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«Mais de mon peuple?

«Ah! Seigneur, ils se sont aimés de génération en génération. Ils ont composé leurs poèmes. Ils se sont bâti des maisons, ils les ont habillées de leurs tapis de haute laine. Ils se sont perpétués. Ils ont élevé leurs petits et déposé les générations usées dans les corbeilles de Tes vendanges. Ils se sont rassemblés aux jours de fête. Ils ont prié. Ils ont chanté. Ils ont couru. Ils se sont reposés d'avoir couru. Il leur a poussé des cals dans les paumes. Leurs yeux ont vu, se sont émerveillés, puis se sont emplis de ténèbres. Ils se sont également haïs. Ils se sont divisés les uns d'avec les autres. Ils se sont déchirés. Ils ont lapidé les princes nés d'eux-mêmes. Puis ils ont pris leur place et se sont entre eux lapidés. Oh! Seigneur, si semblables leurs haines, leurs condamnations, leurs supplices à une sourde et funèbre cérémonie. Oh! Seigneur, ne m'en effrayant point, de mon altitude, semblable qu'elle était aux gémissements et aux craquements du navire. Ou à la douleur de l'enfantement. Seigneur, ainsi des arbres qui se poussent l'un l'autre, s'écrasent et s'étouffent à la poursuite du soleil. Cependant du soleil on peut dire qu'il tire le printemps du sol et se fait célébrer par les arbres. Et la forêt est composée des arbres, bien que tous y soient ennemis. Et le vent tire sa louange de cette harpe! Ah! Seigneur, myope et le nez contre, que connaîtrais-je d'eux dans leurs diversités? Mais voici qu'ils reposent. Réservées pour la nuit les paroles mensongères, endormis les appétits et les calculs. Détendues les jalousies. Ah! Seigneur, me voici promenant mon regard sur les travaux qu'ils ont laissés en friche, et confondu, comme au seuil de la vérité, par une signification qui ne m'est point déverrouillée encore, et qu'il importe que je dégage, afin qu'elle soit.

«Seigneur, de mon peintre, s'il peint, que savent les doigts, l'oreille ou la chevelure? Ou la cheville ou la hanche ou le bras? Rien. L'œuvre qui vient draine leurs mouvements et naît, ardente, de tant de souhaits contradictoires. Mais myope et le nez contre, nul ne connaît rien que mouvements incohérents, grattements du pinceau ou taches de couleur. Et que savent les cloutiers ou les scieurs de planches de la majesté du navire? Ainsi de mon peuple si je le divise. Que connaît l'avare et l'opulent au ventre lourd, et le ministre, et le bourreau, et le berger? Sans doute même, s'il en est un qui voit plus clair, c'est celui-là qui mène les bêtes à l'abreuvoir ou celle-là qui accouche ou cet autre qui meurt, non le savant, non le rabougri aux doigts d'encre, car ils ne connaissent point la lenteur. Et ils ne servent rien d'essentiel, alors que tel qui rabote sa planche la voit devenir et grandit.

«Endormies leurs passions étroites, je vois le patrimoine fondé par l'avare. Et tel qui ne vaut rien et pille pour soi les richesses d'autrui, ministre prévaricateur, il les déverse à son tour dans les mains de ceux qui cisèlent les objets d'ivoire et d'or. Et se cisèlent et se sculptent l'or et l'ivoire. Et tel qui condamne injustement fonde l'âpre amour de la vérité et de la justice. Et tel qui touche sur les matériaux du temple s'efforce plus fort de dresser ce temple.

«J'ai vu s'élever des temples au mépris de l'usuel, à travers les convoitises d'hommes. J'ai vu les esclaves charrier les pierres, fouettés par des gardes-chiourme de bagne. J'ai vu le chef d'équipe voler sur les salaires. Ah! Seigneur, myope et le nez contre, je n'ai rien vu jamais que lâcheté, sottise et lucre. Mais de la montagne où je m'assieds, voici que j'aperçois l'ascension d'un temple dans la lumière.»

