis parce que tu te considères comme incompétent.
— Bon.
Ils se turent un instant Perets s’imagina face а face avec le Directeur et fut saisi de panique. La méthode des dominos, pensa-t-il. Stevenson-Zaday.
— Et surtout, n’aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime ça.
Perets se leva d’un bond et se mit а marcher avec excitation а travers la pièce.
— Seigneur, fit-il. Savoir seulement а quoi il ressemble. Comment il est.
— Comment? Pas bien grand, plutôt roux…
— Domarochinier a dit que c’était un véritable géant…
— Domarochinier est un imbécile. Un vantard et un menteur. Le Directeur est un homme plutôt roux, replet, avec une petite cicatrice sur la joue droite. Il marche avec les pieds un peu en dedans, comme un marin. D’ailleurs, c’est un ancien marin.
— Mais Touzik disait que c’était un grand sec avec des cheveux longs parce qu’il lui manque une oreille.
— Qui c’est encore ce Touzik?
— C’est un chauffeur, je t’en ai parlé.
— Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute, Pertchik, il ne faut pas être aussi confiant.
— Touzik dit qu’il a été son chauffeur et qu’il l’a vu plusieurs fois.
— Et alors? Il ment probablement. J’ai été son secrétaire particulier, et je ne l’ai pas vu une seule fois.
— Qui?
— Le Directeur. J’ai été longtemps son secrétaire avant de soutenir ma thèse.
— Et tu ne l’as pas vu une seule fois?
— Evidemment! Tu t’imagines que c’est si simple que ça?
— Attends un peu, comment sais-tu alors qu’il est roux, etc.?
Kim secoua la tête.
— Pertchik, commença-t-il d’une voix caressante. Mon petit. Personne n’a jamais vu un atome d’hydrogène, mais tout le monde sait qu’il a une enveloppe d’électrons aux caractéristiques déterminées et un noyau qui se compose dans le cas le plus simple d’un proton.
— C’est vrai, dit mollement Perets.
Il se sentait fatigué.
— Donc, je le verrai demain?
— Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je t’organiserai une rencontre, ça je te le garantis. Mais ce que tu verras lа-bas et qui, ça je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais pas non plus. Tu ne me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non, et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
— Mais ce sont tout de même des choses différentes, dit Perets.
— C’est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t’assure que c’est pareil.
— J’ai l’air évidemment bien abruti, dit tristement Perets.
— Un peu.
— C’est simplement que j’ai mal dormi cette nuit.
— Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi est-ce que tu as mal dormi?
Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s’était soudain empli de sang, ses cheveux hérissés. Il poussa un rugissement, décrocha le combiné, composa furieusement un numéro et vociféra:
— Commandant? Qu’est-ce que cela signifie, commandant? Comment avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce qui était venu а expiration. Je vous demande comment vous avez osé expulser Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous écraserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les chiottes! Vous partirez dans la forêt. En vingt-quatre heures, en soixante minutes. Quoi? Oui… Oui… Quoi? Oui… C’est ça. Dans ce cas c’est différent. Et le meilleur linge… Ça, c’est votre affaire. Dans la rue au besoin… Quoi? Bien. D’accord. D’accord. Je vous remercie. Excusez pour le dérangement… Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
Il reposa le combiné.
— Tout est rentré dans l’ordre. Malgré tout, c’est un homme admirable. Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s’installera avec sa famille dans ton ancienne chambre; autrement, il ne peut malheureusement pas… Et ne discute pas, je t’en prie. Ce n’est pas une affaire entre toi et moi, c’est lui-même qui a décidé. Va, va, c’est un ordre. Je t’appellerai pour le Directeur.
En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile а cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise était solidement maintenue par la main de plвtre musculeuse du voleur-discobole а gauche de la fontaine, dont la hanche s’ornait d’une inscription indécente. A proprement parler, l’inscription n’était pas particulièrement indécente. On avait écrit au crayon а encre:
«Fillettes, prenez garde а la syphilis.» III
Perets pénétra dans la salle d’attente du Directeur а dix heures précises. Il y avait déjа une vingtaine de personnes qui faisaient la queue. On fit passer Perets en quatrième position. Il prit place dans un fauteuil entre Béatrice Vakh, employée au groupe d’Aide а la population locale, et un sombre collaborateur du groupe de la Pénétration du génie. A en juger par la plaque qu’il portait sur la poitrine et l’inscription sur son masque de carton blanc, ce dernier devait être appelé Brandskougel. La salle d’attente était peinte en rose pвle. Sur un mur était placée une pancarte «Défense de fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit», sur un autre, un grand tableau qui représentait l’exploit du traverseur de la forêt Selivan: sous les yeux de ses camarades stupéfiés, Selivan, les bras levés, se transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fenêtres étaient soigneusement tirés et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la porte d’entrée sur laquelle on pouvait lire «Sortie», la pièce possédait une autre porte, immense, revêtue de cuir jaune, qui portait l’inscription «Sans issue». Exécutée а la peinture phosphorescente, l’inscription se détachait comme un sinistre avertissement. En dessous se trouvait le bureau de la secrétaire, garni de quatre téléphones de couleur différente et d’une ma Aine а écrire électrique. La secrétaire, une femme replète d’un certain вge portant lorgnon, étudiait d’un air distant un «Manuel de physique atomique». Les visiteurs parlaient а voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur nervosité et feuilletaient fébrilement de vieux illustrés. Tout ceci évoquait furieusement la file d’attente chez un dentiste, et Perets fut а nouveau agité d’un frisson désagréable, d’un tremblement de mвchoires, et saisi du désir de partir n’importe où sans plus attendre.
— Ils ne sont même pas paresseux, disait Béatrice Vakh, son charmant visage tourné dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter un travail systématique. Comment expliquez-vous, par exemple, l’incroyable légèreté avec laquelle ils abandonnent les endroits où ils ont vécu?
— C’est а moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
Il n’avait aucune idée de la manière d’expliquer cette incroyable légèreté.
— Non. Je parlais а «Mon cher» Brandskougel.
«Mon cher» Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache qui se décollait et marmonna cordialement: