37576.fb2 CITADELLE - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 46

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«Voici que les indifférents eux-mêmes qui n'avaient point reçu de place se convertiront vers la mer. Car tout être cherche à convertir et à absorber en soi ce qui est autour.

«Et qui saurait prévoir les hommes s'il ne sait assister au navire? Car les matériaux n'enseignent rien sur leur démarche. Ils ne sont point nés s'ils ne sont point nés dans un être. Mais c'est une fois assemblées que les pierres peuvent agir sur le cœur de l'homme par la pleine mer du silence. Quand la terre est drainée par la graine de cèdre, je sais prévoir le comportement de la terre. Et si j'ai connu l'architecte, tels matériaux du chantier, je connais vers quoi il penche, et qu'ils aborderont des îles lointaines.»

CLXXV

Je te désire permanent et bien fondé. Je te désire fidèle. Car fidèle d'abord c'est de l'être à soi-même. Tu n'as rien à attendre de la trahison car les nœuds te sont longs à nouer qui te régiront, t'animeront, te feront ton sens et ta lumière. Ainsi des pierres du temple. Je ne les répands pas en vrac chaque jour pour tâtonner vers des temples meilleurs. Si tu vends ton domaine pour un autre, meilleur peut-être en apparence, tu as perdu quelque chose de toi que tu ne retrouveras plus. Et pourquoi t'ennuies-tu dans ta maison neuve? Plus commode, favorisant mieux ce que tu souhaitais dans ta misère de l'autre. Ton puits te fatiguait le bras et tu rêvais d'une fontaine. Voilà ta fontaine. Mais te manquent désormais le chant de la poulie et l'eau tirée du ventre de la terre qui te miroitait une fois au soleil.

Et ce n'est point que je ne désire que tu ne gravisses la montagne et ne t'élèves et ne te forme et souhaite marcher de l'avant à chaque heure. Mais autre chose est la fontaine dont tu embellis ta maison — et qui est victoire de tes mains — et ton installation dans le coquillage d'autrui. Car autre chose sont les gains successifs dans une même direction comme d'enrichir le temple, lesquels gains sont croissance d'arbre qui se développe selon son génie, et ton déménagement sans amour.

Je me méfie de toi lorsque tu tranches, car tu y risques ton bien le plus précieux, lequel n'est point des choses mais du sens des choses.

J'ai toujours connu comme tristes les émigrés.

Je te demande d'ouvrir ton esprit car tu risques d'être dupe des mots. Tel a fait son sens du voyage. Il va d'une escale à l'autre escale et je ne dis point qu'il s'appauvrisse. Sa continuité c'est le voyage. Mais l'autre aime sa maison. Sa continuité c'est la maison. Et s'il la change chaque jour il n'y sera jamais heureux. Si je parle du sédentaire, je ne parle point de celui-là qui aime d'abord sa maison. Je parle de celui qui ne l'aime plus ni ne la voit. Car ta maison aussi est perpétuelle victoire comme le sait bien ta femme qui la refait neuve au lever du jour.

Je t'enseignerai donc sur la trahison. Car tu es nœud de relations et rien d'autre. Et tu existes par tes liens. Tes liens existent par toi. Le temple existe par chacune des pierres. Tu enlèves celle-ci: il s'éboule. Tu es d'un temple, d'un domaine, d'un empire. Et ils sont par toi. Et il n'est point de toi de juger, comme on juge venu du dehors, et non noué, ce dont tu es. Quand tu juges c'est toi que tu juges. C'est ton fardeau, mais c'est ton exaltation.

Car je méprise celui-là qui, son fils ayant péché, dénigre son fils. Son fils est de lui. Il importe qu'il le semonce et le condamne — se punissant soi-même s'il l'aime — et lui assène ses vérités, mais non qu'il aille s'en plaindre de maison en maison. Car alors, s'il se désolidarise de son fils, il n'est plus un père, et il y gagne ce repos qui n'est que d'être moins et ressemble au repos des morts. Pauvres je les ai toujours trouvés ceux qui ne savaient plus de quoi ils étaient solidaires. Je les ai toujours observés qui se cherchaient une religion, un groupe, un sens, et qui faisaient la quête pour être accueillis. Mais ils ne rencontraient qu'un fantôme d'accueil. Il n'est d'accueil vrai que dans les racines. Car tu demandes à être bien planté, bien lourd de droits et de devoirs, et responsable. Mais tu ne prends pas une charge d'homme dans la vie comme une charge de maçon dans un chantier sur l'engagement d'un maître d'esclaves. Te voilà vide si tu te fais transfuge.

