124499.fb2 LEscargot sur la pente - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 6

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Il se leva et, pieds nus sur le sol froid, entreprit de retirer la housse de l’oreiller. Le commandant, comme figé sur place, suivait ses mouvements de ses yeux exorbités. Ses lèvres tremblaient.

— Réparations, lвcha-t-il enfin. Il est temps de faire des réparations. La tapisserie est toute déchirée, le plafond fissuré, le planchéiage а refaire…

Sa voix s’affermit:

— Donc, vous devez de toute façon évacuer. Les réparations vont commencer incessamment.

— Les réparations?

— Les réparations. Vous avez vu l’état de la tapisserie? Les ouvriers arrivent.

— Maintenant? Tout de suite?

— Maintenant. Tout de suite. Il est impensable d’attendre plus longtemps. Le plafond est complètement fissuré. Il n’y a qu’а voir.

Perets se sentit soudain glacé. Il abandonna la housse et saisit son pantalon.

— Quelle heure est-il? demanda-t-il.

— Minuit passé, répondit le commandant en baissant la voix et jetant un regard circonspect autour de lui.

— Et où vais-je aller? dit Perets, enfilant une jambe de son pantalon, en équilibre sur un pied. Vous n’avez qu’а me mettre ailleurs, dans une autre chambre…

— Tout est complet. Et lа où ce n’est pas complet, c’est en réparations.

— Chez le veilleur, alors…

— C’est complet.

Perets fixa tristement la lune.

— Dans le débarras, alors. Dans le débarras, dans la lingerie, dans le poste d’électricité. Il ne me reste plus que six heures а dormir. A moins que vous ne puissiez trouver а me loger chez vous, d’une manière ou d’une autre…

Le commandant s’agita soudain а travers la pièce. Il courait d’un lit а l’autre, nu-pieds, blême, effrayant comme une apparition. Enfin, il s’arrêta et proféra d’une voix geignarde:

— Mais enfin quoi? Je suis un homme civilisé, j’ai fait deux instituts, je ne suis pas un quelconque indigène… Je comprends tout! Mais c’est impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et lui murmura а l’oreille:) Votre visa est arrivé а expiration. Il y a déjа vingtsept minutes qu’il est expiré, et vous êtes toujours lа! Vous ne devez pas être lа. Je vous en supplie… (Il se laissa lourdement tomber sur les genoux et alla chercher sous le lit les chaussettes et les chaussures de Perets.) Je me suis réveillé en nage а minuit moins cinq. Bon, je crois que c’est tout. Ma fin est venue. Je suis parti comme j’ai été. Je ne me souviens de rien. Des nuages dans les rues, des clous aux pieds… Et ma femme qui doit accoucher… Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie…

Perets s’habilla а la hвte. Il comprenait mal. Le commandant n’arrêtait pas de courir entre les lits, piétinait les carrés de lune, jetait des regards dans le couloir, se penchait а la fenêtre et murmurait:

«Mon Dieu, enfin…»

— Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.

Le commandant eut un claquement de mвchoires.

— En aucun cas! Vous voulez me perdre… Il faut être sans coeur! Mon Dieu, mon Dieu…

Perets ramassa ses livres, ferma non sans peine sa valise, prit son manteau sur le bras et demanda:

— Et maintenant où vais-je aller?

Le commandant ne répondit pas. Il attendait, trépignant d’impatience Perets prit sa valise et gagna la rue par l’escalier sombre et silencieux. Il s’arrêta sur le perron et, tentant de calmer son tremblement, écouta un moment la voix du commandant qui expliquait au veilleur ensommeillé: «… Il va vouloir rentrer. Il ne faut pas le laisser faire! Son… (sinistre murmure confus) Compris? Tu réponds…» Perets s’assit sur sa valise et étendit son manteau sur ses genoux.

— Non, je vous en prie, fit la voix du comman dant derrière lui. Je vous demande de quitter le perron. Je vous demande d’évacuer complètement le territoire de l’hôtel.

Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la chaussée. Le commandant piétina encore un peu en grommelant: < Je vous en prie instamment… ma femme… sans excès d’aucune sorte… les conséquences… impossible…» Puis il partit en frôlant le mur, silhouette blanche dans ses sous-vêtements. Perets vit les fenêtres noires des cottages, les fenêtres noires de l’Administration, les fenêtres noires de l’hôtel. Nulle part il n’y avait de lumière, les ampoules des rues elles-mêmes étaient éteintes. Il n’y avait que la lune, ronde, brillante et méchante.

Et soudain il découvrit qu’il était seul. Personne auprès de lui. Autour, les gens dorment, et ils m’aiment tous, je le sais, je m’en suis souvent aperçu. Et pourtant je suis seul, comme s’ils étaient tous morts d’un coup ou subitement devenus mes ennemis… Et le commandant est un brave monstre d’homme affligé de la maladie de Basedow, un malchanceux qui s’est collé а moi du premier jour qu’il m’a vu. Nous avons joué du piano а quatre mains et avons parlé, et j’étais le seul avec qui il osait parler, avec qui il se sentait un homme а part entière, et pas le père de sept enfants. Et Kim. Il est revenu de la chancellerie avec une énorme liasse de dénonciations. Quatre-vingt-douze dénonciations me concernant, toutes écrites de la même main et signées de noms différents. Comme quoi je volais а la poste la cire а cacheter de l’Etat, j’avais amené dans ma valise une maîtresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien d’autres choses encore… Et Kim avait lu ces dénonciations, en avait jeté certaines au panier et avait mis les autres de côté en marmonnant: «Ça, c’est а creuser.» Et c’était inattendu et effrayant, insensé et repoussant… Les regards furtifs qu’il me jetait, et ses yeux qu’il détournait aussitôt…

Perets se leva, prit sa valise et partit а l’aventure, lа où le mènerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle part. Il tituba, éternua de poussière et sans doute tomba а plusieurs reprises. La valise était incroyablement lourde, comme impossible а diriger. Elle se frottait а la jambe comme un fardeau, puis s’envolait pesamment et resurgissait des ténèbres pour venir battre le genou. Dans une sombre allée du parc où ne brillait aucune lumière et où seules les statues aussi incertaines que le commandant apportaient une vague blancheur, la valise s’aggrippa soudain au pantalon par une de ses boucles qui s’était détachée et Perets, en désespoir de cause, l’abandonna. L’heure du désespoir était venue. Aveuglé par les larmes, Perets se fraya un chemin а travers les haies sèches et bardées de piquants poussiéreux, franchit quelques marches, tomba lourdement sur le dos et, а bout de forces, tremblant de douleur et de compassion, se laissa tomber а genoux au bord de l’а-pic.

Mais la forêt demeurait indifférente. Si indifférente qu’elle ne se laissait même pas voir. Sous l’а-pic, tout était sombre et ce n’était qu’а l’horizon que l’on voyait apparaître quelque chose de gris et d’informe, vaste et stratifié qui luisait mollement sous la lune.

— Réveille-toi, implora Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes seuls, n’aie pas peur, ils sont tous endormis. Tu n’as vraiment jamais eu besoin d’aucun d’entre nous? Ou peut-être tu ne comprends pas ce que ça veut dire, besoin? C’est quand on ne peut pas se passer… c’est quand on pense tout le temps а… C’est quand toute la vie se tend vers… Je ne sais pas qui tu es. Et même ceux qui sont absolument persuadés de le savoir ne le savent pas. Tu es ce que tu es, mais je peux espérer que tu es telle que toute ma vie j’ai voulu te voir: bonne et intelligente, indulgente et compréhensive, attentive et peut-être même reconnaissante. Nous avons perdu tout cela, nous n’avons plus assez de force ni de temps, nous ne faisons qu’ériger des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours moins chers, mais nous souvenir, nous souvenir nous ne pouvons plus. Mais toi, tu es différente, et c’est pourquoi je suis venu а toi de loin, sans même croire а ton existence. Et se pourrait-il que tu n’aies pas besoin de moi? Non, je vais te dire la vérité. J’ai peur de ne pas avoir non plus besoin de toi. Nous nous sommes aperçus, mais nous ne sommes pas devenus plus proches, et il ne devait pas en être ainsi. Peut-être parce qu’ils sont entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je suis l’un d’eux et tu ne peux évidemment pas me distinguer dans la foule, et je ne vaux peut-être pas la peine d’être distingué. J’ai peut-être moi-même imaginé les qualités humaines qui devaient te plaire, mais te plaire а toi telle que je t’ai imaginée et non а toi telle que tu es…

