37763.fb2 Des gens tr?s bien - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 43

Des gens tr?s bien - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 43

Retour au Lutetia

Pierre Assouline me reste une énigme dans sa biographie de Jean Jardin.

En signant Une éminence grise en 1986, que signa-t-il ?

Une erreur magistrale ? Un acte d'homme affranchi de sa communauté d'origine ?

Ou écrivit-il ce livre par pure passion pour les individus tissés de paradoxes ? Exprima-t-il de cette façon - sur une tonalité qui me bouleverse - son rêve que le pire ne le soit jamais vraiment ? En laissant entendre que la complexité des êtres pourrait excuser la banalité du mal. Ou se lança-t-il dans ce guêpier en prenant un plaisir trouble à entretenir un jeu étrange entre un collabo certifié et son bon Juif? Certains l'ont écrit bêtement ; en voyant cette biographie comme une tache sur son blason. Pour ma part, je n'y ai jamais cru. Je regarde plutôt son Eminence grise comme une démarche d'homme singulièrement libre qui refuse d'envisager l'Histoire comme un tribunal. L'œuvre d'un esprit mû par un dégoût rédhibitoire pour les réquisitoires, les lyncheurs, les gardes-chiourmes idéologiques, les kapos de la pensée, les épurateurs de tous poils, les fusilleurs, les éternels Fouquier-Tinville ; doublé d'un mépris sincère pour la cohorte des retourneurs de veste.

Plus tard, cet ami probe écrivit sur une autre rencontre, physique celle-là, avec une ombre surgie des mêmes décombres : Le fleuve Combelle. Un texte miné, à fleur d'émotions, qui rend compte de ses liens brûlants avec Lucien Combelle, ex-directeur et éditorialiste d'un journal collaborationniste, Révolution nationale - antisémite à souhait, anti-républicain, phobique du communisme, - d'esprit littéraire et d'une certaine tenue. Dans cet ouvrage pudique, il est moins question de trahison nationale que de fidélité à soi-même. Et d'emmener la littérature sur les hauts-fonds de la complexité humaine en remontant le fleuve des grandes erreurs idéologiques. Mais je ne suis pas qu'écrivain.

Je suis aussi un petit-fils en colère.

Scène difficile que ce déjeuner avec Pierre Assouline dont je n'ai jamais compris les indulgences - toujours tues de ma part, de peur de le blesser ; je l'estime tant. Un jour donc, je lui propose - par courriel - de nous retrouver à une table que j'ai réservée à la brasserie du Lutetia, le palace dont il est le biographe ; lieu obscurci d'Histoire qui, après avoir abrité le quartier général de l'Abwehr, accueillit les revenants de la déportation lorsque, squelettes rayés et diaphanes, ils furent rapatriés à Paris d'avril à août 1945.

Tandis que j'attends sa réponse, une interrogation m'obsède : comment Pierre a-t-il pu se soucier du retour des camps - en ce lieu même où je lui donne rendez-vous - et non de l'aller ? Sans s'attarder sur l'idée que le directeur de cabinet de Laval avait nécessairement joué un rôle, actif ou passif, dans ces voyages organisés... même si aucun bordereau ou ordre explicite signé par le Nain Jaune n'a jamais été retrouvé. C'eût été prendre Jean pour un imbécile...

Pour Assouline comme pour moi, l'amitié ancienne crée des devoirs de loyauté mais aussi d'honnêteté ; même si je sais qu'il faut parfois être dupe pour qu'une affection perdure. Quelle situation folle où, à front renversé, je me fais, en attendant sa réponse, l'effet du bon Juif de cet homme si compréhensif avec les parias de l'Histoire !

Irons-nous au Lutetia ?

Sa réponse déboule sur mon écran d'ordinateur ; un courriel laconique : « Heu... ce n'est pas très bon là-bas... »

Manifestement, quelque chose ne passe pas. Le Lutetia lui semble trop indigeste. La déglutition de l'Histoire a ses mystères ; même si le bar reste un de ses lieux parisiens.

Nous nous retrouvons dans une brasserie de Montparnasse.

J'arrive en retard. Il m'embrasse, lui le Séfarade qui - rétif aux simplifications historiques - refuse de faire de l'antisémitisme la pierre de touche de toute lecture de Vichy ; et moi je l'accueille, ashkénaïsé au point d'avoir entièrement judaïsé mes propres souffrances.

Nous discutons famille, de nos projets divers, remuons quelques idées générales ; et, tout à trac, je fonce en direction de mon angoisse, vers les zones que son radar mental a si curieusement évitées :

- Dans ton Eminence grise, pourquoi n'as-tu pas écrit de chapitre sur le 16 juillet 1942 ?

- Parce que j'écris mes biographies en me mettant à la place de mes personnages ; en signalant les choses déplaisantes qu'il m'arrive parfois de trouver. Or pour Jean Jardin, la rafle du Vél d'Hiv n'a pas été un événement important. Il ne l'a certainement pas notée dans son agenda. Consacrer un chapitre à quelque chose de secondaire à ses yeux eût été un anachronisme.

- Mais c'est capital pour moi. Tu peux le comprendre ?

- Les positions de petit-fils et de biographe ne sont pas les mêmes. Par ailleurs, dans mes recherches, je n'ai rien trouvé de compromettant concernant Jean Jardin et les grandes rafles. Rien. Si cela avait été le cas, je l'aurais publié. Consacrer un chapitre entier à ce rien eût semblé, en 1986, totalement anachronique. A l'époque, la rafle du Vél d'Hiv n'avait pas l'importance qu'on lui prête aujourd'hui.

- Ton silence sur cette journée correspond donc à la cécité des Français ?

- Jean, comme la majorité des Français, ne pensait qu'à deux choses : faire rentrer les prisonniers de guerre en Allemagne et régler la question alimentaire.

- Dans ton livre, le Vél d'Hiv semble ne pas concerner du tout Jean.

- Parce qu'il ne le concerna pas.

- Tout ça me semble bien pire...

- Sans doute.

Et s'il avait raison ?

En rentrant chez moi, méditatif et mal à l'aise, je suis saisi alors d'interrogations. Quand on n'a pas subi soi-même le malheur que l'on commente, l'indignation n'est-elle pas toujours un anachronisme ? Si Pierre Assouline, Juif de confession et de cœur, ne trouvait pas en 1986 motif à s'indigner de l'aveuglement de Jean Jardin, on comprend qu'en 1942 les gens très bien s'y soient vautrés sans état d'âme...

Il y a donc des biographes sur mesure. Il fallait que le Nain Jaune rencontrât par-delà le temps un intellectuel juif le comprenant jusqu'au bout ; et capable de minimiser à ce point les responsabilités d'un directeur de cabinet. Ainsi qu'un petit-fils blessé. Tous deux unis par une amitié insubmersible.