38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 32

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Épuisées par leur course folle, les deux petites filles s'accroupirent derrière un buisson. Elles avaient soif et étaient essoufflées. La fillette avait un point de côté. Si seulement elle avait pu boire un peu d'eau, se reposer un moment pour retrouver des forces. Mais elle savait qu'il ne fallait pas s'attarder. Il fallait continuer. Elle devait regagner Paris. D'une manière ou d'une autre.

« Enlevez votre étoile », avait dit le jeune policier. Elles se débarrassèrent des vêtements qui étaient censés les protéger et que les barbelés avaient complètement déchirés. La fillette regarda sa poitrine. Là où était cousue l'étoile, sur sa chemise. Elle tira dessus. Rachel l'imita et commença à tirer sur la sienne avec les ongles. Elle s'arracha facilement. Mais celle de la fillette était cousue trop serré. Alors elle enleva sa chemise et tint l'étoile devant ses yeux. Cousue à petits points parfaits. Elle se rappelait sa mère, courbée sur son ouvrage, cousant chaque étoile patiemment, l'une après l'autre. Ce souvenir lui fit venir des larmes. Elle enfouit sa tête dans la chemise et pleura, avec un désespoir qu'elle n'avait jamais ressenti jusque-là.

Elle sentit les bras de Rachel et ses mains blessées par les barbelés qui la tenaient fermement tout contre elle. Rachel dit : « C'est vrai pour ton petit frère ? Il est vraiment dans le placard ? » La fillette fit signe que oui. Rachel la serra encore un peu plus fort, lui caressa la tête. Où était sa mère à présent ? Et son père ? La fillette aurait aimé avoir des réponses. Où avaient-ils été emmenés ? Étaient-ils ensemble ? Allaient-ils bien ? S'ils voyaient leur fille pleurer derrière son buisson, sale, affamée, perdue… S'ils la voyaient à cet instant…

Elle se ressaisit et offrit à Rachel en même temps que ses cils pleins de larmes, son plus beau sourire. Sale, perdue, affamée, certes, mais pas effrayée. Elle essuya maladroitement ses larmes. Elle était trop grande à présent pour avoir peur. Elle n'était plus un bébé. Ses parents seraient fiers d'elle. C'était ce qu'elle souhaitait, qu'ils soient fiers de leur grande petite fille. Parce qu'elle avait réussi à s'échapper du camp. Parce qu'elle retournait à Paris sauver son frère. Oh oui, ils pouvaient être fiers parce qu'elle n'avait pas peur.

Elle s'acharna sur son étoile avec les dents, grignotant le travail de sa mère. Le morceau d'étoffe jaune finit par rendre les armes. Elle fixa un moment l'étoile qui venait de tomber de sa chemise. « JUIF » y était écrit en grosses lettres noires. Elle l'enroula dans la paume de sa main.

« N'est-elle pas minuscule tout à coup ? fit-elle à Rachel.

— Qu'est-ce qu'on va en faire ? dit Rachel. Si nous les gardons dans nos poches et qu'on nous fouille, nous sommes fichues. »

Elles décidèrent de les enterrer au pied du buisson avec les vêtements qui leur avaient servi à s'échapper. La terre était fine et sèche. Rachel creusa un trou, déposa les étoiles et les vêtements à l'intérieur, puis recouvrit le tout de terre brune.

« Et voilà ! dit-elle, enthousiaste. J'ai enterré nos étoiles. Elles sont mortes. Mises en bière. Pour les siècles des siècles. »

La fillette rit avec son amie. Puis elle se sentit honteuse. Sa mère lui avait dit qu'il fallait être fière de cette étoile. Fière d'être juive.

Elle n'avait pas envie de penser à tout ça à présent. Les choses étaient différentes. Tout était différent. Mais il y avait des urgences. Il fallait qu'elles trouvent rapidement de l'eau, à manger et un abri. Puis, pour la fillette, vite rentrer à la maison. Comment ? Elle ne le savait pas. Elle ne savait même pas où elles étaient. Mais elle avait de l'argent. Celui que le policier lui avait donné. Il ne s'était pas montré un si mauvais homme, après tout, ce policier. Cela pouvait laisser penser qu'il y aurait d'autres gens prêts à les aider. Des gens qui ne les détesteraient pas parce qu'elles étaient juives. Qui ne penseraient pas qu'elles étaient « différentes ».

