38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 49

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C'est étrange, parfois, les dates. Presque ironique. Jeudi 16 juillet 2002. Le jour de la commémoration de la rafle du Vél d'Hiv. La date de mon avortement. Il devait avoir lieu dans une clinique que je ne connaissais pas, dans le 17e arrondissement, près de la maison de retraite de Mamé. J'avais demandé une autre date – le 16 juillet était trop chargé de sens pour moi –, mais cela n'avait pas été possible.

L'année scolaire de Zoë venait de s'achever et elle partait bientôt pour Long Island avec sa marraine, Alison, une de mes vieilles copines de Boston, qui faisait souvent la navette entre Manhattan et Paris. Je devais rejoindre ma fille chez ma sœur Charla le 27. Bertrand ne prenait ses vacances qu'en août. Nous passions habituellement quinze jours en Bourgogne, dans la maison de famille des Tézac. Je ne m'y suis jamais plu. Mes beaux-parents ignoraient ce que le mot détente signifiait. Les repas se prenaient à heures fixes, les conversations étaient assommantes de banalité, on voulait bien voir les enfants mais pas les entendre. Je ne comprenais pas pourquoi Bertrand tenait tant à venir dans cette maison quand nous aurions pu partir en vacances tous les trois ailleurs. Heureusement, Zoë s'entendait bien avec les fils de Laure et Cécile, et Bertrand jouait match sur match de tennis avec ses deux beaux-frères. Je me sentais délaissée, comme toujours. Laure et Cécile étaient de plus en plus distantes, avec le temps. Elles invitaient leurs amies divorcées et bronzaient consciencieusement près de la piscine pendant des heures. Il fallait avoir les seins bronzés. Même après vingt-cinq ans en France, je ne m'y faisais pas. Je ne mettais jamais les miens au soleil, et je sentais bien qu'on se moquait de moi dans mon dos, qu'on me traitait d'Américaine puritaine. Alors, je préférais passer mes journées à marcher en forêt avec Zoë, à faire de longues et épuisantes randonnées à vélo, jusqu'à connaître le moindre sentier par cœur ou faire la démonstration de mon impeccable nage papillon tandis que les autres femmes fumaient avec langueur dans leurs minuscules maillots Erès qui n'avaient jamais connu l'eau.

« Des peaux de vache et des jalouses, ces Françaises ! Tu es sublime en bikini », me taquinait Christophe à chaque fois que je me plaignais de la pesanteur de ces étés. « Elles t'adresseraient la parole si tu étais pleine de cellulite et de varices ! » J'éclatais de rire sans le croire tout à fait cependant. Pourtant, j'aimais la beauté de l'endroit, la vieille maison tranquille et toujours fraîche – même pendant les étés les plus brûlants –, le grand jardin touffu planté de chênes centenaires et la vue sur le cours sinueux de l'Yonne. J'aimais aussi la forêt voisine, où Zoë et moi nous promenions de longues heures et où, lorsqu'elle n'était encore qu'un bébé, le gazouillis d'un oiseau, la forme étrange d'une branche, l'éclat inattendu d'une mare l'enchantaient.

L'appartement de la rue de Saintonge devait être prêt pour le début du mois de septembre, selon Bertrand et Antoine. Bertrand et son équipe avaient fait du bon travail. Mais je ne m'imaginais pas habiter là-bas. Pas en sachant ce qui s'était passé. Le mur avait été abattu, mais cela n'effaçait pas pour moi le souvenir du placard secret. Le placard où le petit Michel avait attendu le retour de sa sœur. En vain.

Cette histoire me hantait, sans répit. Je devais admettre que je n'étais pas impatiente d'emménager dans cet appartement. Je redoutais d'y passer mes nuits. Je redoutais de penser sans cesse à la mémoire de ces murs, et ne savais pas comment m'en empêcher.

Ne pas pouvoir en discuter avec Bertrand était difficile. J'aurais aimé entendre son approche terre à terre, qu'il me dise que, malgré l'horreur, nous pourrions vivre là. Mais lui parler était impossible. J'avais promis à son père. Je me demandais pourtant ce que Bertrand penserait de toute cette histoire. Et ses sœurs ? J'essayais d'imaginer leur réaction. Et celle de Mamé… Je n'y parvenais pas. Les Français étaient fermés comme des huîtres. Il ne fallait rien montrer. Rien révéler. Tout devait rester lisse et étale. C'était comme ça. Cela avait toujours été comme ça. Et je trouvais cette façon d'être compliquée à vivre.

Zoë partie pour l'Amérique, la maison restait vide. Je passais du temps au bureau, travaillant sur un article ardu pour le numéro de septembre qui traitait des jeunes écrivains français et de la scène littéraire parisienne. Intéressant, mais prenant. Le soir, je trouvais de plus en plus difficile de quitter le bureau, rebutée par la perspective de me retrouver seule dans un appartement silencieux. Je prenais toujours le chemin le plus long pour rentrer, appréciant ce que Zoë avait l'habitude d'appeler « les longs raccourcis de Maman », me gorgeant de la beauté flamboyante de Paris au coucher du soleil. La capitale commençait à sentir l'abandon, ce qui se confirmerait vers le 14 juillet, et c'était délicieux. Les magasins baissaient leurs rideaux de fer et accrochaient des « Fermé pour les vacances – réouverture le 1er septembre ». C'était l'époque où il fallait chercher longtemps pour trouver une pharmacie ouverte, un épicier, une boulangerie ou un blanchisseur. Les Parisiens partaient ailleurs célébrer l'été, abandonnant leur ville à d'infatigables touristes. Et quand je rentrais chez moi par ces douces soirées de juillet, traçant droit des Champs Elysées à Montparnasse, je me disais que ce Paris sans Parisiens m'appartenait enfin.

Oui, j'aimais Paris, je l'avais toujours aimé, mais alors que je traversais le pont Alexandre III au coucher du soleil, face au dôme des Invalides qui étincelait comme un joyau démesuré, les États-Unis me manquèrent si puissamment que la douleur me brûla les entrailles. J'avais le mal du pays – de ce qui était encore mon pays, même si j'avais passé plus de la moitié de ma vie en France. Tant de choses me manquaient – la simplicité, la liberté, l'espace, le naturel, la langue, la facilité à dire tu à tout le monde. Je n'avais jamais maîtrisé la différence entre vous et tu et cela continuait de me déconcerter. Je devais bien l'admettre, ma sœur et mes parents me manquaient, l'Amérique me manquait. Comme jamais.

Tandis que j'approchais du quartier où nous habitions, signalé par la sévère tour Montparnasse (que les Parisiens adoraient détester et que j'aimais parce qu'elle me permettait de retrouver mon chemin où que je me trouve dans Paris), je me demandai soudain à quoi Paris avait bien pu ressembler sous l'Occupation. Le Paris de Sarah. Uniformes vert-de-gris et casques ronds. Couvre-feux et Ausweis. Pancartes en allemand et en lettres gothiques. Croix gammées géantes recouvrant les nobles bâtiments de pierre.

Et des enfants portant une étoile jaune.