Me plaît le père, qui son fils ayant péché, s'en attribue à soi le déshonneur, s'installe dans le deuil et fait pénitence. Car son fils est de lui. Mais comme le voilà noué à son fils et régi par lui il le régira. Car je ne connais point de chemin qui n'ait qu'une direction. Si tu refuses d'être responsable des défaites, tu ne le seras point des victoires.

Si tu l'aimes, celle de ta maison, qui est ta femme, et qu'elle pèche, tu n'iras point te mêler à la foule pour la juger. Elle est de toi et tu te jugeras d'abord car tu es responsable d'elle. Ton pays a failli? J'exige que tu te juges: tu es de lui.

Car certes te viendront des témoins étrangers devant lesquels tu auras à rougir. Et pour te purger de la honte tu te désolidariseras de ses fautes. Mais il te faut bien quelque chose de quoi te faire solidaire. De ceux qui ont craché sur ta maison? Ils avaient raison, diras-tu. Peut-être. Mais je te veux de ta maison. Tu t'écarteras de ceux qui crachaient. Tu n'as pas à cracher toi-même. Tu rentreras chez toi pour prêcher: «Honte, diras-tu, pourquoi suis-je si laid en vous?» Car s'ils agissent sur toi et te couvrent de honte et que tu acceptes la honte, alors tu peux agir sur eux et les embellir. Et c'est toi que tu embellis.

Ton refus de cracher n'est point couverture des fautes. C'est partage de la faute pour la purger.

Ceux-là qui se désolidarisent et ameutent eux-mêmes les étrangers: «Voyez cette pourriture, elle n'est point de moi…» Mais il n'est rien dont ils soient solidaires. Ils te diront qu'ils sont solidaires des hommes, ou de la vertu ou de Dieu. Mais ce ne sont plus que mots creux, s'ils ne signifient nœuds de liens. Et Dieu descend jusqu'à la maison pour se faire maison. Et pour l'humble qui allume les cierges, Dieu est devoir de l'allumage des cierges. Et pour celui-là qui est solidaire des hommes, l'homme n'est point simple mot de son vocabulaire, l'homme c'est ceux dont il est responsable. Trop facile de s'évader et de préférer Dieu à l'allumage des cierges. Mais je ne connais point l'homme, mais des hommes. La liberté, mais des hommes libres. Le bonheur, mais des hommes heureux. La beauté, mais des choses belles. Dieu, mais la ferveur des cierges. Et ceux-là qui poursuivent l'essence autrement que comme naissance ne montrent que leur vanité et le vide de leurs cœurs. Et ils ne vivront ni ne mourront, car on ne meurt ni ne vit par des mots.

Donc celui-là qui juge et n'étant plus solidaire de rien, juge pour soi, tu butes sur sa vanité comme sur un mur. Car il s'agit de son image non de son amour. Il ne s'agit point de lui comme lien, mais de lui comme objet regardé. Et cela n'a point de sens.

Donc ceux de ta maison, de ton domaine, de ton empire, s'ils te font honte tu me prétendras faussement que tu te proclames pur pour les purifier, puisque tu es d'eux. Mais tu n'es plus d'eux devant les témoins, tu ne réhabilites que toi. Car, te dira-t-on avec raison: «S'ils sont comme toi, pourquoi ne sont-ils pas ici avec toi à cracher?…» Tu les renfonces dans leur honte et tu te nourris de leur misère.

Certes, tel peut être indigné par la bassesse, les vices, la honte de sa maison, de son domaine, de son empire et s'en évader pour chercher l'homme. Et il est signe, puisqu'il en est, de l'honneur des siens. Quelque chose de vivant dans l'honneur des siens le délègue. Il est signe que d'autres tendent à remonter à la lumière.

Mais voilà bien un périlleux ouvrage, car il lui faut plus de vertu que devant la mort. Il trouvera des témoins prêts qui lui diront: «Tu es toi, de cette pourriture!» Et s'il se considère, il répondra: «Oui, mais moi j'en suis sorti.» Et les juges diront: «Ceux qui sont propres voilà qu'ils sortent! Ceux qui restent sont pourriture.» Et l'on t'encensera, mais toi seul. Et non les tiens en toi. Tu feras ta gloire de la gloire des autres. Mais tu seras seul, comme le vaniteux ou comme le mort.

Tu détiens, si tu pars, un périlleux message. Car tu es signe de leur bonheur puisque tu souffrais. Et voici que tu les distingues de toi.

Tu n'as d'espoir d'être fidèle que dans le sacrifice de la vanité de ton image. Tu diras: «Je pense comme eux», sans distinguer. Et l'on te méprisera.