Des flocons de lumière blancs et brillants se levèrent а l’horizon, s’étendirent et tout d’un coup, а droite sous la falaise, sons le rocher en surplomb, des faisceaux de projecteurs se déchaînèrent pour fouiller le ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux а l’horizon s’étirèrent, se gonflèrent, devinrent des nuages blanchвtres et s’éteignirent. Quelques instants plus tard, les projecteurs s’éteignirent aussi.

— Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j’ai peur. Pas seulement peur de toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D’ailleurs, je les connais aussi très mal. Je sais seulement qu’ils sont capables de tous les excès, du plus extrême dans l’aveuglement comme dans la sagesse, dans la férocité comme dans la pitié, dans le déchaînement comme dans la retenue. II ne leur manque qu’une chose: la compréhension. Ils ont toujours remplacé la compréhension par des succédanés — foi, athéisme, indifférence, mépris. Ce qui est toujours apparu être le plus simple. Plus simple de croire que de comprendre. Plus simple d’être désabusé que de comprendre. Entre autres choses, je m’en vais demain, mais cela ne veut encore rien dire. Ici je ne peux pas t’aider, tout est trop résistant, trop en place. Ici je suis trop visiblement déplacé, étranger. Mais je trouverai le point d’application des forces, ne t’inquiète pas. C’est vrai, ils peuvent te souiller irréversiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup: il leur faut trouver le moyen le plus efficace, le plus économique, et sur tout le plus simple. Nous nous battrons encore, s’il y a de quoi se battre… Au revoir.

Perets se leva et s’avança tout droit а travers les buissons, dans le parc, dans l’allée. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas. Il revint alors dans la grand-rue, vide et éclairée par la seule lune. Il était plus d’une heure du matin quand il s’arrêta devant la porte obligeamment ouverte de la bibliothèque de l’Administration. Les fenêtres étaient tendues de stores lourds, mais l’intérieur était brillamment éclaire, comme une salle de bal. Le parquet se craquelait et grinçait désespérément, et autour étaient les livres. Les rayonnages ployaient sous les livres, les livres étaient entassés sur les tables et dans les coins, et а part Perets et les livres il n’y avait pas dans la bibliothèque вme qui vive.

Perets se laissa tomber dans un grand vieux fauteuil, étendit les jambes, se renversa en arrière et posa tranquillement ses bras sur les accoudoirs.

