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Je quittai la maison de retraite dans une sorte de vertige. Je devais passer au bureau, où Bamber m'attendait, mais je me retrouvai en route pour la rue de Saintonge sans bien comprendre comment. Tout un tas de questions me trottaient dans la tête. C'était épuisant. Mamé avait-elle dit la vérité ou avait-elle tout mélangé à cause de sa maladie ? Une famille juive avait-elle vraiment habité ici ? Comment les Tézac avaient-ils pu emménager dans cet appartement sans rien savoir, comme le prétendait Mamé ?
Je traversai lentement la cour. La loge devait se trouver à cet endroit. Elle avait été transformée en studio, des années auparavant. Dans le hall, on trouvait une rangée de boîtes aux lettres métalliques. Il n'y avait plus de concierge pour déposer chaque jour le courrier devant les portes. Mamé avait dit qu'à l'époque, la concierge s'appelait Mme Royer. J'avais lu beaucoup de choses sur le rôle des concierges pendant les arrestations. La plupart s'étaient pliées aux ordres de la police et certaines avaient même été plus loin, indiquant à la police où se cachaient certaines familles juives. D'autres avaient pillé les appartements restés vides après la rafle. Quelques-unes avaient protégé ces familles du mieux qu'elles pouvaient, mais très peu. Je me demandai quel rôle avait joué Mme Royer. Je pensai furtivement à ma concierge du boulevard Montparnasse : elle avait mon âge et venait du Portugal, elle n'avait pas pu connaître la guerre.
J'ignorai l'ascenseur et montai à pied les quatre étages. Les ouvriers étaient partis déjeuner. L'immeuble était silencieux. En ouvrant la porte, une sensation étrange s'empara de moi, un sentiment inconnu de vide et de désespoir. Je me dirigeai vers la partie la plus ancienne de l'appartement, que Bertrand nous avait montrée l'autre jour. C'était là que tout s'était passé. Là que les hommes avaient frappé à la porte juste avant l'aube, ce matin de juillet où il faisait si chaud.
Il me semblait que ce que j'avais lu ces dernières semaines, ce que j'avais appris sur le Vél d'Hiv, se concentrait ici, à l'endroit même où je m'apprêtais à vivre. Tous les témoignages dans lesquels je m'étais plongée, tous les ouvrages que j'avais étudiés, tous les survivants et tous les témoins que j'avais interrogés me faisaient comprendre, me rendaient visible, dans une clarté presque irréelle, ce qui s'était produit entre les murs que je touchais aujourd'hui.
L'article que j'avais commencé quelques jours plus tôt était presque achevé. La date du bouclage était proche. Il me restait encore à visiter les camps du Loiret et de Drancy, plus un rendez-vous avec Franck Lévy dont l'association organisait les célébrations du soixantième anniversaire de la rafle. J'aurais bientôt fini mon enquête et me plongerais alors dans un autre sujet.
Mais maintenant que je savais ce qui avait eu lieu ici, si près de moi, dans un lien si intime avec ma propre vie, je voulais en apprendre davantage. Ma recherche n'était pas terminée. Je ressentais le besoin de tout savoir. Qu'était-il arrivé à la famille juive qui habitait à cet endroit ? Comment s'appelaient-ils ? Y avait-il des enfants ? Quelqu'un avait-il survécu aux camps ? Étaient-ils tous morts ?
J'errai dans l'appartement vide. Un mur avait été abattu dans une des pièces. Perdue dans les gravats, j'aperçus une longue et profonde ouverture, habilement dissimulée derrière un panneau de bois. Les travaux l'avaient partiellement mise au jour. Si seulement les murs avaient pu parler… Mais je n'avais pas besoin de ça. Je savais ce qui s'était passé ici. Je pouvais le voir. Les survivants m'avaient raconté la nuit chaude et tranquille, les coups sur la porte, les ordres brutaux, la traversée de Paris en bus. Ils m'avaient dit la puanteur infernale du Vél d'Hiv. Ceux qui pouvaient en parler étaient ceux qui avaient survécu. Ceux qui s'étaient échappés, qui avaient arraché leur étoile jaune et trouvé un moyen de s'en sortir.
Je me demandai soudain si je pourrais assumer le poids de ce que je savais, si je pourrais vivre dans cet appartement en sachant qu'une famille y avait été arrêtée et envoyée très probablement à la mort. Comment les Tézac avaient-ils vécu avec ça ?
Je sortis mon portable pour appeler Bertrand. Je l'entendis me marmonner : « Réunion ! » Une sorte de code entre nous qui voulait dire : « Je suis occupé. »
« C'est urgent ! » insistai-je.
Je l'entendis murmurer, puis sa voix revint vers moi.
« Qu'y a-t-il, amour ? dit-il. Fais vite. Je suis avec quelqu'un. »
Je respirai un grand coup.
« Bertrand, dis-je, sais-tu comment tes grands-parents ont atterri rue de Saintonge ?
— Non. Pourquoi ?
— Je sors de chez Mamé. Elle m'a raconté qu'ils avaient emménagé en juillet 1942, que l'appartement avait été vidé de ses occupants, une famille juive arrêtée pendant la rafle du Vél d'Hiv. »
Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne.
« Et alors ? », finit par dire Bertrand.
Mes joues me brûlaient. Dans l'appartement vide, ma voix résonnait.
« Ça ne te choque pas que ta famille ait pris cet appartement alors qu'elle savait que ses occupants juifs avaient été arrêtés ? T'en ont-ils jamais parlé ? »
Je pouvais presque l'entendre se renfrogner, dans cette attitude si typiquement française, la moue dubitative et le sourcil levé.
« Non, ça ne me choque pas. Je ne savais pas, ils ne m'en ont jamais parlé. Je suis sûr que beaucoup de Parisiens ont fait la même chose en juillet 42, après la rafle. Ça ne fait pas de ma famille une bande de collabos, il me semble. »
Son rire heurta mes oreilles.
« Je n'ai jamais dit ça, Bertrand.
— Tu te montes la tête avec tout ça, Julia, dit-il d'une voix douce. C'est arrivé il y a soixante ans. C'était la guerre, tu te souviens ? L'époque était difficile pour tout le monde. »
Je soupirai.
« Je veux juste savoir ce qui s'est passé. Parce que je n'arrive pas à comprendre.
— C'est pourtant simple, mon ange. Mes grands-parents en bavaient pendant la guerre. Le magasin d'antiquités ne marchait pas très bien. Cela a sans doute été un grand soulagement pour eux d'emménager dans un endroit plus grand et plus joli. Ils devaient être heureux d'avoir trouvé un toit. Ils n'ont probablement même pas pensé à cette famille juive.
— Oh, Bertrand, murmurai-je. Comment ça, même pas pensé à cette famille ? Comment auraient-ils pu ne pas y penser ? »
Il fit claquer un baiser sonore.
« Ils ne savaient rien, je suppose. Il faut vraiment que j'y aille, mon amour. À ce soir ! »
Et il raccrocha.
Je restai encore un moment dans l'appartement, arpentant le long couloir, restant immobile dans le salon vide, caressant le marbre de la cheminée, essayant de comprendre sans me laisser submerger par mes émotions.