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Mais je te veux semence bien fondée qui draine autour pour son poème. Je te veux d'une âme bâtie et déjà prête pour l'amour — et non cherchant, dans le vent du soir, quelque visage qui te capture, car il n'est rien en toi à capturer.
Ainsi célèbres-tu l'amour.
Ainsi célèbres-tu la justice. Non les choses justes. Et aisément tu te feras injuste dans les occasions particulières, pour la servir.
Tu célébreras la pitié, mais aisément tu te feras cruel dans les occasions particulières, pour la servir.
Tu célébreras la liberté et tu empileras dans tes prisons ceux qui ne chantent point comme toi.
Or, je connais des hommes justes, non la justice. Des hommes libres, non la liberté. Des hommes animés par l'amour, et non l'amour. De même que je ne connais ni la beauté ni le bonheur, mais des hommes heureux et des choses belles.
Mais d'abord il a donc fallu et agir, et construire, et apprendre, et créer. Ensuite viennent les récompenses.
Mais eux, habitant des lits de parade, estiment plus simple d'atteindre l'essence sans bâtir d'abord la diversité. Ainsi du fumeur de hachisch qui se procure pour quelques sous des ivresses de créateur.
Ils ressemblent aux prostituées ouvertes au vent. Et qui leur servira jamais l'amour?
CLXXX
Méprisant l'opulence ventrue je ne la tolère que comme condition de plus haut qu'elle, comme il en est de la grossièreté malodorante des égoutiers, laquelle est condition du lustrage de la ville. Ayant appris qu'il n'est point de contraires et que la perfection, c'est la mort. Je tolère ainsi les mauvais sculpteurs comme condition des bons sculpteurs, le mauvais goût comme condition du bon goût, la contrainte intérieure comme condition de la liberté, et l'opulence ventrue comme condition d'une élévation qui n'est point d'elle ni pour elle mais de ceux-là seuls et pour ceux-là qu'elle alimente. Car si, payant aux sculpteurs leur sculpture, elle assume le rôle d'entrepôt nécessaire où le bon poète puisera le grain dont il vivra, lequel grain a été pillé sur le travail du laboureur puisqu'il ne reçoit en échange qu'un poème dont il se moque, ou une sculpture qui souvent ne lui sera même point montrée, et qu'ainsi faute de pillard ne survivraient point les sculpteurs, peu m'importe que l'entrepôt porte un nom d'homme. Il n'est que véhicule, voie et passage.
Et si tu me reproches à l'entrepôt des grains d'être en retour entrepôt du poème et de la sculpture et du palais et ainsi d'en frustrer l'oreille ou le regard du peuple, je te répondrai d'abord que bien au contraire la vanité de l'opulent de ventre l'inclinera à faire étalage de ses merveilles, comme il en est de toute évidence pour le cas du palais, puisqu'une civilisation ne repose point sur l'usage des objets créés mais sur la chaleur de la création, comme il en est, t'ai-je déjà dit, de ces empires qui rayonnent de l'art de la danse, bien que ni l'opulent de ventre dans ses vitrines, ni le peuple dans son musée n'enferment la danse dansée car il n'en est point de provision.
Et si tu me reproches à l'opulent de ventre d'être dix fois contre une de goût vulgaire et favorisant les poètes de clair de lune ou les sculpteurs à ressemblance, je te répondrai que peu m'importe, puisque si je désire la fleur de l'arbre, me faut accepter l'arbre entier, et de même l'effort des dix mille mauvais sculpteurs, pour l'apparition d'un seul qui compte. J'exige donc dix mille entrepôts de mauvais goût, contre un seul qui sache discerner.
Mais certes s'il n'est point de contraires, et si la mer est condition du navire, il est cependant des navires qui sont dévorés par la mer. Et il peut être des opulents de ventre qui soient autre chose que véhicule, voie et charroi, donc condition, et dévorent le peuple pour le seul plaisir de leur digestion. Ne faut pas que la mer dévore le navire, que la contrainte dévore la liberté, que le mauvais sculpteur dévore le bon sculpteur, et que l'opulent de ventre dévore l'empire.
Tu me demanderas ici de te découvrir par ma logique un système qui nous sauvera du péril. Et il n'en est point. Tu ne demandes point comment régir les pierres pour qu'elles s'assemblent en cathédrale. La cathédrale n'est point de leur étage. Elle est de l'architecte qui a livré sa graine, laquelle draine les pierres. Faut que je sois et de mon poème fonde la pente vers Dieu, alors elle drainera et la faveur du peuple, et les graines de l'entrepôt, et les démarches de l'opulent de ventre, pour Sa Gloire.
