38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 31

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En rentrant chez moi, je me rendis compte qu'une désagréable sensation de nausée ne me quittait plus depuis des jours. Je n'y avais pas fait attention jusque-là, plongée que j'étais dans mes recherches sur le Vél d'Hiv. Et puis, il y avait eu cette révélation sur l'appartement de Mamé. Mais ce n'était pas cela qui m'avait mis la puce à l'oreille. C'était mes seins. Ils étaient tendus, douloureux. Je vérifiai alors où j'en étais dans mon cycle. J'avais du retard. Cela m'était déjà arrivé par le passé. Je décidai cependant d'aller chercher un test de grossesse à la pharmacie. Pour en avoir le cœur net.

Elle était bien là. La petite ligne bleue. J'étais enceinte. Enceinte ? Je n'arrivais pas à y croire.

J'allai m'asseoir dans la cuisine, en osant à peine respirer.

Ma dernière grossesse, cinq ans auparavant et après deux fausses couches, avait été un cauchemar. J'avais eu des saignements et des douleurs dès le début, puis on s'était aperçu que l'œuf se développait hors de l'utérus dans une de mes trompes. Il avait fallu m'opérer. Une opération délicate. Suivie de complications, tant physiques que psychologiques. J'avais mis très longtemps à m'en remettre. Un de mes ovaires avait dû être enlevé et le chirurgien émettait les plus grandes réserves quant à la possibilité d'une future grossesse. De plus, j'avais déjà quarante ans. Il y avait eu une telle déception, une telle tristesse sur le visage de Bertrand ! Il n'en parlait jamais, mais je le sentais. Je le savais. Qu'il refuse de parler de ses sentiments rendait les choses pires encore. Il gardait tout au fond de lui, ne partageait rien avec moi. Les mots jamais prononcés devinrent une réalité silencieuse et invisible entre nous. Je ne pouvais parler de ce drame qu'à mon psychiatre. Ou à mes plus proches amis.

Je me souvenais d'un récent week-end en Bourgogne. Nous avions invité Isabelle, son mari et leurs enfants. Leur fille Mathilde avait l'âge de Zoë. Matthieu était plus petit. Cette façon qu'avait eue Bertrand de regarder le petit garçon, délicieux bout de chou de quatre ou cinq ans… Il ne le quittait pas des yeux, il passait son temps à jouer avec lui, il le portait sur ses épaules, lui souriait, avec un brin de tristesse et de regret dans le regard. C'était insupportable. Isabelle m'avait surprise en train de pleurer dans la cuisine pendant que, dehors, tout le monde finissait sa quiche lorraine. Elle m'avait serrée très fort dans ses bras, puis nous avions bu un grand verre de vin en écoutant à fond un vieux tube de Diana Ross. « Ce n'est pas ta faute, ma cocotte, non, pas ta faute. Mets-toi bien ça dans la tête. »

Je me suis sentie inutile pendant très longtemps. La famille Tézac avait fait preuve de discrétion et de gentillesse à propos de tout ça, cependant cela ne m'empêcha pas de penser que j'avais été incapable de donner à Bertrand ce qu'il désirait le plus au monde : un deuxième enfant. Et surtout, un fils. Bertrand avait deux sœurs. Il était le seul garçon de la famille. Sans héritier mâle, le nom disparaîtrait. Je n'avais pas mesuré l'importance que cela avait dans cette famille.

Quand j'avais insisté pour qu'on continue à m'appeler « Julia Jarmond » malgré mon statut de femme mariée, j'avais rencontré un silence stupéfait. Ma belle-mère, Colette, m'expliqua avec un sourire confît qu'en France une telle attitude était, comment dire… moderne. C'est-à-dire trop moderne. Une revendication féministe qui passait mal de ce côté-ci de l'Atlantique. En France, une femme mariée se devait de porter le nom de son mari. Ce qui voulait dire que, pour le reste de ma vie, je devenais Mme Bertrand Tézac. Je me souviens l'avoir gratifiée de mon sourire « Ultrabrite » en lui disant avec désinvolture que je m'en tiendrais à « Jarmond », un point c'est tout. Elle n'avait rien ajouté mais, depuis ce jour, Édouard et elle me présentaient toujours en disant « la femme de Bertrand ».

Je me penchai sur la ligne bleue. Un bébé. Un bébé ! Un sentiment de joie et de bonheur profonds l'emporta sur tout le reste. J'allais avoir un bébé ! Je parcourus la cuisine si familière du regard. Puis j'allai me mettre à la fenêtre et regardai la cour sombre et vétusté. Fille ou garçon, cela m'était égal. Je savais que Bertrand espérait un garçon. Mais si c'était une fille, j'étais sûre qu'il l'aimerait tout autant. Un deuxième enfant. Ce que nous attendions depuis si longtemps. Ce que nous n'espérions plus. La sœur ou le frère dont Zoë n'osait même plus parler. Tout comme Mamé.

