37576.fb2 CITADELLE - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 59

CITADELLE - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 59

Or voici que mon jardinier, après une vieillesse de silence, reçut une lettre de son ami. Dieu sait combien d'années elle avait navigué. Dieu sait quelles diligences, quels cavaliers, quels navires, quelles caravanes l'avaient tour à tour acheminée avec cette même obstination des milliers de vagues de la mer jusqu'à son jardin. Et ce matin-là, comme il rayonnait de son bonheur et le voulait faire partager, il me pria de lire, comme l'on prie de lire un poème, la lettre qu'il avait reçue. Et il guettait sur mon visage l'émotion de ma lecture. Et certes il n'était là que quelques mots car les deux jardiniers se trouvaient être plus habiles à la bêche qu'à l'écriture. Et je lus simplement: «Ce matin j'ai taillé mes rosiers…» puis méditant ainsi sur l'essentiel, lequel me paraissait informulable, je hochai la tête comme ils l'eussent fait.

Voici donc que mon jardinier ne connut plus le repos. Tu l'eusses pu entendre qui s'informait sur la géographie, la navigation, les courriers et les caravanes et les guerres entre les empires. Et trois années plus tard vint le jour de hasard de quelque ambassade que j'expédiai de l'autre côté de la terre. Je convoquai donc mon jardinier: «Tu peux écrire à ton ami.» Et mes arbres en souffrirent un peu et les légumes du potager, et ce fut fête chez les chenilles, car il te passait les journées chez soi, à griffonner, à raturer, à recommencer la besogne, tirant la langue comme un enfant sur son travail, car il se connaissait quelque chose d'urgent à dire et il lui fallait se transporter tout entier, dans sa vérité, chez son ami. Il lui fallait construire sa propre passerelle sur l'abîme, rejoindre l'autre part de soi à travers l'espace et le temps. Il lui fallait dire son amour. Et voici que tout rougissant, il me vint soumettre sa réponse afin de guetter cette fois encore sur mon visage un reflet de la joie qui illuminerait le destinataire, et d'essayer ainsi sur moi le pouvoir de ses confidences. Et (car il n'était rien en vérité de plus important à faire connaître, puisqu'il s'agissait là pour lui de ce en quoi d'abord il s'échangeait, à la façon des vieilles qui s'usent les yeux aux jeux d'aiguille pour fleurir leur dieu) je lus qu'il confiait à l'ami, de son écriture appliquée et malhabile, comme une prière toute convaincue, mais de mots humbles: «Ce matin, moi aussi, j'ai taillé mes rosiers…» Et je me tus, sur ma lecture, méditant sur l'essentiel qui commençait de m'apparaître mieux, car ils Te célébraient, Seigneur, se joignant en Toi, au-dessus des rosiers, sans le connaître.

Ah! Seigneur, je prierai pour moi-même, ayant de mon mieux enseigné mon peuple. A cause que j'ai reçu de Toi trop de travail pour rejoindre en particulier tel ou tel que j'eusse pu aimer, et qu'il a bien fallu que je me sevrasse d'un commerce qui procure seul les plaisirs du cœur, car sont doux les retours ici et non ailleurs et les sons de voix particuliers et les confidences enfantines de telle qui croit pleurer son bijou perdu, quand elle pleure déjà la mort qui sépare de tous les bijoux. Mais Tu m'as condamné au silence afin qu'au-delà du vent des paroles j'en entendisse la signification, puisqu'il est de mon rôle de me pencher sur l'angoisse des hommes dont j'ai décidé de les guérir.

Certes, tu m'as voulu économiser le temps que j'eusse usé en bavardage, et l'enfer des paroles sur le bijou perdu (et nul ne sortira jamais de ces litiges puisqu'il ne s'agit point ici d'un bijou mais de la mort) comme sur l'amitié ou sur l'amour. Car amour ou amitié ne se nouent véritablement qu'en Toi seul et il est de ta décision de ne me permettre d'y accéder qu'à travers ton silence.

Que recevrai-je, puisque je sais qu'il n'est point de ta dignité, ni même de ta sollicitude, de me visiter à mon étage et que je n'attends rien du guignol des apparitions d'archanges? Car moi qui m'adresse non à tel ou tel, mais au laboureur comme au berger, j'ai beaucoup à donner mais je n'ai rien à recevoir. Et, s'il se trouve que mon sourire puisse enivrer la sentinelle, puisque je suis le roi et qu'en moi l'empire se noue qui est fait de leur sang, et qu'ainsi en retour l'empire à travers moi paie leur propre sang par mon sourire, qu'ai-je, Seigneur, à attendre du sourire de celle-là? Des uns comme des autres je ne sollicite point pour moi l'amour, et peu m'importe s'ils m'ignorent ou me haïssent, à condition qu'ils me respectent comme le chemin vers Toi, car l'amour je le sollicite pour Toi seul dont ils sont — et dont je suis — nouant la gerbe de leurs mouvements d'adoration, et Te la déléguant de même que je délègue à l'empire, non à moi, la génuflexion de ma sentinelle, car je ne suis point mur mais opération de graine qui de la terre tire des branchages pour soleil.

