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« Alors, comme ça, vous êtes oune amie dé Lorenzo, si ? Ravie dé vous rencontrer ! »
Pur accent italien, ça ne faisait aucun doute. Tout dans cette femme était italien.
« Je suis désolée, vraiment… » dis-je en reculant, confuse.
Ornella et sa mère me regardaient étonnées. Leurs sourires s'évanouirent.
« Vous n'êtes pas la Mrs Rainsferd que je cherche.
— Comment ça ? dit Ornella.
— Je cherche Sarah Rainsferd, dis-je. Je me suis trompée. »
La mère d'Ornella soupira et me tapota la main.
« Je vous en prie, ne vous excusez pas. Ça peut arriver.
— Je vais partir maintenant, murmurai-je, rougissante. Je suis désolée de vous avoir fait perdre votre temps. »
Je regagnai la voiture en tremblant. J'étais terriblement déçue et gênée.
« Attendez ! Miss, attendez ! »
C'était la voix claire de Mrs Rainsferd. Je m'arrêtai. Elle vint vers moi et posa sa main rondelette sur mon épaule.
« Vous né vous êtes pas trompée, Miss. » Je plissai le front.
« Que voulez-vous dire ?
— La Française, Sarah, c'était la prémière femme dé mon mari.
— Savez-vous où je peux la trouver ? »
Elle me tapota gentiment l'épaule et ses yeux de jais s'emplirent de tristesse.
« Ma chérie, elle est morte. En 1972. Jé souis désolée dé vous dire ça. »
Je mis une éternité à entendre ce qu'elle venait de me dire. La tête me tournait, peut-être à cause du soleil qui frappait fort.
« Nella ! De l'eau, vite ! »
Mrs Rainsferd me prit par le bras et me conduisit sous le patio. Elle me fit asseoir sur un banc de bois, me donna de l'eau que je bus d'un trait en claquant des dents sur le bord du verre.
« Jé souis vraiment désolée dé vous avoir annoncé cette mauvaise nouvelle, croyez-moi.
— Comment est-elle morte ? dis-je, la voix brisée.
— Dans un accident de voiture. Richard et Sarah vivaient déjà à Roxbury, depuis le début des années soixante. La voiture de Sarah a dérapé sur une plaque de verglas et s'est écrasée contre un arbre. Les routes sont très dangereuses ici en hiver. Elle est morte sur le coup. »
J'étais incapable de dire le moindre mot. Je me sentais dévastée.
« Vous êtes bouleversée, ma pauvre petite », murmura-t-elle en me caressant la joue de façon maternelle et vigoureuse.
Je marmonnais en remuant la tête. Je me sentais lessivée. J'étais une coquille vide. La perspective de devoir refaire le long trajet jusqu'à New York me donnait envie de hurler. Et après… Qu'allais-je dire à Édouard, et à Gaspard ? Comment leur dire ? Elle est morte, tout simplement, comme ça ? Et il n'y a plus rien à faire ?
Elle était morte. Morte à quarante ans. Partie. Morte. Disparue.
Sarah était morte. Je ne lui parlerais jamais. Je ne pourrais jamais lui dire que nous étions désolés, qu'Édouard était désolé, que la famille Tézac n'avait pas été indifférente ni complice. Je ne pourrais jamais lui dire qu'elle avait tant manqué à Gaspard et à Nicolas Dufaure, qu'ils pensaient chaleureusement, affectueusement à elle. Il était trop tard. Trente ans trop tard.
« Jé né l'ai jamais rencontrée, dit Mrs Rainsferd. J'ai fait la connaissance dé Richard quelques années plus tard. C'était un homme triste. Et leur fils… »
Je relevai la tête.
« Leur fils ?
— Oui, William. Vous connaissez William ?
— Le fils de Sarah ?
— Oui, le fils de Sarah.
— Mon demi-frère », dit Ornella.
Mon espoir se réveilla.
« Non, je ne le connais pas. Dites-moi ce que vous savez.
— Pauvre bambino, il avait seulement douze ans quand sa mère est morte, vous voyez. Le petit garçon a eu lé cœur brisé. Je l'ai élevé comme mon propre enfant. Je lui ai appris à aimer l'Italie. Et il a épousé une Italienne, de mon village natal. »
Elle rayonnait de fierté.
« Est-ce qu'il vit à Roxbury ? » demandai-je.
« Mamma mia, non, William vit en Italie. Il a quitté Roxbury en 1980. Il avait vingt ans. Il a épousé Francesca en 1985. Il a deux ravissantes filles. Il vient de temps en temps voir son père, et moi et Nella, mais pas très souvent. Il déteste cet endroit. Ça lui rappelle le décès de sa mère. »
Je me sentis mieux soudain. J'avais moins chaud, la sensation d'étouffement avait cessé. Je respirais plus aisément.
« Mrs Rainsferd… commençai-je.
— Je vous en prie, appelez-moi Mara.
— Mara, j'ai besoin de parler à William. Je dois le rencontrer. C'est très important. Pouvez-vous me donner son adresse en Italie ? »