Ne crois pas que je m'intéresse au sauvetage de l'entrepôt à cause qu'il porte un nom. Je ne sauve pas pour elle-même la mauvaise odeur de l'égoutier. L'égoutier n'est que voie, véhicule et charroi. Ne crois pas que je m'intéresse à la haine des matériaux contre quoi que ce soit qui se distingue d'eux. Mon peuple n'est que voie, véhicule et charroi. Dédaigneux et de la musique comme de la flatterie des premiers, de la haine comme des applaudissements des seconds, et ne servant que Dieu à travers, du versant de ma montagne où me voilà plus solitaire que le sanglier des cavernes, et plus immobile que l'arbre qui simplement, au cours du temps, change la rocaille en poignée de fleurs à graines qu'il livre au vent — et ainsi s'envole en lumière l'humus aveugle — , me situant à l'extérieur des faux litiges dans mon irréparable exil, n'étant ni pour les uns contre les autres, ni pour les seconds contre les premiers, dominant les clans, les partis, les factions, luttant pour l'arbre seul contre les éléments de l'arbre, et pour les éléments de l'arbre, au nom de l'arbre qui protestera contre moi?
CLXXXI
Me vint le litige que je ne pouvais amener mon peuple à la lumière des vérités qu'à travers des actes, non par des mots. Car la vie, il importe de la construire comme un temple afin qu'elle montre un visage. Et que ferais-tu de jours tous égaux, comme de pierres bien alignées? Mais tu dis quand te voilà vieux: «J'ai souhaité la fête de mes pères, j'ai enseigné mes fils, puis leur ai donné des épouses, puis quelques-uns, que Dieu m'a repris une fois bâtis, — car il en use pour sa gloire — je les ai pieusement ensevelis.»
Car il en est de toi comme de la graine merveilleuse qui élève la terre au rang de cantique et l'offre au soleil. Puis ce blé tu l'élevés au rang de lumière dans le regard de la bien-aimée qui te sourit, puis elle te forme les mots de la prière. Et moi si je sème des graines, il en est donc déjà comme d'une prière récitée le soir. Et moi je suis celui qui va lentement, répandant le blé sous les étoiles, et ne puis mesurer mon rôle si je me tiens trop myope et le nez contre. De la graine sortira l'épi, l'épi sera changé en chair de l'homme, et de l'homme sortira le temple à la gloire de Dieu. Et je pourrai dire de ce blé qu'il a le pouvoir d'assembler les pierres.
Pour que la terre se fasse basilique il suffit d'une graine ailée au gré des vents.
CLXXXII
Je tracerai mon sillon, sans d'abord comprendre. Simplement j'irai… Je suis de l'empire et lui de moi, ne m'en sachant point distinguer. N'ayant rien à attendre de ce que je n'ai d'abord fondé, père de mes fils qui sont de moi. Ni généreux, ni avare, ni me sacrifiant, ni ne sollicitant les sacrifices, car si je meurs sur les remparts je ne me sacrifie point pour la ville, mais pour moi qui suis de la ville. Et certes, ce dont je vis, je meurs. Mais tu recherches comme un objet à vendre les grandes joies vives qui t'ont d'abord été données comme récompenses. Ainsi la cité au cœur des sables te devenait fleur pourpre, riche de chair, et tu la palpais ne te lassant point de t'en réjouir. Déambulant au large de ses marches, tirant ton plaisir des grands éboulis des légumes de couleur, des pyramides de mandarines bien installées à la façon de Capitales dans la province de leur odeur, et par-dessus tout des épices qui ont pouvoir de diamant car une seule pincée de ce poivre doux, que t'ont ramené des contrées lointaines la procession des voiliers sous leur cornette, réinstalle en toi et le sel de la mer et le goudron des ports et l'odeur des courroies de cuir qui, dans l'aridité interminable, quand tu étais en marche vers le miracle de la mer, ont embaumé tes caravanes. Et c'est pourquoi je dis que le pathétique du marché d'épices tu l'as fondé par les cals, les éraflures, les tuméfactions et les marinages de ta propre chair.
Mais qu'iras-tu chercher ici, s'il ne s'agit plus, comme l'on brûle des réserves d'huile, de faire chanter encore des victoires?