Elles n'étaient pas très loin du village. « Beaune-la-Rolande », lut Rachel à voix haute. Elles voyaient le panneau depuis leur buisson.

D'instinct, elles décidèrent de ne pas y mettre les pieds. Elles ne trouveraient pas d'aide là-bas. Les villageois connaissaient l'existence du camp et pourtant, personne n'était venu à leur secours, sauf ces femmes, un jour. De plus, le village était trop près du camp. Elles pourraient y croiser quelqu'un qui les renverrait directement à leur cauchemar. Elles tournèrent le dos à Beaune-la-Rolande et reprirent leur route en restant dans les hautes herbes du bas-côté. Si seulement elles avaient pu trouver à boire, pensait-elle en se sentant défaillir.

Elles marchèrent longtemps, se cachant dès qu'elles entendaient du bruit, une voiture, un fermier ramenant ses vaches à l'étable. Marchaient-elles dans la bonne direction ? Se dirigeaient-elles bien vers Paris ? La fillette n'aurait su dire. Mais ce dont elle était sûre, c'était qu'elles s'éloignaient du camp. Elle regarda ses chaussures. De vraies ruines. Dire que c'était ses chaussures des grandes occasions, celles qu'elle portait pour les anniversaires, pour aller au cinéma ou chez des amis. Avec sa mère, elles étaient allées les acheter à République. Cela paraissait si loin. Comme s'il s'agissait d'une autre vie. Elles étaient trop petites maintenant et lui blessaient les orteils.

Tard dans l'après-midi, elles atteignirent une forêt, longue et fraîche bande verdoyante au parfum doux et humide. Elles quittèrent la route, espérant trouver des fraises des bois ou des mûres. Après un moment, elles en avaient ramassé l'équivalent d'un plein panier. Rachel poussa un cri de plaisir. Puis elles s'assirent et mangèrent avec avidité. La fillette se souvenait du temps où elle allait ramasser des fruits avec son père, pendant ces vacances près de la rivière. Il y avait si longtemps.

Son estomac, qui avait perdu l'habitude d'une telle profusion, supporta mal ce repas. Elle se tenait le ventre, pliée de douleur, et vomit. Les fruits ressortirent, presque intacts. Sa bouche avait un goût amer. Elle dit à Rachel qu'il fallait absolument trouver de l'eau. Elle l'obligea à se lever et ensemble, elles s'enfoncèrent dans la forêt, dans ce monde mystérieux, émeraude, baigné de soleil. La fillette aperçut un chevreuil qui trottait parmi les fougères. Elle en eut le souffle coupé. En vrai rat des villes, elle n'était pas habituée à tant de nature.

Elles arrivèrent près d'un petit étang à l'eau limpide et fraîche. Elles y plongèrent les mains et la fillette but longtemps puis se rinça la bouche et se débarbouilla. Son visage était tout taché de mûres. Ensuite, elle plongea les jambes dans l'étang. Elle n'avait pas nagé depuis l'auberge près de la rivière et elle n'osa pas entrer dans l'eau en entier. Rachel l'incita cependant à la rejoindre. Alors la fillette se laissa aller, accrochée aux épaules de son amie qui la fit nager en la soutenant sous le menton et le ventre, comme son père le faisait. La sensation de l'eau contre sa peau était merveilleuse, apaisante, caressante comme du velours. Elle aspergea son crâne rasé où les cheveux commençaient à repousser en petit halo doré, mais dur comme la barbe naissante sur les joues de son père.

D'un coup, elle fut saisie d'un intense épuisement. Elle n'avait qu'une envie, s'allonger sur la mousse mœlleuse et s'endormir. Juste un petit moment. Faire une courte sieste. Rachel semblait d'accord. Elles pouvaient se reposer un peu. Elles étaient en sécurité ici. Elles se blottirent l'une contre l'autre, faisant monter, en se frottant contre le sol, le parfum frais de la mousse, si différent de celui de la paille nauséabonde des baraquements. La fillette s'assoupit rapidement. C'était un sommeil profond et apaisé, comme elle n'en avait pas connu depuis longtemps.