CXC

Me vint la connaissance de ce que point ne sont de la même essence l'acceptation du risque de mort et l'acceptation de la mort. Et j'ai connu des jeunes gens qui superbement défiaient la mort. Et c'est en général qu'il était des femmes pour les applaudir. Tu reviens de la guerre et te plaît le cantique que te chantent leurs yeux. Et tu acceptes l'épreuve du fer où tu mets en jeu ta virilité, car cela seul existe que tu offres et risques de perdre. Et le savent bien les joueurs qui hasardent leur fortune aux dés, car rien de leur fortune ne les sert dans l'instant mais voici qu'elle devient caution d'un dé et toute pathétique dans la main, et tu lances sur la table grossière tes cubes d'or qui deviennent déroulement des plaines, des pâturages et des moissons de ton domaine.

L'homme donc revient déambulant dans la lumière de sa victoire, l'épaule lourde du poids des armes qu'il a conquises, et peut-être même fleuries de sang. Et voici qu'il rayonne pour un temps seulement, peut-être, mais pour un temps. Car tu ne peux vivre de ta victoire.

Donc l'acceptation du risque de mort, c'est l'acceptadon de la vie. Et l'amour du danger, c'est l'amour de la vie. De même que ta victoire, c'était ton risque de défaite surmonté par ta création, et tu n'as jamais vu l'homme, régnant sans risque sur les animaux domestiques, se prévaloir d'être vainqueur.

Mais j'exige plus de toi, si je te veux soldat fertile pour l'empire. Bien qu'il soit ici un seuil difficile à franchir, car une chose est d'accepter le risque de mort, autre chose d'accepter la mort.

Je te veux d'un arbre et soumis à l'arbre. Je veux que ton orgueil loge dans l'arbre. Et ta vie, afin qu'elle prenne un sens.

L'acceptation du risque n'est cadeau qu'à toi-même. Tu aimes respirer pleinement et dominer les filles par ton éclat. Et cette acceptation du risque, tu as besoin de la raconter, elle est marchandise pour échange. Ainsi vantards mes caporaux. Mais ils n'honorent encore qu'eux-mêmes.

Autre chose de perdre ta fortune aux dés pour l'avoir voulu ressentir et bloquer toute dans ta main, pour avoir voulu la sentir dans ta main, concrète et substantielle, et toute présente dans l'instant même, avec son poids de chaumes et d'épis engrangés, et de bêtes dans leurs pâturages, et de villages aux respirations de fumée légère qui sont signe de la vie de l'homme, et autre chose tes mêmes granges, tes mêmes bêtes, tes mêmes villages, de t'en dépouiller pour vivre plus loin. Autre chose d'aiguiser ta fortune et de la faire brûlante dans l'instant du risque, et de la renoncer, comme tel qui se dépouille un à un de ses vêtements, et dédaigneusement se décortique de ses sandales sur la plage, afin d'épouser, nu, la mer. Te faut mourir pour épouser.

Te faut survivre à la façon des vieilles qui s'usent les yeux à la couture des draps d'église dont elles habillent leur Dieu. Elles se font vêtement d'un Dieu. Et la tige de lin, par le miracle de leurs doigts, se fait prière.

Car tu n'es que voie et passage et ne peux réellement vivre que de ce que tu transformes. L'arbre, la terre en branches. L'abeille, la fleur en miel. Et ton labour, la terre noire en incendie de blé.

M'importe donc d'abord que ton Dieu te soit plus réel que le pain où tu plantes les dents. Alors t'enivrera jusqu'à ton sacrifice, lequel sera mariage dans l'amour.

Mais tu as tout détruit et tout dilapidé, ayant perdu le sens de la fête, et croyant t'enrichir de distribuer tes provisions au jour le jour. Car tu te trompes sur le sens du temps. Sont venus tes historiens, tes logiciens et tes critiques. Ont considéré les matériaux et, de ne rien lire au travers, t'ont conseillé d'en jouir. Et tu as refusé le jeûne qui était condition du repas de fête. Tu as refusé l'amputation de la part de blé qui, d'être brûlé pour la fête, créait la lumière du blé.