Mais peu t'importera ce mépris, car tu es partie de ce corps. Et tu agiras sur ce corps. Et tu le chargeras de ta propre pente. Et ton honneur tu le recevras de leur honneur. Car il n'est rien d'autre à espérer.

Si tu as honte avec raison ne te montre pas. Ne parle pas. Ronge ta honte. Excellente cette indignation qui te forcera de te refaire en ta maison. Car elle dépend de toi. Mais celui-là a les membres malades: il se coupe donc les quatre membres. C'est un fou. Tu peux aller mourir pour faire en toi respecter les tiens, mais non les renier car c'est alors toi que tu renies.

Bon et mauvais ton arbre. Ne te plaisent pas tous les fruits. Mais il en est de beaux. Trop facile de te flatter des beaux et de renier les autres. Car ils sont aspects divers d'un même arbre. Trop facile de choisir les branches. Et de renier les autres branches. Sois orgueilleux de ce qui est beau. Et si le mauvais l'emporte, tais-toi. A toi de rentrer dans le tronc et de dire: «Que dois-je faire pour guérir ce tronc?»

Celui qui émigré de cœur, le peuple le renie et lui-même reniera son peuple. Il en est ainsi nécessairement. Tu as accepté d'autres juges. Il est donc bon que tu deviennes des leurs. Mais ce n'est point la terre et tu en mourras.

C'est l'essence de toi qui fait le mal. Ton erreur est de distinguer. Il n'est rien que tu puisses refuser. Tu es mal ici. Mais c'est de toi-même.

Je renie celui qui renie sa femme, ou sa ville, ou son pays. Tu es mécontent d'eux? Tu en fais partie. Tu es d'eux ce qui pèse vers le bien. Tu dois entraîner le reste. Non les juger de l'extérieur.

Car il est deux jugements. Celui que tu fais de toi-même, de ta part, comme juge. Et sur toi.

Car il ne s'agit point de bâtir une termitière. Tu renies une maison, tu renies toutes les maisons. Si tu renies une femme, tu renies l'amour. Tu quitteras cette femme, mais tu ne trouveras point l'amour.

CLXXVI

«Cependant, me dis-tu, tu me cries contre les objets, mais il est des objets qui m'augmentent. Et contre le goût des honneurs, et il est des honneurs qui me grandissent. Et où est le secret puisqu'il est des honneurs qui diminuent.

C'est qu'il n'est point d'objets, ni d'honneurs ni de gages. Ils valent par l'éclairage de ta civilisation. Ils font partie d'abord d'une structure. Et ils l'enrichissent. Et s'il se trouve que tu serves la même tu es enrichi d'être plus. Ainsi de l'équipe s'il est une équipe véritable. L'un de ceux de l'équipe a remporté un prix et chacun de l'équipe se sent enrichi dans son cœur. Et celui qui a remporté le prix est fier pour l'équipe, et il se présente rougissant avec son prix sous le bras, mais s'il n'est point d'équipe mais une somme de membres, le prix ne signifiera quelque chose que pour celui qui le reçoit. Et il méprisera les autres de ne point l'avoir obtenu. Et chacun des autres enviera et haïra celui qui a reçu le prix. Car chacun a été frustré. Ainsi les mêmes prix sont objets d'ennoblissement pour les premiers, d'avilissement pour les seconds. Car te favorise cela seul qui fonde les chemins de tes échanges.

Ainsi de mes jeunes lieutenants qui rêvent de mourir pour l'empire, si j'en fais des capitaines. Tout glorieux les voilà, mais où vois-tu rien là qui les diminue? Je les ai rendus plus efficaces, plus sacrifiés. Et, les ennoblissant, j'ennoblis plus grand qu'eux. Ainsi du commandant qui servira mieux le navire. Et le jour où je l'ai nommé il s'enivre et enivre ses capitaines. Ainsi de la femme heureuse d'être belle à cause de l'homme qu'elle illumine. Voilà qu'un diamant l'embellit. Et il embellit l'amour.

Tel aime sa maison. Elle est humble. Mais il a peiné et veillé pour elle. Elle manque cependant de quelque tapis de haute laine ou de l'aiguière d'argent qui est du thé auprès de la bien-aimée avant l'amour. Et voici qu'un soir, ayant peiné, veillé et souffert, il est entré chez le marchand et il a choisi le plus beau tapis, la plus belle aiguière, comme on choisit l'objet d'un culte. Et le voilà qui rentre rouge d'orgueil car il habitera ce soir une vraie maison. Et il invite tous ses amis à boire pour fêter l'aiguière. Et il parle au cours du banquet, lui le timide, et je ne vois rien là qui ne m'émeuve. Car l'homme certes est augmenté, et à sa maison sacrifiera plus, car elle est plus belle.