Ah! d'avoir une fois goûté l'eau du puits d'El Ksour! Me suffit certes du cérémonial d'une fête pour qu'une fontaine me soit cantique…
Ainsi j'irai. Je commencerai sans ferveur, mais, faisant du grenier l'escale des graines, je ne sais distinguer l'engrangement de la consommation du blé engrangé. J'ai voulu m'asseoir et goûter la paix. Et voici qu'il n'est point de paix. Et voici que je reconnais qu'ils se sont trompés ceux qui me voulaient installer sur mes victoires passées, s'imaginant que l'on peut enfermer et réserver une victoire, alors qu'il en est ici comme du vent lequel, si tu le réserves, n'est plus.
Fou celui-là qui enfermait l'eau dans son urne parce qu'il aimait le chant des fontaines.
Ah! Seigneur! je me fais chemin et véhicule. Je vais et viens. Je fais mon labour d'âne ou de cheval, avec ma patience têtue. Je ne connais que la terre que je retourne, et, dans mon tablier noué, le ruissellement sur mes doigts de la grenaille des semences. A Toi d'inventer le printemps et de dérouler les moissons, selon Ta gloire.
Donc je vais contre le courant. Je m'inflige ces tristes pas de ronde qui sont de la sentinelle penchée à dormir, quand à peine elle rêve de la soupe, afin que le dieu des sentinelles se dise une fois l'an: «Qu'elle est belle cette demeure… qu'elle est fidèle… qu'elle est donc austère dans sa vigilance!» Je te récompenserai de tes cent mille pas de ronde. Je m'en viendrai te visiter. Et ce seront mes bras qui porteront les armes. Mais comme prêtés et mêlés aux tiens. Et tu te sentiras couvrant l'empire. Et ce seront mes yeux qui recenseront du haut des remparts la splendeur de la ville. Et toi et moi et ville ne feront qu'un. Alors l'amour te sera comme une brûlure. Et si l'éclat de l'incendie promet d'être assez beau pour payer le bois de ta vie que bûche à bûche tu as amoncelé, je te permettrai de mourir.
CLXXXIII
La graine se pourrait contempler et se dire: «Combien je suis belle et puissante et vigoureuse! Je suis cèdre. Mieux encore, je suis cèdre dans son essence.» Mais je dis, moi, qu'elle n'est rien encore. Elle est véhicule, voie et passage. Elle est opérateur. Qu'elle me fasse son opération! Qu'elle conduise lentement la terre vers l'arbre. Qu'elle installe le cèdre pour la gloire de Dieu. Alors je la jugerai sur ses branchages. Mais eux de même se considèrent. «Je suis tel ou tel.» Ils se croient provision de merveilles. Il est une porte en eux sur des trésors bien composés. Suffit de la découvrir à tâtons. Et ils te montent au hasard leurs éructations en poèmes. Mais tu les entends éructer sans bien t'émouvoir.
Ainsi du sorcier de la tribu nègre. Il rassemble au hasard et d'un air entendu, tout un matériel d'herbes, d'ingrédients et d'organes bizarres. Il te remue le tout dans sa grande soupière, par nuit sans lune. Il prononce des mots et des mots et des mots. Il attend que, de sa cuisine, un pouvoir invisible émane qui culbutera ton armée, laquelle est en marche vers sa tanière. Mais rien ne se montre. Et il recommence. Et il change les mots. Et il change les herbes. Et certes, il ne se trompait point dans l'ambition de son souhait. Car j'ai vu la pâte de bois mélangée de liqueur noirâtre renverser les empires. S'agissait de ma lettre qui décidait la guerre. J'ai connu la soupière d'où sortait la victoire. On y malaxait la poudre à fusil. J'ai entendu le faible tremblement de l'air, sorti d'abord d'une simple poitrine, embraser mon peuple de proche en proche à la façon d'un incendie. Tel prêchait pour la rébellion. J'ai aussi connu des pierres convenablement disposées qui ouvraient un vaisseau de silence.
Mais je n'ai jamais rien vu sortir des matériaux de hasard s'ils ne trouvaient point en quelque esprit d'homme leur commune mesure. Et si le poème me peut émouvoir, par contre nul assemblage de caractères issu du désordre de jeux d'enfants ne m'a jamais tiré de larmes. Car n'est rien la graine non exprimée qui prétend faire admirer l'arbre à l'ascension duquel elle ne s'est point employée.
Certes tu tends vers Dieu. Mais de ce que tu puisses devenir ne déduis point que tu sois. Tes éructations ne transportent rien. Lorsque midi brûle, la graine, fût-elle de cèdre, ne me verse point d'ombre.