Et tu ne conçois plus qu'il soit un instant qui vaille la vie, aveuglé que tu es par ta misérable arithmétique.

CXCI

Me vint donc de méditer sur l'acceptation de la mort. Car logiciens, historiens et critiques ont célébré pour eux-mêmes les matériaux qui servent à tes basiliques (et tu as cru qu'il s'agissait d'eux, alors qu'une anse d'aiguière d'argent, si la courbe s'en montre heureuse, vaut plus que l'aiguière d'or tout entière et te caresse mieux l'esprit et le cœur). Voici donc que, mal éclairé dans la direction de tes désirs, tu imagines tirer ton bonheur de la possession et t'essoufles à empiler en tas les pierres qui eussent été ailleurs pierres de basilique, et dont tu fais la condition de ton bonheur. Alors que d'une seule pierre tel autre se réchauffe l'esprit et le cœur s'il y taille le visage de son dieu.

Tu es semblable au joueur qui, d'ignorer le jeu des échecs, cherche son plaisir dans l'empilage de pièces d'or et d'ivoire, et n'y trouve que l'ennui, alors que l'autre, que la divinité des règles a réveillé au jeu subtil, fera sa lumière de simples copeaux d'un bois grossier. Car l'envie de tout dénombrer te fait t'attacher aux matériaux et non au visage qu'ils composent et qu'il importe d'abord de reconnaître. C'est pourquoi il s'ensuit nécessairement que tu tiennes d'abord à la vie comme à l'empilage des jours, alors que si le temple est pur de lignes, tu serais bien fou de regretter qu'il n'ait pas assemblé plus de pierres.

Ne me décompte donc pas, pour m'éblouir, le nombre des pierres de ta maison, des pâturages de ton domaine, des bêtes de tes troupeaux, des bijoux de ta femme, ni même des souvenirs de tes amours. Peu m'importe. Je veux connaître la qualité de la maison bâtie, la ferveur de la religion de ton domaine, et si le repas s'y déroule joyeux au soir du travail accompli. Et quel amour tu as construit, et contre quoi, de plus durable que toi-même, s'est échangée ton existence. Je te veux devenu. Je te veux lire à ta création, non aux matériaux inemployés dont tu fais ta vaine gloire.

Mais tu me viens avec ce litige sur l'instinct. Car il te pousse à fuir la mort et tu as observé de tout animal qu'il cherche à vivre. «La vocation de survivre, me diras-tu, domine toute vocation. Le présent de la vie est inestimable et je me dois d'en sauver en moi la lumière.» Et tu combattras avec héroïsme pour te sauver, certes. Tu montreras le courage du siège, ou de la conquête, ou du pillage. Tu t'enivreras de l'ivresse du fort qui accepte de tout jeter dans la balance afin de mesurer qu'il pèse. Mais tu n'iras point mourir en silence dans le secret du don consenti.

Cependant je te montrerai le père qui vient de plonger dans la vocation du gouffre, à cause que son fils s'y débat et que son visage apparaît encore par intervalles, de plus en plus pâle, comme de l'apparition de la lune dans les déchirures du nuage. Et je te dirai: «Le père, donc, n'est pas dominé par l'instinct de vivre…

— Oui, diras-tu. Mais l'instinct va plus loin. Il vaut pour le père et le fils. Il vaut pour la garnison qui délègue ses membres. Le père est lié au fils…»

Et plus souhaitable, et complexe, et lourde de mots est ta réponse. Mais je te dirai encore pour t'instruire:

«Certes, il est un instinct vers la vie. Mais il n'est qu'un aspect d'un instinct plus fort. L'instinct essentiel est l'instinct de la permanence. Et celui-là qui a été bâti vivant de chair, cherche sa permanence dans la permanence de sa chair. Et celui-là qui a été bâti dans l'amour de l'enfant, cherche sa permanence dans le sauvetage de l'enfant. Et celui-là qui a été bâti dans l'amour de Dieu cherche sa permanence dans son ascension en Dieu. Tu ne cherches point ce que tu ignores, tu cherches à sauver les conditions de ta grandeur dans la mesure où tu la sens. De ton amour dans la mesure où tu éprouves l'amour. Et je puis t'échanger ta vie contre plus haut qu'elle, sans que rien te soit enlevé.»