Comment allais-je l'annoncer à Bertrand ? Je ne pouvais pas faire ça par téléphone. Nous devions être ensemble, rien que nous deux. Il fallait que ce soit un moment de vraie intimité. Et faire attention que personne ne l'apprenne avant le troisième mois, moment où la grossesse serait bien installée. Je crevais d'envie d'appeler Hervé et Christophe, Isabelle, ma sœur, mes parents, mais je ne le fis pas. Mon mari devait être le premier à savoir. Ensuite, je l'annoncerais à ma fille. J'eus soudain une idée.

J'appelai Eisa, la baby-sitter et lui demandai si elle était libre ce soir pour garder Zoë. Elle l'était. Puis je réservai une table dans notre restaurant préféré, une brasserie de la rue Saint-Dominique que nous fréquentions depuis notre mariage. Pour finir, j'appelai Bertrand, tombai sur son répondeur où je laissai un message lui disant de me rejoindre chez Thoumieux à vingt et une heures précises.

J'entendis la clef de Zoë tourner dans la serrure de la porte d'entrée. Elle referma la porte en la claquant et se dirigea vers la cuisine, son sac à dos, chargé à bloc, à la main.

« Salut, Maman, dit-elle. Bonne journée ? »

Je souris. Comme toujours, c'est-à-dire chaque fois que je posais les yeux sur ma fille, j'étais frappée par sa beauté, sa silhouette élancée, ses yeux noisette pleins d'éclat.

« Viens là, toi », dis-je en l'engloutissant entre mes bras comme une louve.

Elle s'écarta et me regarda fixement.

« Elle a même dû être sacrément bonne, la journée, vu comment tu m'as prise dans tes bras.

— Tu as raison », dis-je avec l'envie folle de tout lui révéler. « C'est une très, très belle journée !

— Je suis heureuse pour toi. Tu avais l'air tellement bizarre ces derniers temps. À cause de ces enfants probablement.

— Ces enfants ? Quels enfants ? » dis-je en dégageant les cheveux qui lui tombaient sur le visage, de beaux cheveux lisses et châtains.

« Tu sais, les enfants. Les enfants du Vél d'Hiv. Ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux.

— Oui, c'est vrai, dis-je. J'ai été envahie d'une telle tristesse, dont je ne peux me débarrasser. »

Zoë me prit les mains, en faisant tourner mon alliance, une manie qu'elle avait depuis sa plus tendre enfance.

« Tu sais, je t'ai entendue quand tu étais au téléphone la semaine dernière, dit-elle sans oser me regarder.

— C'est-à-dire ?

— Tu croyais que je dormais.

— Oh, dis-je.

— Mais je ne dormais pas. Il était tard. Tu parlais avec Hervé, je crois. Tu lui répétais ce que Mamé t'avait dit.

— À propos de l'appartement ? demandai-je.

— Oui, dit-elle en levant enfin les yeux vers moi. Sur cette famille qui y vivait, sur ce qui leur était arrivé et sur la façon dont Mamé avait vécu là toutes ces années sans avoir l'air de s'en soucier le moins du monde.

— Tu as entendu tout ça… », dis-je.

Elle hocha la tête.

« Est-ce que tu sais quelque chose sur cette famille, Maman ? Sais-tu qui étaient ces gens et ce qui leur est arrivé ?

— Non, ma chérie, je ne sais pas.

— C'est vrai que Mamé s'en fichait ? »

C'était un point délicat.

« Mon cœur, je suis sûre que non, mais je crois qu'elle ne savait pas vraiment ce qui s'était passé. » Zoë fit encore une fois tourner mon alliance entre ses doigts, mais plus rapidement.

« Maman, tu crois que tu vas trouver des choses sur ces gens ? »

Je stoppai les doigts nerveux en remettant ma bague en place.

« Oui, Zoë. C'est exactement ce que je vais faire, dis-je.

— Papa va détester ! dit-elle. Je l'ai entendu te dire d'arrêter de penser à tout ça. D'arrêter de t'en préoccuper. Il avait l'air très en colère. »

Je la tins serrée contre moi, posant mon menton sur son épaule. Je pensais au merveilleux secret que je portais en moi. Je pensais à mon rendez-vous de ce soir, chez Thoumieux. J'imaginais l'air abasourdi de Bertrand, le cri de joie qu'il ne pourrait s'empêcher de pousser.

« Ma chérie, dis-je. Papa ne dira rien, je te le promets. »