Me vient donc quelquefois, puisqu'il n'est point de roi pour moi qui me puisse rembourser par un sourire, qu'il convient que j'aille ainsi jusqu'à l'heure où tu daigneras me recevoir et me confondre avec ceux-là de mon amour, me vient donc, de temps à autre, la lassitude d'être seul, et le besoin de rejoindre ceux de mon peuple, car, sans doute, je ne suis point encore assez pur.

De juger heureux le jardinier qui communiquait avec son ami me vient donc parfois le désir de me lier ainsi, selon leur dieu, aux jardiniers de mon empire. Et il m'arrive de descendre à pas lents, un peu avant l'aube, les marches de mon palais vers le jardin. Je m'achemine dans la direction des roseraies. J'observe ici et là, et me penche attentif sur quelque tige, moi qui, midi venu, déciderai le pardon ou la mort, la paix ou la guerre. La survie ou la destruction des empires. Puis, me relevant de mon travail avec effort, car je me fais vieux, je dis simplement, en mon cœur, afin de les rejoindre par la seule voie qui soit efficace, à tous les jardiniers vivants et morts: «Moi aussi, ce matin, j'ai taillé mes rosiers.» Et peu importe, d'un tel message, s'il chemine ou non des années durant, s'il parvient ou non à tel ou tel. Là n'est point l'objet du message. Pour rejoindre mes jardiniers j'ai simplement salué leur dieu, lequel est rosier au lever du jour.

Seigneur, ainsi de mon ennemi bien-aimé que je ne rejoindrai qu'au-delà de moi-même. Et pour qui, car il me ressemble, il en est également ainsi. Donc je rends la justice selon ma sagesse. Il rend la justice selon la sienne. Elles paraissent contradictoires et, si elles s'affrontent, nourrissent nos guerres. Mais lui et moi, par des chemins contraires, nous suivons de nos paumes les lignes de force du même feu. En Toi seul, Seigneur, elles se retrouvent.

J'ai donc, mon travail achevé, embelli l'âme de mon peuple. Il a, son travail achevé, embelli l'âme de son peuple. Et moi qui pense à lui, et lui qui pense à moi, bien que nul langage ne nous soit offert pour nos rencontres, quand nous avons jugé, ou dicté le cérémonial, ou puni ou pardonné, nous pouvons dire, lui pour moi, comme moi pour lui: «Ce matin j'ai taillé mes rosiers…»

Car tu es, Seigneur, la commune mesure de l'un et de l'autre. Tu es le nœud essentiel d'actes divers.

INDEX

DES PRINCIPALES RUBRIQUES DE CITADELLE

Citadelle n'est pas une œuvre achevée. Dans la pensée de l'auteur elle devait être élaguée et remaniée selon un plan rigoureux qui, dans l'état actuel, se reconstitue difficilement. L'auteur a souvent repris les mêmes thèmes, soit pour les exprimer avec plus de précision, soit pour les éclairer d'une de ces images dont il a le secret.

A défaut d'une table des matières rendue impossible par ce plan diffus, un index paraît indispensable pour permettre au lecteur de retrouver rapidement les multiples formes verbales que revêt la pensée de Saint-Exupéry; pour les comparer, les associer ou élire parmi elles la formule la plus heureuse, l'image la mieux frappée.

Conçu méthodiquement, l'index devrait comporter une énuméra-tion des principaux thèmes spirituels (à notre connaissance plusieurs essais ont été déjà tentés), suivie d'un glossaire des mots utilisés, certaines expressions, certains symboles revenant avec une prédilection marquée sous la plume de l'auteur.

A ce travail minutieux, nous avons préféré une présentation plus sommaire. Les mots-vedettes, classés alphabétiquement, renvoient par des sous-rubriques aux différentes utilisations qu'en a faites Saint-Exupéry, aux différents angles sous lesquels il les a considérés.

Ils renvoient donc indifféremment à un thème, à un fait, à un passage descriptif ou anecdotique, ou simplement à ces images éblouissantes qui confèrent, à des sujets parfois sévères, l'envoûtement de la poésie. Nous avons cru devoir reproduire en italique les périphrases ou expressions empruntées directement au texte.

Quelques omissions seront constatées et nous nous en excusons. Il est impossible, sans donner à l'index une ampleur inusitée, d'épuiser les richesses de cette œuvre dense et profonde qui aborde tous les problèmes de la destinée humaine et du conditionnement de l'homme.

SIMONE DE SAINT-EXUPÉRY.

Ìóëüòèÿçûêîâîé ïðîåêò Èëüè Ôðàíêà: http://www.frank.deutschesprache.ru/

??

??

??

??

4