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paternel sur le front de son élève: mais il y laissa une larme; et
Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front
cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du
génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une
terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve
pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour
d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise
et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui
demanda un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air
de Jomelli dans l'opéra de _Didon abandonnée_; jamais elle n'avait mieux
senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de pathétique,
de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne
l'avait été à l'église. Son teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses
yeux lançaient de sombres éclairs; ce n'était plus une sainte, c'était
mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami
Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora
lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de
désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son
engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce
secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens
chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se
sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes
choses, et qu'imposent les grandes intelligences.
XIII.
Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait
vécu si complètement en elle, qu'il s'était oublié lui-même. Cependant
lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa fiancée
sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il
avait été traité par lui, durant ces dernières heures; et la crainte
d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il
lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du
Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur; mais comme
en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à
la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du
Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le
gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son
maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une
sueur froide lui vint au front.
«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec
violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.
--De quel droit refusez-vous pour elle?» dit le comte qui était sur ses
talons.»
Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui
reconduit son monde, mais le manteau sur l'épaule, son épée dans une
main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les
aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut
la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé
qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche
invisible de son ajustement.