Les temps cruels réveillent l'archange endormi. Qu'il craque à travers nous ses langes et éclate sous les regards! Petits langages subtils, qu'il vous absorbe et vous renoue. Qu'il nous pousse un cri véritable. Cri vers l'absente. Cri de la haine contre la meute. Cri pour le pain. Qu'il remplisse de signification le moissonneur, ou la moisson, ou le vent à la main profonde sur les blés, ou l'amour, ou quoi que ce soit qui trempe d'abord dans la lenteur.
Mais tu t'en vas, pillard, au quartier réservé de la ville chercher, par des jeux compliqués, à faire sur toi retentir l'amour, alors qu'il est du rôle de l'amour de faire retentir sur toi la main simple de la simple épouse sur ton épaule.
Certes, il n'est que magie et il est du rôle du cérémonial de te conduire vers des captures qui ne sont point de l'essence des pièges, comme il en est de la brûlure de cœur que ceux du Nord tirent une fois l'an d'un mélange de résine, de bois verni et de cire chaude. Mais je dis fausse magie et paresse et incohérence ta trituration dans ta soupière d'ingrédients de hasard, dans l'attente d'un miracle que tu n'aurais point préparé. Car, oubliant de devenir, tu prétends marcher à ta propre rencontre. Et dès lors il n'est plus d'espoir. Se referment sur toi les portes de bronze.
CLXXXIV
Mélancolique, j'étais, car je me tourmentais à propos des hommes. Chacun tourné vers soi et ne sachant plus quoi souhaiter. Car quels biens souhaiterais-tu si tu désires te les soumettre et qu'ils t'augmentent? L'arbre, certes, cherche les sucs du sol pour s'en nourrir et les transformer en soi-même. La bête l'herbe ou quelque autre bête qu'elle transformera en soi-même. Et toi aussi tu te nourris. Mais hors ta nourriture que souhaiteras-tu dont tu puisses toi-même faire usage? De ce que l'encens plaît à l'orgueil, tu loues des hommes pour t'acclamer. Et ils t'acclament. Et voici que les acclamations te sont vaines. De ce que les tapis de haute laine font douces les demeures, tu les fais acheter par la ville. Tu en encombres ta maison. Et voici qu'ils te sont stériles. Tu jalouses ton voisin de ce que son domaine est royal. Tu l'en dépouilles. Tu t'y installes. Et il n'a rien à te livrer qui t'intéresse. Il est tel poste que tu brigues. Et tu intrigues pour l'obtenir. Et tu l'obtiens. Et il n'est lui-même que maison vide.
Car une maison, ne suffit point, pour en être heureux, qu'elle soit luxueuse ou commode ou ornementale et que tu t'y puisses étaler, la croyant tienne. D'abord parce qu'il n'est rien qui soit tien puisque tu mourras et qu'il importe non qu'elle soit de toi — car c'est elle qui s'en trouve embellie ou diminuée — mais que tu sois d'elle car alors elle te mène quelque part, comme il en est de la maison qui abritera ta dynastie. Tu ne te réjouis point des objets mais des routes qu'ils t'ouvrent. Ensuite parce qu'il serait trop aisé que tel vagabond égoïste et morne se puisse offrir une vie d'opulence et de faste rien qu'en cultivant l'illusion d'être prince en marchant de long en large devant le palais du roi: «Voici mon palais», dirait-il. Et en effet, au seigneur véritable non plus, le palais, dans son opulence, ne lui sert de rien dans l'instant. Il n'occupe qu'une salle à la fois. Il lui arrive de fermer les yeux ou de lire ou de conserver et ainsi, de cette salle même, de ne rien voir. De même qu'il se peut que, se promenant dans le jardin, il tourne le dos à l'architecture. Et cependant il est le maître du palais, et orgueilleux et peut-être ennobli de cœur, et contenant en soi jusqu'au silence de la salle oubliée du Conseil, et jusqu'aux mansardes et jusqu'aux caves. Donc il pourrait être du jeu du mendiant, puisque rien, hors l'idée, ne le distingue du seigneur, de s'en imaginer le maître et de se pavaner lentement de long en large comme revêtu d'une âme à traîne. Et cependant peu efficace sera le jeu, et les sentiments inventés participeront de la pourriture du rêve. A peine jouera sur lui le faible mimétisme qui te fait rentrer les épaules si je décris un carnage, ou te réjouir du vague bonheur que te raconte telle chanson.
Ce qui est de ton corps tu te l'attribues et le changes en toi. Mais c'est faussement que tu prétends agir de même en ce qui concerne l'esprit et le cœur. Car peu riches en vérités sont tes joies tirées de tes digestions.
