38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 48

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Dans le dossier, se trouvaient douze lettres, datées de septembre 1942 à avril 1952. Écrites sur un fin papier bleu. D'une belle écriture ronde. Je les lus attentivement. Elles venaient d'un certain Jules Dufaure qui habitait près d'Orléans. Chacune de ces courtes lettres parlait de Sarah. Ses progrès. L'école. Sa santé. En phrases concises et polies. « Sarah va bien. Cette année, elle apprend le latin. Au printemps dernier, elle a eu la varicelle. » « Sarah est allée en Bretagne cet été avec mes petits-fils et elle a visité le Mont-Saint-Michel. »

Je supposai que Jules Dufaure était le vieil homme qui avait caché Sarah après qu'elle se fut échappée de Beaune et qui l'avait ramenée à Paris, le jour de l'horrible découverte dans le placard. Mais pourquoi Jules Dufaure donnait-il des nouvelles de Sarah à André Tézac ? Et avec tant de détails ? Je ne comprenais pas. Était-ce André qui le lui avait demandé ?

Puis je tombai sur l'explication. Un document bancaire. Chaque mois, André Tézac envoyait de l'argent aux Dufaure pour Sarah. Une somme généreuse. Cela avait duré dix ans.

Pendant dix ans, le père d'Édouard avait aidé Sarah à sa façon. Je pensais au soulagement qu'avait dû ressentir Édouard quand il avait découvert ces papiers dans le coffre. Je l'imaginais en train de lire ces mêmes lettres et de découvrir ce que je découvrais moi aussi. La rédemption tant attendue venait d'arriver.

Je remarquai que les lettres n'étaient pas envoyées rue de Saintonge mais à l'adresse de l'ancien magasin d'André, rue de Turenne. Je me demandai pourquoi. Sans doute à cause de Mamé. André ne voulait pas qu'elle sache. Comme il ne voulait pas que Sarah apprenne qu'il envoyait de l'argent tous les mois. Ce que confirmait Jules dans une des lettres : « Comme vous l'avez exigé, Sarah ne connaît pas l'existence de vos dons. »

Au dos de la chemise, je vis une enveloppe en papier kraft contenant des photographies. J'y retrouvai les yeux en amande, les cheveux blonds. Elle avait beaucoup changé depuis la photo de classe de 1942. Son visage portait un chagrin palpable. La joie avait abandonné ses traits. Elle n'était plus une petite fille mais une grande et mince jeune femme de dix-huit ans, ou à peu près. La bouche souriait, mais les yeux étaient tristes. Deux jeunes gens de son âge étaient avec elle, à la plage. Je retournai la photo. La belle écriture de Jules indiquait : « 1950, Trouville. Sarah, avec Gaspard et Nicolas Dufaure. »

Je pensais à tout ce que Sarah avait enduré. Le Vél d'Hiv, Beaune-la-Rolande, ses parents, son frère. Bien plus qu'il n'est supportable pour un enfant.

J'étais tellement prise dans l'histoire de Sarah que je ne sentis pas la main de Zoë sur mon épaule. « Maman, qui est cette fille ? » Je cachai rapidement les photos avec l'enveloppe, en marmonnant je ne sais quoi à propos d'un bouclage imminent.

« Alors, c'est qui ?

— Personne que tu connais, ma chérie », dis-je comme si j'étais pressée, en faisant semblant de ranger mon bureau.

Elle soupira, puis me dit d'une voix mature et sèche :

« Tu es bizarre en ce moment, Maman. Tu crois que je ne vois rien. Eh bien, je vois tout. »

Elle me tourna le dos et s'en alla. La culpabilité m'envahit tout à coup. Je décidai d'aller la voir dans sa chambre.

« Tu as raison, Zoë, je suis bizarre en ce moment. Je suis désolée. Tu ne mérites pas ça. »

Je m'assis sur son lit, incapable de regarder en face ses yeux calmes et sages.

« Maman, pourquoi tu ne me dis pas tout simplement ce qui se passe ? Dis-moi ce qui ne va pas. »

Je sentis monter un mal de tête, qui promettait d'être gratiné.

« Tu crois que je ne comprendrais pas parce que je n'ai que onze ans, c'est ça ? »

Je fis oui de la tête.

« Tu ne me fais donc pas confiance ? dit-elle en haussant les épaules.

— Bien sûr que je te fais confiance, mais il y a des choses que je ne peux pas te dire parce qu'elles sont trop tristes, trop difficiles. Je ne veux pas que ces choses te fassent souffrir comme elles me font souffrir. »

Elle me caressa la joue gentiment. Ses yeux brillaient.

« Je n'ai pas envie d'avoir mal. Tu as raison. Ne me dis rien. J'aurais peur de ne plus pouvoir dormir. Mais promets-moi d'aller mieux très bientôt. »

Je la pris dans mes bras et la serrai fort. Ma jolie et courageuse petite fille. Ma belle enfant. J'avais tant de chance de l'avoir. Tant de chance. Malgré les coups de boutoir de mon mal de tête, le bébé revint dans mes pensées. Le frère ou la sœur de Zoë. Elle ne savait rien. Elle ignorait ce que je traversais. Je me mordis les lèvres pour empêcher mes larmes de couler. Après un moment, elle me repoussa doucement et leva les yeux vers moi.

« Dis-moi qui est cette fille. Celle des photos en noir et blanc que tu essayais de me cacher.

— D'accord, dis-je. Mais c'est un secret, il ne faut le dire à personne. Promis ?

— Promis. Promis, craché, juré !

— Tu te souviens que je t'ai dit que j'avais trouvé qui habitait rue de Saintonge avant que Mamé ne s'y installe ?

— Tu as parlé d'une famille polonaise et d'une fille de mon âge.

— Son nom était Sarah Starzynski. C'est elle sur les photos. »

Zoë plissa les yeux.

« Mais pourquoi est-ce un secret ? Je ne pige pas.

— C'est un secret de famille. Quelque chose de triste est arrivé. Ton grand-père ne veut pas en parler, et ton père ne sait rien.

— Quelque chose de triste est arrivé à Sarah ? demanda-t-elle prudemment.

— Oui, répondis-je doucement. Quelque chose de très triste.

— Tu vas essayer de la retrouver ? demanda-t-elle, troublée par le ton de ma voix.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je veux lui dire que notre famille n'est pas celle qu'elle pense. Je veux lui expliquer ce qui s'est passé. Je crois qu'elle ne sait pas ce que ton arrière-grand-père a fait pour l'aider, pendant dix ans.

— Et qu'est-ce qu'il a fait ?

— Il lui a envoyé de l'argent tous les mois. Mais il avait demandé à ce qu'elle ne soit pas au courant. »

Zoë ne dit rien pendant un moment.

« Comment vas-tu faire pour la retrouver ? »

Je soupirai.

« Je ne sais pas, ma chérie. Mais j'espère réussir. Je perds sa trace après 1952. Il n'y a plus de lettres, plus de photos. Pas d'adresse. »

Zoë s'assit sur mes genoux et se laissa aller contre moi. Je respirai le parfum si familier, si « Zoë », de ses cheveux épais et brillants, qui me ramenait au temps où elle n'était qu'un bébé, et lissai quelques mèches rebelles de la paume de la main.

Je pensai à Sarah Starzynski qui avait son âge quand l'horreur avait fait irruption dans sa vie.

Je fermai les yeux. Mais l'image était toujours là. Les policiers arrachaient les enfants à leur mère, à Beaune-la-Rolande. Je ne parvenais pas à chasser cette scène de mon esprit.

Je serrai Zoë contre moi, si fort qu'elle manqua d'air.