CXCII

Car tu n'as rien deviné de la joie si tu crois que l'arbre lui-même vit pour l'arbre qu'il est, enfermé dans sa gaine. Il est source de graines ailées et se transforme et s'embellit de génération en génération. Il marche, non à ta façon, mais comme un incendie au gré des vents. Tu plantes un cèdre sur la montagne et voilà ta forêt qui lentement, au long des siècles, déambule.

Que croirait l'arbre de soi-même? Il se croirait racines, tronc et feuillages. Il croirait se servir en plantant ses racines, mais il n'est que voie et passage. La terre à travers lui se marie au miel du soleil, pousse des bourgeons, ouvre des fleurs, compose des graines, et la graine emporte la vie, comme un feu préparé mais invisible encore.

Si je sème au vent j'incendie la terre. Mais tu regardes au ralenti. Tu vois ce feuillage immobile, ce poids de branches bien installées, et tu crois l'arbre sédentaire, vivant de soi, muré en soi. Myope et le nez contre, tu vois de travers. Te suffit de te reculer et d'accélérer le pendule des jours, pour voir de ta graine jaillir la flamme et de la flamme d'autres flammes et marcher ainsi l'incendie se dévêtant de ses dépouilles de bois consumé, car la forêt brûle en silence. Et tu ne vois plus cet arbre-ci ni l'autre. Et tu comprends bien, des racines, qu'elles ne servaient ni l'un ni l'autre, mais ce feu dévorant en même temps que constructeur, et la masse de feuillage sombre qui habille ta montagne n'est plus que terre fécondée par le soleil. Et s'installent les lièvres dans la clairière, et dans les branches les oiseaux. Et tu ne sais plus, de tes racines, dire qui d'abord elles servent. Il n'est plus qu'étapes et passages. Et pourquoi voudrais-tu croire de l'arbre ce que tu ne crois point de la semence? Tu ne dis point: «La semence vit pour soi. Elle est accomplie. La tige vit pour soi. Elle est accomplie. La fleur en quoi elle se change vit pour soi, elle est accomplie. La semence qu'elle a composée vit pour soi, elle est accomplie.» Et de même une fois encore du germe neuf qui pousse sa tige têtue entre les pierres. Quelle étape me vas-tu choisir pour la faire aboutissement? Moi, je ne connais rien qu'ascension de la terre dans le soleil.

Ainsi de l'homme et de mon peuple dont j'ignore où il va. Closes sont les granges et murées les demeures quand vient la nuit. Dorment les enfants, dorment les vieilles et les vieux, que saurais-je dire de leur chemin? Si difficile à démêler, si imparfaitement précisé par la démarche d'une saison, laquelle n'ajoute qu'une ride à la vieille, laquelle n'ajoute que quelques mots au langage de l'enfant, laquelle à peine change le sourire. Laquelle ne change rien de la perfection ni de l'imperfection de l'homme. Et cependant, mon peuple, je te vois, si j'embrasse des générations, t'éveiller à toi-même et te reconnaître.

Mais certes nul ne pense hors de soi. Et cela est bien ainsi. Importe que le ciseleur cisèle l'argent sans se distraire. Que le géomètre songe géométrie. Que le roi règne. Car ils sont condition de la marche. De même que les forgeurs de clous chantent les cantiques des forgeurs de clous, et les scieurs de planches, les cantiques des scieurs de planches, bien qu'ils président à la naissance du navire. Mais salutaire leur est la connaissance du voilier par le poème. N'en aimeront pas moins leurs planches et leurs clous, bien au contraire, ceux qui auront ainsi compris qu'ils se retrouvent et s'achèvent dans ce long cygne ailé et nourri des vents de la mer.

