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deux furent outrageusement sifflés, et on fut obligé de baisser le
rideau sans pouvoir achever la pièce: Anzoleto était furieux, et la
Corilla impassible.
«Voilà ce que me vaut ta protection,» lui dit-il d'un ton menaçant dès
qu'il se retrouva seul avec elle.
Là prima-donna lui répondit avec beaucoup de tranquillité:
«Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant; on voit que tu ne connais
guère le public et que tu n'as jamais affronté ses caprices. J'étais si
bien préparée à l'échec de ce soir, que je ne m'étais pas donné la peine
de repasser mon rôle: et si je ne t'ai pas annoncé ce qui devait
arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage
d'entrer en scène avec la certitude d'être sifflé. Maintenant il faut
que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons
maltraités de plus belle. Trois, quatre, six, huit représentations
peut-être, se passeront ainsi; mais durant ces orages une opposition se
manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du
monde, l'esprit de contradiction et d'indépendance nous susciterait
encore des partisans de plus en plus zélés. Il y a tant de gens qui
croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui
croient se grandir aussi en les protégeant. Après une douzaine
d'épreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre
les sifflets et les applaudissements, les récalcitrants se fatigueront,
les opiniâtres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La
portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous
écoutera assez froidement; ce sera pour nous comme un nouveau début, et
alors; c'est à nous, vive Dieu! de passionner cet auditoire, et de
rester les maîtres. Je te prédis de grands succès pour ce moment-là,
cher Anzoleto; le charme qui pesait sur toi naguère sera dissipé. Tu
respireras une atmosphère d'encouragements et de douces louanges qui te
rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez
Zustiniani la première fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le
temps de consolider ta conquête; un astre plus brillant est venu trop
tôt t'éclipser: mais cet astre s'est laissé retomber sous l'horizon, et
tu dois te préparer à remonter avec moi dans l'empyrée.»
Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait prédit. A la vérité, on fit
payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le
public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance à
braver la tempête épuisa un courroux trop expansif pour être durable. Le
comte encouragea les efforts de Corilla. Quant à Anzoleto, après avoir
fait de vaines démarches pour attirer à Venise un _primo-uomo_ dans une
saison avancée, où tous les engagements étaient faits avec les
principaux théâtres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta
pour champion dans la lutte qui s'établissait entre le public et
l'administration de son théâtre. Ce théâtre avait eu une vogue trop
brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne
pouvait vaincre les habitudes consacrées. Toutes les loges étaient
louées pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient
comme de coutume. Les vrais dilettanti boudèrent quelque temps; ils
étaient en trop petit nombre pour qu'on s'en aperçût. D'ailleurs ils