Mais s'il n'est point d'empire que tu serves, si l'hommage ou l'objet ou l'honneur sont pour toi, alors c'est comme s'ils étaient jetés dans un puits vide. Car tu engloutis. Et te voilà de plus en plus avide d'être de moins en moins rassasié et abreuvé. Et tu ne comprends point l'amertume qui te vient le soir du vide des choses que tu as tellement désirées. Vanité des biens, dis-tu, vanité!..

Et quiconque crie ainsi c'est qu'il a cherché à se servir soi. Et, certes, il ne s'est point trouvé.

CLXXVII

Car je te parlerai et tu recevras de moi un signe. Je te rendrai tes dieux. Certains ont cru aux anges, aux démons, aux génies. Et il suffisait qu'ils fussent conçus pour agir. De même que, dès l'heure où tu l'as formulée, la charité commence de coloniser le cœur des hommes. Tu avais la fontaine. Non seulement cette pierre de la margelle usée par les générations, non seulement l'eau chantante, non seulement la provision déjà amassée dans le réservoir comme les fruits dans la corbeille (et tes bœufs vont à l'abreuvoir s'emplir de l'eau déjà reçue), non seulement l'eau et le chant de l'eau et le silence de la réserve d'eau et la fraîcheur de l'eau agile dans tes paumes, et non seulement la nuit sur l'eau tremblante d'étoiles — et douce au gosier — mais quelque dieu de la fontaine afin qu'elle soit une en lui et que, de la distribuer en cette pierre-ci et cette autre, cette margelle, et cette conduite, et cette rigole, et cette procession lente des bœufs, tu n'ailles point la perdre en matériaux divers. Car il importe que tu te réjouisses des fontaines.

Et moi j'en peuplerai ta nuit. Suffisant que je t'y réveille, même si la voilà lointaine. Et en quoi suis-je moins raisonnable qu'en t'offrant le diamant pur ou l'objet d'or qui ne valent point non plus pour leur usage mais pour la fête promise ou le souvenir de la fête? De même que le maître du domaine (lequel ne lui sert de rien dans l'instant), s'il se promène dans son chemin creux de campagne, est cependant tel et non un autre et grand de cœur à cause des troupeaux et des étables et des métayers encore endormis et des amandiers qui sortent leurs fleurs, et des lourdes moissons à venir qui tous lui sont invisibles dans l'instant, mais dont il se sent responsable. Et cela par le seul effet du nœud divin qui noue les choses et lie le domaine en un dieu qui se rit des murs et des mers. Ainsi je te veux dans ta nuit, même si te voilà mourant de soif dans le désert, ou tirant le sang de ta vie du désensablement d'un puits avare, visité par le dieu des fontaines. Et si je te dis simplement qu'elles sont comme le cœur chantant des pommiers et des orangers et des amandiers qui vivent d'elles (et tu les vois mourir quand elles se taisent) alors je te veux enrichi comme celui-là de mes soldats que je vois calme et sûr de lui dans le petit jour du désert où je m'en vais charriant ces graines pour les semailles, et cela simplement parce qu'au loin, ne lui servant de rien dans l'instant, et comme morte puisque absente et peut-être endormie, il est une bien-aimée dont la voix, s'il lui était permis de l'entendre, serait chantante pour son cœur.

Je ne te veux point tuant tes faibles dieux qui mourront sans bruit comme ces colombes dont tu ne retrouves point la dépouille. Car tu ne sauras rien de leur mort. Toujours sera la margelle et l'eau et le bruit de l'eau, et le bec d'étain, et la mosaïque, et toi qui dénombres pour connaître tu ne connaîtras point ce que tu as perdu, car tu n'as rien perdu de la somme des matériaux, hormis leur vie.

La preuve en est que je puis t'apporter ce mot dans mon poème comme un cadeau. Je puis l'allier à d'autres dieux lentement bâtis. Car ton village aussi se fait un quand il dort avec sa provision de chaume et de graines et d'instruments, et sa petite cargaison de souhaits, de convoitises, de colères, de pitiés, et telle vieille qui de lui va mourir comme un fruit devenu qui quitte l'arbre dont il vivait, et tel enfant qui va lui naître, et le crime qui y fut commis et trouble sa substance comme une maladie, et son incendie de l'année dernière dont tu te souviens pour l'avoir guéri, et la maison du conseil des notables qui sont si fiers de mener leur village à travers le temps comme un navire, bien qu'il ne soit que barque de pêcheurs sans grande destinée sous les étoiles. Et voici que je puis te dire: «… la fontaine de ton village» et ainsi t'éveiller le cœur et peu à peu t'enseigner cette marche vers Dieu qui seule peut te satisfaire car de signes en signes tu l'atteindras, Lui qui se lit au travers de la trame, Lui le sens du livre dont j'ai dit les mots, Lui la Sagesse, Lui qui Est, Lui dont tu reçois tout en retour, car d'étage en étage Il te noue les matériaux afin d'en tirer leur signification, Lui le Dieu qui est dieu aussi des villages et des fontaines.

