37603.fb2 Consuelo - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 94

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bohémienne, et songe à en étouffer les instincts aveugles et vagabonds.

Allons, suis-moi: on t'attend pour répéter. Tu auras, malgré toi, un

certain plaisir ce soir à chanter avec un maître comme Stefanini. Tu

verras un artiste savant, modeste et généreux.»

Il la traîna au théâtre, et là, pour la première fois, elle sentit

l'horreur de cette vie d'artiste, enchaînée aux exigences du public,

condamnée à étouffer ses sentiments et à refouler ses émotions pour

obéir aux sentiments et flatter les émotions d'autrui. Cette répétition,

ensuite la toilette, et la représentation du soir furent un supplice

atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait débuter dans

un opéra-bouffe de Galuppi: _Arcifanfano re de' matti_. On avait choisi

cette farce pour plaire à Stefanini, qui y était d'un comique excellent.

Il fallut que Consuelo s'évertuât à faire rire ceux qu'elle avait fait

pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec

la mort dans l'âme. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa

poitrine et s'exhalèrent en une gaîté forcée, affreuse à voir pour qui

l'eût comprise! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le

public voulait la revoir pour l'applaudir; elle tarda, on fit un

horrible vacarme; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe.

Stefanini vint la chercher à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle

comme un spectre; elle se laissa traîner sur la scène, et, accablée

d'une pluie de fleurs, elle fut forcée de se baisser pour ramasser une

couronne de laurier.

«Ah! les bêtes féroces! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.

--Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es

bien souffrante; mais ces petites choses-là, ajouta-t-il en lui

remettant une gerbe des fleurs qu'il avait ramassées pour elle, sont un

spécifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t'y habitueras, et un jour

viendra où tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours où l'on

oubliera de te couronner.

--Oh! qu'ils sont vains et petits! pensa la pauvre Consuelo.»

Rentrée dans sa loge, elle s'évanouit littéralement sur un lit de fleurs

qu'on avait recueillies sur le théâtre et jetées pêle-mêle sur le sofa.

L'habilleuse sortit pour appeler un médecin. Le comte Zustiniani resta

seul quelques instants auprès de sa belle cantatrice, pâle et brisée

comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et

d'enivrement, Zustiniani perdit la tête et céda à la folle inspiration

de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux

lèvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si

c'eût été la morsure d'un serpent.

«Ah! loin de moi, dit-elle en s'agitant dans une sorte de délire, loin

de moi l'amour et les caresses et les douces paroles! Jamais d'amour!

jamais d'époux! jamais d'amant! jamais de famille! Mon maître l'a dit!

la liberté, l'idéal, la solitude, la gloire!...»

Et elle fondit en larmes si déchirantes, que le comte effrayé se jeta à

genoux auprès d'elle et s'efforça de la calmer. Mais il ne put rien dire

de salutaire à cette âme blessée, et sa passion, arrivée en cet instant

à son plus haut paroxysme, s'exprima en dépit de lui-même. Il ne

comprenait que trop le désespoir de l'amante trahie. Il fit parler

l'enthousiasme de l'amant qui espère. Consuelo eut l'air de l'écouter,