Ainsi, bien que ton but ne t'épargne point, du fait même de sa grandeur, de balayer une fois de plus ta chambre au petit jour, ou de semer cette poignée d'orge après tant d'autres, ou de refaire tel geste de travail, ou d'instruire ton fils d'un mot de plus ou d'une prière — de même que la connaissance du voilier te doit faire chérir et non dédaigner tes planches et tes clous — ainsi je te veux connaissant avec certitude qu'il ne s'agit ni de ton repas, ni de ta prière, ni de ton labour, ni de ton enfant, ni de ta fête auprès des tiens, ni de l'objet dont tu honores ta maison, car ils ne sont que condition, voie et passage. Sachant que, de t'en avertir, loin de te les faire mépriser je te les ferai honorer mieux les uns et les autres, de même que le chemin et ses détours, et l'odeur de ses églantiers et ses sillons et ses pentes au fil des collines, tu l'en chériras et connaîtras mieux s'il est, non méandre stérile où tu t'ennuies, mais route vers la mer.

Et je ne te permets point de dire: «A quoi me sert ce balayage, ce fardeau à traîner, cet enfant à nourrir, ce livre à connaître?» Car s'il est bon que tu t'endormes, rêves de soupe et non d'empire, à la façon des sentinelles, il est bon que tu te tiennes prêt pour la visite, laquelle ne s'annonce point, mais fait pour un instant ta clarté d'œil et d'oreille, et change ton balayage triste en service d'un culte qu'il n'est point de mots pour contenir.

Ainsi chaque battement de ton cœur, chaque souffrance, chaque désir, chaque mélancolie du soir, chaque repas, chaque effort de travail, chaque sourire, chaque lassitude au fil des jours, chaque réveil, chaque douceur de t'endormir, ont sens du dieu qui se lit au travers.

Vous ne trouverez rien si vous vous changez en sédentaires, croyant être provision faite, vous-même, parmi vos provisions. Car il n'est point de provision et, qui cesse de croître, meurt.

CXCIII

Car te ruine ton égalité. Tu dis: «Que l'on partage cette perle entre tous. Chacun des plongeurs l'eût pu trouver.»

Et la mer n'est plus merveilleuse, source de joie et miracle de la destinée. Et la plongée de tel ou tel n'est plus cérémonial d'un miracle et merveilleuse comme une aventure de légende, à cause de telle perle noire trouvée l'autre année par un autre.

Car de même que je te désire économisant toute l'année et te réduisant et te privant afin d'épargner pour la fête unique dont le sens ne loge point dans l'état de fête, car la fête n'est que d'une seconde — la fête est éclosion, victoire, visite du prince — mais dont le sens est de parfumer toute ton année du goût de souhait et du souvenir de la récompense, car n'est beau le chemin que s'il va vers la mer — et tu prépares le nid en vue de l'éclosion qui n'est point de l'essence du nid, et tu peines au combat en vue d'une victoire qui n'est point de l'essence du combat, et tu prépares, l'an durant, ta maison pour le prince — de même je te désire n'égalisant pas de l'un en l'autre au nom d'une vaine justice, car tu ne feras point égaux tel qui est vieux et tel qui est jeune, et ton égalité toujours sera bancale. Et ton partage de la perle ne donnera rien à aucun, mais je te veux te dépouillant de ta maigre part afin que celui-là qui trouvera la perle entière revienne chez toi tout rayonnant de son sourire et, car sa femme l'interroge, disant «Devine!» et laissant bien voir son poing fermé, car il veut agacer la curiosité et se réjouir en soi du bonheur qu'il a le pouvoir de répandre rien qu'en ouvrant les doigts…

Et tous sont enrichis. Car il est preuve que la fouille de la mer est autre chose qu'un simple labeur de misère. Ainsi les récits d'amour que te chantent mes conteurs t'enseignent le goût de l'amour. Et la beauté qu'ils célèbrent embellit toutes les femmes. Car s'il en est une qui vaut que l'on meure pour la douceur de sa capture, c'est l'amour qui vaut que l'on meure, à travers elle, et toute femme en est enchantée et embellie, car chacune, peut-être, cache dans son secret le trésor particulier d'une perle merveilleuse, comme la mer.