Mon peuple bien-aimé, tu as perdu ton miel qui est non des choses mais du sens des choses, et te voilà qui éprouve encore la hâte de vivre mais n'en trouves plus le chemin. J'ai connu celui-là qui était jardinier et mourant laissait un jardin en friche. Il me disait: «Qui taillera mes arbres… qui sèmera mes fleurs…?» Il demandait des jours pour bâtir son jardin, car il possédait les graines de fleurs toutes triées dans sa réserve à graines, et les instruments pour ouvrir la terre, dans le magasin, et le couteau à rajeunir les arbres pendu à sa ceinture, mais ce n'étaient plus là qu'objets épars qui n'avaient point servi un culte. Et toi de même avec tes provisions. Avec ton chaume, avec tes graines, et tes envies et tes pitiés et tes disputes, et tes vieilles près de mourir, et ta margelle du puits, et ta mosaïque, et ton eau chantante que tu n'as pas su fondre encore, par le miracle du nœud divin qui noue les choses et désaltère seul l'esprit et le cœur, en un village et sa fontaine.

CLXXVIII

De ne point les écouter, je les entendis. Les uns sages, les autres non sages. Et celles-là qui faisaient le mal pour le mal. Car elles n'y trouvaient d'autre joie que la chaleur de leur visage et quelque sentiment obscur semblable au mouvement de la panthère. Elle lance sa patte bleue pour éblouir.

J'y voyais quelque chose du feu du volcan, lequel est puissance sans emploi ni règle. Mais du même feu qui bâtit un soleil. Et du soleil, la fleur. Comme, de conséquence en conséquence, ton sourire du matin ou ton mouvement vers la bien-aimée est ainsi la signification de toute chose. Car te suffit d'un pôle pour te rassembler et dès lors tu commences de naître.

Mais celles-là ne sont plus que brûlure…

Et tu le vois bien de l'arbre qui est sommeil apparent et mesure et lenteur, et parfum établi autour comme un règne, bien qu'il puisse servir d'aliment pour la poudre, ou l'incendie, dilapidant à jamais son pouvoir. Ainsi de toi et de tes colères rentrées, et de tes jalousies, et de tes ruses et de cette chaleur des sens qui te rend si difficile la nuit venue, je veux faire un arbre pacifique. Non par amputation mais, de même que la semence te sauve dans l'arbre un soleil qui s'en irait fondre la glace et pourrir avec elle, la semence spirituelle qui te bâtira dans ta propre gaine, ne refusant rien de toi, ne t'amputant point, ne te châtrant point, mais fondant tes mille caractères dans ton unité. C'est pourquoi je dirai non pas «Viens chez moi te faire tailler, ni réduire, ni même modeler», mais «Viens chez moi te faire naître à toi-même». Tu me soumets tes matériaux en vrac et je te rends à toi devenu un. Ce n'est point moi qui marche en toi. C'est toi qui marches. Je ne suis rien, sinon ta commune mesure. Donc celle-là chaude et méditant le mal. A cause que t'incline au mal la cruauté des nuits chaudes quand tu te tournes et te retournes sans devenir, toute brisée et abandonnée et défaite. Mauvaise sentinelle d'une ville démantelée. Et je la vois bien ne sachant quoi faire de ses matériaux épars. Et elle appelle le chanteur, et il chante. «Non, dit-elle, qu'il s'en aille.» Elle en appelle un autre, puis un autre. Et elle les use. Puis elle se lève de fatigue et réveille l'amie: «Irréparable est mon ennui! Les chants ne me peuvent distraire…»

Puis donc l'amour, et celui-là, et celui-là, et celui-là… elle les pille l'un après l'autre. Car elle y cherche son unité, et comment l'y trouverait-elle? Il ne s'agit point d'un objet égaré parmi des objets.

Mais je viendrai dans le silence. Je serai couture invisible. Je ne changerai rien des matériaux, ni même leur place, mais je leur rendrai leur signification, amant invisible qui fait devenir.

CLXXIX