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— Le kéfir est bien, aujourd’hui, il est frais. Le réfectoire s’emplit de bruit. Ceux qui avaient fini leur repas se levèrent avec des bruits de chaises et gagnèrent la sortie. Ils parlaient fort, allumaient leurs cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour de lui des regards mauvais et disait а tous ceux qui passaient а proximité:
«Comme vous le voyez, messieurs, c’est quelque peu étrange, mais nous sommes en train de parler…»
Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit:
— Est-ce que le manager parlait sérieusement en disant qu’il ne me donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
— Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il serait malade d’ennui, et il n’a aucun intérêt а vous faire partir, un point c’est tout… Admettons qu’il vous laisse partir, ça l’avancerait а quoi? Où vous voyez de la plaisanterie lа-dedans?
Perets se mordit la lèvre.
— Comment faire alors pour partir? Je n’ai plus rien а faire ici. Mon visa touche а sa fin. Et d’abord, je veux partir, voilа tout.
— En général, dit Touzik, on vous vire aussi sec au bout de trois réprimandes. On vous donne un autobus spécial, on réveille un chauffeur au milieu de la nuit, vous n’aurez pas le temps de rassembler vos affaires… Comment ça se passe avec les gars d’ici? Première réprimande: le type est rétrogradé. Deuxième réprimande: on l’envoie dans la forêt expier ses péchés. Et а la troisième: au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule а celui-lа. (Il montrait Domarochinier.) On me supprime aussitôt les gratifications, et on me met а la charrette а merde. Alors qu’est-ce que je fais? Je m’enfile une autre demi-bouteille et je lui retape sur la gueule, vu? Lа, je quitte la charrette а merde et je pars а la station biologique pour faire la chasse aux microbes qu’ils ont lа-bas. Mais si je ne veux pas aller а la station biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui tape pour la troisième fois sur la gueule. Lа, c’est terminé. Je suis licencié pour actes de voyoutisme et expulsé dans les vingt-quatre heures.
Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaçant:
— Vous faites de la désinformation, Touz, de la désinformation. D’abord, il doit s’écouler au moins un mois entre chaque acte. Sans quoi, toutes les fautes sont considérées comme un seul et même délit, et le perturbateur est simplement mis en prison, sans que l’Administration elle-même donne suite а l’affaire. Deuxièmement, а la deuxième faute, le coupable est sans retard envoyé dans la forêt sous la surveillance d’un garde, de sorte qu’il n’aura pas la possibilité de s’aviser de commettre une troisième infraction. Ne l’écoutez pas, Perets, il ne comprend rien а ces problèmes.
Touzik avala une gorgée de kéfir, fit une grimace et cacarda:
— C’est vrai. Lа, peut-être qu’effectivement je… Excusez-moi, PAN Perets.
— Mais non, enfin…, fit Perets d’un ton chagrin. De toute façon je ne pourrais jamais taper sur quelqu’un, comme ça, sans raison.
— Mais vous êtes pas obligé de lui taper sur la… sur la gueule, dit Touzik. Vous pouvez lui botter le… les fesses. Ou tout simplement déchirer son costume.
— Non, je ne peux pas, dit Perets.
— Mauvais, ça, dit Touzik. Ça ira mal pour vous, alors, PAN Perets. Alors, voilа ce que nous allons faire. Demain matin, vers sept heures, vous irez au garage, vous vous installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je vous emmènerai.
— Vraiment? demanda Perets, joyeux.
— Oui. Demain je dois aller sur le Continent, transporter de la ferraille. Vous viendrez avec moi.
Dans un coin, quelqu’un poussa soudain un cri terrible: «Qu’est-ce que tu as fait? Tu as renversé ma soupe!»
Domarochinier prit la parole:
— L’homme doit être simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez partir d’ici, Perets. Personne ne veut partir, mais vous, vous voulez.
— C’est toujours comme ça chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout а l’envers. Et d’ailleurs, pourquoi l’homme doit-il obligatoirement être simple et clair?
Touzik renifla son index replié et proféra:
— L’homme doit être sobre. Tu crois pas?
— Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison très simple, et connue de tout le monde: j’ai le foie malade. Ce n’est donc pas lа que vous pourrez m’attraper, Touz.
— Ce qui m’étonne dans la forêt, reprit Touzik, c’est les marais. Ils sont brûlants, tu comprends? Je peux pas supporter ça. Je pourrai jamais m’y habituer. C’est comme de la soupe aux choux bouillante, ça fume, ça sent le chou. J’ai même essayé de goûter, mais ça n’a pas de goût, ça manque de sel… Non, la forêt, c’est pas pour l’homme. Elle leur en a fait voir de toutes les couleurs. On n’arrête pas d’amener du matériel, et il disparaît, comme englouti dans les glaces, ils en font venir d’autre, et il disparaît encore…
Une profusion verte et odorante. Profusion de couleur, profusion d’odeurs. Profusion de vie. Et toujours étrangère. Familière, ressemblante, mais fondamentalement étrangère. Le plus difficile est de se faire а cette idée, qu’elle est а la fois étrangère et, familière. Qu’elle est l’émanation de notre monde, la chair de notre chair, mais qu’elle s’est détachée de nous et ne veut pas nous connaître. C’est sans doute ainsi que le pithécanthrope aurait pu penser а nous, ses descendants — avec effroi et amertume…
— Quand viendra l’ordre, proclama Domarochinier, ce ne sera pas avec nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons lа-bas, mais avec quelque chose de sérieux, et en deux mois nous aurons fait de tout ça une surface bétonnée, sèche et lisse.
— C’est toi qui le feras, dit Touzik. Si on te fout pas sur la gueule avant, tu feras une surface bétonnée avec ton propre père. Pour la clarté.