Mais, bien plus, tu ne digères ni le palais, ni l'aiguière d'argent, ni l'amitié de ton ami. Le palais restera palais et l'aiguière restera aiguière. Et les amis continueront leur vie.
Or, moi, je suis l'opérateur qui, d'un mendiant en apparence semblable au roi, puisqu'il contemple le palais, ou mieux que le palais, la mer, ou mieux que la mer, la Voie Lactée, mais ne sait rien extraire pour soi de ce morne coup d'œil sur l'étendue, tire un roi véritable malgré que rien, dans les apparences, ne soit changé. Et, en effet, il n'y aurait rien à changer dans les apparences, puisque sont les mêmes seigneur et mendiant, sont les mêmes celui-là qui aime et celui-là qui pleure l'amour perdu, s'ils sont assis au seuil de leur demeure, dans la paix du soir. Mais l'un des deux, et peut-être le mieux portant, et le plus riche, et le plus orné d'esprit et de cœur, s'ira, ce soir, si nul ne le retient, plonger dans la mer. Donc pour, de toi qui es l'un, tirer l'autre, point n'est besoin de rien te procurer qui soit visible et matériel, ou te modifier en quoi que ce soit. Suffit que je t'enseigne le langage qui te permette de lire en ce qui est autour de toi et en toi tel visage neuf et brûlant pour le cœur, comme il en est, si te voilà morne, de quelques pièces de bois grossier, disposées au hasard sur une planche, mais qui, si je t'ai élevé à la science du jeu d'échecs, te verseront le rayonnement de leur problème.
C'est pourquoi je les considère dans le silence de mon amour sans leur reprocher leur ennui qui n'est point d'eux-mêmes, mais de leur langage, sachant que, du roi victorieux qui respire le vent du désert et du mendiant qui s'abreuve à la même rivière ailée, il n'est rien qu'un langage qui les distingue, mais qu'injuste je serais si je reprochais au mendiant, sans l'avoir d'abord tiré hors de soi, de ne point éprouver les sentiments d'un roi victorieux dans sa victoire.
Je donne les clefs de l'étendue.
CLXXXV
Et l'un et l'autre, je les voyais parmi les provisions du monde et le miel accompli. Mais semblables à celui-là qui va parmi la ville morte — morte pour lui — mais miraculeuse derrière les murs — ou celui-là encore qui écoute réciter le poème dans un langage qui ne lui fut point enseigné — ou coudoie la femme pour qui tel autre accepterait volontiers de mourir, mais que lui-même oublie d'aimer…
Je vous enseignerai l'usage de l'amour. Qu'impor-tent les objets du culte. J'ai vu dans l'embuscade autour du puits celui-là qui eût pu survivre se laisser remplir les yeux de nuit à cause de tel renard des sables qui, ayant longtemps vécu de sa tendresse, s'était échappé à l'heure de l'instinct. Ah! mes soldats dont le repos ressemble à un autre repos — et la misère à une autre misère — il suffirait pour vous exalter que cette nuit soit celle d'un retour, ce tertre le tertre d'une espérance, ce voisin l'ami attendu, ce mouton sur la braise le repas d'un anniversaire, ces mots, les mots d'un chant. Suffirait d'une architecture, d'une musique, d'une victoire qui vous donne un sens à vous-mêmes, suffirait que de vos cailloux je vous enseigne comme à l'enfant à tirer une flotte de guerre, suffirait d'un jeu, et le vent du plaisir passerait sur vous comme sur un arbre. Mais vous voilà défaits et disparates et ne cherchant rien que vous-mêmes, et ainsi découvrant le vide car vous êtes un nœud de relations et non rien d'autre, et s'il n'est point de relation vous ne trouverez en vous-mêmes qu'un carrefour mort. Et il n'est rien à espérer s'il n'est en toi amour que de toi-même. Car je te l'ai dit du temple. La pierre ne sert ni soi-même ni les autres pierres, mais l'élan de pierre que toutes ensemble elles composent et qui les sert toutes en retour. Et peut-être pourras-tu vivre de l'élan vers le roi à cause que vous serez soldats d'un roi, toi et tes camarades.
«Seigneur, disais-je, donnez-moi la force de l'amour! Il est bâton noueux pour l'ascension de la montagne. Faites-moi berger pour les conduire.»
Je te parlerai donc sur le sens du trésor. Lequel est d'abord invisible n'étant jamais de l'essence des matériaux. Tu as connu le visiteur du soir. Celui-là simplement qui s'assoit dans l'auberge, pose son bâton et sourit. On l'entoure: «D'où viens-tu?» Tu connais le pouvoir du sourire.