Et tu n'approcheras plus l'une d'elles sans que te batte un peu le cœur, comme les plongeurs du golfe de Corail, lorsqu'ils épousent la mer.

Tu es injuste pour les jours ordinaires quand tu prépares la fête, mais la fête à venir embaume les jours ordinaires, et tu es plus riche de ce qu'elle soit. Tu es injuste envers toi-même si tu ne partages pas la perle du voisin, mais la perle qui lui échoit illuminera tes plongées futures, de même que la fontaine dont je parlais, laquelle coule au cœur de l'oasis lointaine, enchante le désert.

Ah! ta justice exige que les jours ressemblent aux jours et que les hommes ressemblent aux hommes. Si ta femme crie tu la peux répudier afin d'élire l'autre qui ne crie pas. Car tu es armoire pour cadeau et tu n'as pas reçu le tien. Mais je désire perpétuer l'amour. Il n'est d'amour que là où le choix est irrévocable car il importe d'être limité pour devenir. Et le plaisir de l'embuscade et de la chasse et de la capture est autre que de l'amour. Car ta signification, alors, est de chasseur. Celle de la femme, d'être l'objet de ta capture. C'est pourquoi une fois capturée elle ne vaut plus rien puisqu'elle a servi. Qu'importé au poète le poème écrit? Sa signification est de créer plus loin. Mais si j'ai refermé la porte sur le couple de ta maison, faut bien que tu ailles plus loin qu'elle. Ta signification est d'époux. Et celui de la femme est d'épouse. J'ai rempli le mot d'un sens plus lourd et tu dis «Mon épouse…» avec le sérieux du cœur. Mais tu découvres d'autres joies. Et d'autres souffrances certes. Mais elles sont condition de tes joies. Tu peux mourir pour celle-là puisqu'elle est de toi comme tu es d'elle. Tu ne meurs point pour ta capture. Et ta fidélité est fidélité de croyant et non de chasseur fatigué. Laquelle fidélité est autre et répand l'ennui, non la lumière.

Et certes, il est des plongeurs qui ne trouveront point la perle. Il est des hommes qui ne trouveront qu'amertume dans le lit qu'ils auront choisi. Mais la misère des premiers est condition du rayonnement de la mer. Lequel vaut pour tous et pour ceux aussi qui n'ont rien trouvé. Et la misère des seconds est condition du rayonnement de l'amour, lequel vaut pour tous, et pour ceux aussi qui sont malheureux. Car le souhait, le regret, la mélancolie vers l'amour vaut mieux que la paix d'un bétail auquel l'amour est étranger. De même que, du fond du désert où tu peines dans la soif et les ronces, tu préfères le regret à l'oubli des fontaines.

Car là est le mystère qu'il m'a été donné d'entendre. De même que tu fondes ce dont tu t'occupes, que tu luttes pour, ou contre — et c'est pourquoi tu combats mal si tu combats par simple haine du dieu de ton ennemi et qu'il te faut, pour accepter la mort, combattre d'abord pour l'amour du tien — de même tu es éclairé, allaité et augmenté par cela même que tu regrettes, désires, ou pleures, tout autant que par ta capture. Et la mère au visage craquelé en qui le deuil, en prenant son sens, s'est fait sourire, vit du souvenir de l'enfant mort.

Si je te ruine les conditions de l'amour pour t'autoriser à n'en point souffrir, que t'aurai-je apporté? Un désert sans fontaine est-il plus doux à ceux qui ont perdu la piste et meurent de soif?

Et moi je dis que la fontaine, si elle a bien été chantée et bâtie dans ton cœur, te verse, une fois que te voilà marié au sable et prêt de te dévêtir de ton écorce, une eau tranquille qui n'est point des choses mais du sens des choses, et je saurai encore te tirer un sourire en te disant la douceur du chant des fontaines.

Comment ne me suivrais-tu point? Je suis ta signification. D'un regret, j'enchante ton sable. Je t'ouvre l'amour. D'un parfum je fais un empire.