Le mugissement profond d’une sirène se fit entendre. Les carreaux des fenêtres tremblèrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte, des lumières se mirent а clignoter sur les murs et au-dessus du comptoir surgit une inscription en lettres énormes: «Debout, dehors!» Domarochinier se leva а la hвte, manoeuvra l’aiguille de sa montre et partit en courant sans prononcer une parole.
— Bon, j’y vais, dit Perets. C’est l’heure de travailler.
Touzik acquiesça:
— C’est l’heure. L’heure juste.
Il ôta sa veste fourrée, la roula soigneusement, rapprocha les chaises et s’allongea, la tête posée sur la veste.
— Donc, demain sept heures? dit Perets.
— Quoi? répondit Touzik d’une voix ensommeillée.
— Je viendrai demain а sept heures.
— Où ça? demanda Touzik en se retournant sur les chaises. Elles tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de fois je leur ai dit: mettez un divan…
— Au garage, dit Perets. A votre voiture.
— Ah!.. Venez, venez, on verra lа-bas. C’est pas facile comme affaire.
Il replia les jambes, se croisa les bras et se mit а ronfler. Il avait les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y avait deux inscriptions: «Ce qui nous perd» et «Toujours de l’avant». Perets gagna la sortie.
Il franchit sur une planchette une énorme flaque qui s’étalait dans l’arrière-cour, contourna un tumulus de boîtes de conserves vides, se glissa а travers une fente de la palissade de planches et pénétra dans l’immeuble de l’Administration par l’entrée de service. Les couloirs étaient sombres et froids, sentaient la poussière, le papier moisi, le tabac refroidi. Il n’y avait personne nulle part, aucun bruit ne filtrait а travers les portes revêtues de moleskine. Perets gagna le premier étage par un étroit escalier dépourvu de rampe et arriva а une porte surmontée d’une inscription où clignotaient les mots: «Lave-toi les mains avant le travail.» Sur la porte se détachait un grand «M» noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu ébranlé en découvrant qu’il était arrivé dans son bureau. C’est-а-dire, évidemment, celui de Kim, le chef du groupe de la Protection scientifique, mais Perets y avait une table. La table était maintenant а côté de la porte, près du mur décoré de carreaux de faпence, comme toujours а moitié recouverte par la «mercedes» sous sa housse, tandis que près de la fenêtre aux vitres fraîchement lavées se trouvait la table de Kim, lequel Kim était déjа au travail: assis, un peu voûté, il considérait une règle а calcul.
— Je voulais me laver les mains…, dit Perets, déconcerté.
— Lave-toi, lave-toi, dit Kim en hochant la tête. Tu as un lavabo lа. Ça va être très bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava а l’eau chaude et а l’eau froide, en utilisant deux sortes de savon et une pвte а dégraisser spéciale, les frotta avec de la filasse et avec des brosses de diverses duretés. Puis il mit en marche le séchoir électrique et tint quelques instants ses mains roses et humides dans le hurlement du courant d’air chaud.
— A quatre heures du matin, on a fait savoir а tout le monde que nous serions transférés au premier étage, dit Kim. Où étais-tu? Chez Alevtina?
— Non, j’étais au bord de l’а-pic, dit Perets en prenant place а sa table.
La porte s’ouvrit, le Proconsul entra en coup de vent dans le local, agita sa serviette pour saluer et disparut en coulisse. On entendit grincer la porte de la cabine et le verrou claquer. Perets ôta la housse de la «mercedes», resta un instant assis, immobile, puis alla а la fenêtre et l’ouvrit.
On ne voyait pas la forêt, mais elle était présente. Elle était toujours présente, même si on ne pouvait la voir que du bord de l’а-pic. Partout ailleurs dans l’Administration, il y avait toujours quelque chose qui la cachait. Elle était cachée par les bвtiments crème des ateliers de mécanique et par les trois étages du garage réservé aux véhicules personnels des employés. Elle était cachée par les étables de l’exploitation auxiliaire et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont la sécheuse était perpétuellement cassée. Elle était cachée par le parc avec ses corbeilles de fleurs et ses pavillons, son manège et ses baigneuses de plвtre couvertes d’inscriptions au crayon. Elle était cachée par les cottages et leurs vérandas garnies de lierre, par les croix de leurs antennes de télévision. Et de lа, de la fenêtre du premier étage, on ne voyait pas la forêt а cause du haut mur de briques non achevé mais déjа très haut que l’on était en train d’édifier autour du bвtiment bas du groupe de la Pénétration du génie. La forêt n’était visible que du bord de l’а-pic. Mais l’homme qui n’avait de sa vie vu la forêt, qui n’en avait jamais entendu parler, qui n’avait jamais pensé а elle, qui ne la craignait pas et n’en rêvait pas, même cet homme pouvait facilement en deviner l’existence, du seul fait que l’Administration existait. Il y a longtemps que je pensais а la forêt, que j’en parlais, que j’en rêvais, mais je ne soupçonnais même pas qu’elle pût exister en réalité. Et ce n’est pas en allant pour la première fois au bord de l’а-pic que j’ai acquis la certitude de son existence, mais en lisant sur une pancarte а l’entrée l’inscription: «Administration des affaires de la forêt». J’étais devant cette pancarte, ma valise а la main, couvert de poussière, desséché par la longue route, je la lisais et la relisais et sentais mes genoux trembler, car je savais maintenant que la forêt existait, et que tout ce que je pensais auparavant n’était que le jeu d’une imagination débile, un pвle mensonge souffreteux. La forêt est, et cette immense bвtisse maussade a la charge de sa destinée…