Alors, qu’est-ce que vous faites lа? dit-il aux livres. Fainéants! C’est pour ça qu’on vous a écrits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles. Combien a-t-on semé? Combien de sage, de bon, d’éternel? Et quelles sont les prévisions pour la récolte? Et surtout, quelles pousses lèveront? Vous vous taisez… Toi, lа, comment déjа… Oui, oui, toi en deux tomes. Combien d’hommes t’ont lu? Et combien t’ont compris? Je t’aime beaucoup, ancêtre, tu es un bon et honnête camarade. Tu n’as jamais crié, tu ne t’es jamais vanté, jamais frappé la poitrine. Bon et honnête. Et ceux qui te lisent deviennent aussi bons et honnêtes. Ne serait-ce que pour un temps. Même malgré eux. Mais tu sais, il y en a qui pensent que pour avancer, la bonté et l’honnêteté ne sont pas tellement nécessaires. Que pour ça il faut des jambes. Et des souliers. Même des pieds sales et des souliers non cirés. Le progrès peut être complètement indifférent aux notions de bonté et de droiture, comme il l’a fait jusqu’а maintenant. L’Administration, par exemple, n’a pas besoin, pour fonctionner correctement, de bonté ou d’honnêteté. C’est agréable, souhaitable, mais absolument pas nécessaire. Comme le latin pour un nageur. Les biceps pour un comptable. Comme le respect de la femme pour Domarochinier… Mais tout dépend de ce que l’on appelle progrès. On peut l’envisager sous l’angle des «Oui mais» bien connus: alcoolique, soit, oui mais quel spécialiste! Débauché, oui mais quel propagandiste! Voleur, disons profiteur, oui mais quel administrateur! Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle abnégation… Mais on peut aussi concevoir le progrès comme transformation de tous dans le sens de la bonté et de l’honnêteté. Et alors nous verrons peut-être un temps où l’on dira: c’est un spécialiste, bien sûr, il s’y connaît, mais c’est un sale type, il faut le chasser… Ecoutez, livres, savez-vous que vous êtes plus nombreux que les humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous de bons et honnêtes, des sages, des savants, mais aussi des cervelles d’oiseau, des sceptiques, des schizophrènes, des meurtriers, des suborneurs, des enfants, des prédicateurs moroses, des imbéciles contents d’eux-mêmes, et des braillards enroués aux yeux injectés. Et vous ne sauriez pas pourquoi vous êtes lа. Au fait, а quoi servez-vous? Vous êtes nombreux а offrir la connaissance, mais а quoi sert la connaissance dans la forêt? La connaissance n’a rien а voir avec la forêt. C’est comme si on prenait soin d’inculquer а un futur bвtisseur de cités radieuses l’art des fortifications: quels que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une maison de repos, il n’arriverait jamais а construire qu’une redoute maussade bardée de flèches, d’escarpes et de contrescarpes. Ce que vous avez donné aux gens qui sont allés dans la forêt, ce n’est pas la connaissance, mais des préjugés… Il y en a d’autres parmi vous qui inspirent le scepticisme et le découragement. Et ceci non pas en raison de leur noirceur ou de leur cruauté, ni parce qu’ils proposent l’abandon de toute espérance, mais parce qu’ils mentent. Il y a des mensonges radieux, pleins de sifflotements allègres et de chansons entraînantes, des mensonges geignards qui tentent en gémissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement, ce n’est jamais ces livres que l’on brûle, que l’on retire des bibliothèques. Jamais encore dans toute l’histoire de l’humanité le mensonge n’a été jeté au feu. Ou alors par accident, parce qu’on n’avait pas compris ou qu’on avait cru. Dans la forêt aussi ils sont inutiles. Ils ne sont utiles nulle part. C’est sans doute précisément pour cela qu’il y en a tant… enfin pas pour cela mais parce qu’on les aime… Les ténèbres des vérités amères sont plus chères а notre coeur… Quoi? Qui est-ce qui parle ici? Ah, c’est moi… Donc je disais qu’il y a aussi des livres… quoi?

— Silence, il n’a qu’а dormir…

— Il aurait bu un coup, au lieu de dormir…

— Mais arrête ton chahut… Ah, mais c’est Perets.

— Et après? Occupe-toi plutôt de toi…

— Personne pour s’occuper de lui, le pauvre…

— Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.

Et il se réveilla.

En face de lui, un escabeau de bibliothèque était placé devant les rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute marche. Touzik, le chauffeur, maintenait l’échelle de ses bras tatoués et regardait vers le haut.

— Il est toujours comme ça un peu perdu, disait Alevtina en considérant Perets. Et il n’a pas dîné, évidemment. Il faudrait le réveiller, qu’il boive au moins un peu de vodka… Je me demande ce que des gens comme lui peuvent rêver?

— Moi, ce que je vois, je le rêve pas, fit Touzik, les yeux levés.

— Tu vois quelque chose de nouveau? Que tu n’avais jamais vu avant? demanda Alevtina.

— Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particulièrement neuf, mais c’est comme au cinéma: on peut le voir vingt fois, et c’est toujours avec plaisir.