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Il devait y avoir plus de deux mille personnes massées le long du pont de Bir-Hakeim, d'après mon estimation grossière. Les survivants. Leurs familles. Les enfants, les petits-enfants. Les rabbins. Le maire de Paris. Le Premier ministre. Le ministre de la Défense. De nombreux hommes politiques. Des journalistes. Des photographes. Franck Lévy. Des milliers de fleurs, une tente qui prenait le vent, une tribune blanche. C'était un rassemblement impressionnant. Guillaume se tenait à mes côtés, le visage solennel et les yeux baissés.
Le souvenir de la vieille dame de la rue Nélaton me revint soudain. Personne ne se souvient. Et pourquoi serait-ce le cas ? Ce sont les jours les plus sombres de notre histoire.
À cet instant, j'aurais voulu qu'elle soit là, qu'elle voie les centaines de visages recueillis et émus qui m'entouraient. Une belle femme d'âge mûr avec d'épais cheveux auburn chantait à la tribune. Sa voix pure couvrait le bruit de la circulation. Puis le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin prit la parole.
« Il y a soixante ans, ici même, à Paris, mais aussi sur l'ensemble du territoire national, l'épouvantable tragédie se nouait. La marche vers l'horreur s'accélérait. Déjà, l'ombre de la Shoah enveloppait les innocents parqués au vélodrome d'Hiver… Cette année, comme chaque année, nous sommes réunis en ce lieu pour nous souvenir. Pour ne rien oublier des persécutions, de la traque et du destin brisé de tant de Juifs de France. »
Sur ma gauche, un vieil homme sortit son mouchoir et se moucha. Sans faire de bruit. Mon cœur était avec lui. Qui pleurait-il ? Qui avait-il perdu ? Tandis que le Premier ministre poursuivait son discours, je parcourais la foule du regard. Y avait-il quelqu'un ici qui avait connu et se souvenait de Sarah Starzynski ? Et si elle était là ? Là, maintenant ? Était-elle accompagnée par un mari, un enfant, un petit-fils ou une petite-fille ? Était-elle derrière moi ? Devant ? Je me concentrai sur toutes les femmes de plus de soixante-dix ans, détaillant les visages dignes et ridés pour retrouver les beaux yeux en amande. Mais j'étais gênée de me conduire ainsi au milieu de cette foule recueillie. Je baissai donc le regard. La voix du Premier ministre semblait gagner en force et en clarté, résonnant en tous.
« Oui, le Vél d'Hiv, Drancy, Compiègne et tous les camps de transit, ces antichambres de la mort, ont été organisés, gérés, gardés par des Français. Oui, le premier acte de la Shoah s'est joué ici, avec la complicité de l'État français. »
La foule écoutait le discours avec sérénité. Je l'observai tandis que le ministre poursuivait de la même voix puissante. Les visages étaient calmes, mais tous portaient cependant la marque du chagrin. Un chagrin que rien ne pouvait effacer. Le discours fut longuement applaudi. Les gens pleuraient et se prenaient dans les bras.
Toujours avec Guillaume, j'allai parler à Franck Lévy qui avait sous son bras un exemplaire de Seine Scenes. Il me salua chaleureusement et nous présenta à quelques journalistes. Nous partîmes peu de temps après. Je révélai à Guillaume que j'avais retrouvé le nom des anciens locataires de l'appartement des Tézac, et que, d'une certaine façon, cela m'avait rapprochée de mon beau-père qui portait un lourd secret depuis soixante ans. Je lui dis également que j'étais à la recherche de Sarah, la petite fille qui s'était échappée de Beaune-la-Rolande.
Une demi-heure plus tard, je devais retrouver Nathalie Dufaure devant la station de métro Pasteur. Elle m'emmenait à Orléans chez son grand-père. Guillaume m'embrassa et me souhaita bonne chance.
Je traversai l'avenue animée en me caressant le ventre. Si je n'avais pas quitté la clinique ce matin, je serais à cet instant en train de reprendre doucement conscience dans une douillette chambre abricot sous la bienveillante surveillance d'une infirmière tout sourires. On m'aurait apporté un succulent petit déjeuner – croissant, confiture et café au lait –, puis je serais rentrée seule chez moi, dans l'après-midi, pas tout à fait remise, une serviette hygiénique entre les cuisses et une douleur sourde dans le bas-ventre. La tête et le cœur vides.
Je n'avais pas de nouvelles de Bertrand. Est-ce que la clinique l'avait appelé pour le mettre au courant que j'étais partie avant l'intervention ? Je l'ignorais. Il était toujours à Bruxelles et ne rentrait que ce soir.
Je ne savais pas comment j'allais lui annoncer la nouvelle ni comment il la prendrait.
En descendant l'avenue Émile-Zola, inquiète d'être en retard à mon rendez-vous avec Nathalie Dufaure, je me demandais si ce que pensait ou ressentait Bertrand m'importait encore. Cette réflexion inconfortable m'effrayait.