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La ligne était mauvaise et j'entendais à peine la voix de Joshua.
« Tu as besoin d'une avance ? dit-il. En plein milieu de l'été ?
— Oui ! criai-je, agacée par son ton dubitatif.
— Combien ? »
Je le lui dis.
« Hé, que se passe-t-il, Julia ? Ton cher mari serait-il devenu radin ? »
Je soupirai, excédée.
« Tu me la donnes ou pas, Joshua ? C'est important.
— Bien sûr, c'est bon. C'est la première fois que tu me demandes une avance. J'espère que tu n'as pas de soucis.
— Non. Mais j'ai besoin de faire un voyage. C'est tout. Et vite.
— Oh », dit-il. Je sentais que sa curiosité s'aiguisait. « Et où vas-tu ?
— J'emmène ma fille en Toscane. Je t'expliquerai plus tard. »
Je lui dis ça d'un ton neutre et définitif. Il comprit que ce n'était pas la peine d'insister. Mais je sentais qu'il était vexé, même à l'autre bout de l'Atlantique.
Il m'assura que l'avance serait sur mon compte au plus tard cet après-midi. Je le remerciai et raccrochai.
Je restai pensive, le menton posé sur les mains. Si je parlais de mon projet à Bertrand, il me ferait une scène. Il rendrait tout compliqué, difficile. Je ne voulais pas affronter ça. Je pouvais peut-être le dire à Édouard… Non, c'était trop tôt. Je devais d'abord trouver William Rainsferd. J'avais son adresse, je le trouverais facilement. Que lui dire, c'était une autre histoire.
Il fallait aussi penser à Zoë. Comment réagirait-elle si j'interrompais ses vacances à Long Island ? Et qu'elle n'aille pas à Nahant, chez ses grands-parents ? Cela m'avait d'abord inquiétée. Cependant, j'étais sûre qu'elle n'en ferait pas toute une histoire. Elle n'était jamais allée en Italie. Et je pouvais la mettre dans le secret, lui dire la vérité, que nous allions rendre visite au fils de Sarah Starzynski.
Restaient mes parents. Que leur dire ? Par où commencer ? Ils m'attendaient aussi, à Nahant, après Long Island. Que diable allais-je bien pouvoir inventer ? « C'est ça », dit Charla d'une voix traînante, après que je lui eus raconté ce que je comptais faire, « c'est ça, et maintenant une fuite en Toscane avec Zoë, à la recherche d'un inconnu, tout ça pour lui présenter des excuses soixante ans après ? » Son ton ironique m'agaçait. « Et alors, quel est le problème ? » Elle soupira. Nous étions assises dans la grande pièce qui donnait sur la rue et lui servait de bureau, au deuxième étage de la maison. Son mari ne rentrerait que ce soir. Dans la cuisine, le dîner était prêt. Nous l'avions préparé ensemble. Charla adorait les couleurs vives, comme Zoë. Son bureau était un joyeux mélange de vert pistache, de rouge rubis et d'orange lumineux. La première fois que je l'avais vu, j'avais presque eu mal à la tête, mais j'avais fini par m'habituer, et même par trouver cela très exotique. J'avais tendance à préférer les tons neutres, le brun, le beige, le blanc ou le gris, même pour m'habiller. Charla et Zoë osaient les couleurs vives et les portaient à merveille. J'enviais et j'admirais leur audace.
« Calme-toi un peu, grande sœur. Je te rappelle que tu es enceinte. Je ne suis pas sûre que ce voyage soit la meilleure chose à faire en ce moment. »
Je ne répondis rien. Elle avait marqué un point. Elle se leva pour mettre un disque. Un vieux Carly Simon. You're so vain. Avec Mick Jagger qui geignait dans les chœurs.
Puis elle se retourna vers moi.
« Es-tu si pressée de retrouver ce type ? Je veux dire, ça ne peut pas attendre ? »
Elle marqua un autre point.
« Charla, ce n'est pas si simple. Et non, je ne peux pas attendre. C'est trop important. Je ne peux pas t'expliquer. Mais c'est la chose la plus importante de ma vie, aujourd'hui. Avec le bébé. »
Elle soupira encore une fois.
« Cette chanson de Carly Simon me rappelle ton mari. You're so vain, betcha think this song is about you… »
Je laissai échapper un petit rire ironique.
« Que vas-tu dire aux parents ? » demanda-t-elle. « Comment vas-tu leur expliquer que tu ne vas pas à Nahant ? Et pour le bébé, que vas-tu dire ?
— Dieu seul le sait.
— Réfléchis bien, alors. Penses-y à deux fois.
— C'est ce que je fais, ce que j'ai fait. »
Elle se plaça derrière moi et me massa les épaules.
« Ça veut dire que tu as déjà tout organisé ?
— Eh oui !
— Rapide, hein ? »
Son massage me faisait du bien, me détendait. Je promenais mon regard dans le bureau plein de couleurs de Charla, sur sa table de travail couverte de dossiers et de livres, sur les rideaux rubis en coton léger qui volaient dans la brise. La maison était un havre de paix quand ses enfants n'étaient pas là.
« Et où habite ce type ?
— D'abord, ce type, comme tu dis, a un nom. Il s'appelle William Rainsferd et il vit à Lucca.
— C'est où, ça ?
— C'est un petit village entre Pise et Florence.
— Que fait-il dans la vie ?
— J'ai regardé sur Internet, mais sa belle-mère me l'a dit de toute façon. Il est critique culinaire et sa femme est sculpteur. Ils ont deux enfants.
— Quel âge a-t-il ?
— Tu es flic ou quoi ? Il est né en 1959.
— Et toi, tu vas débarquer dans sa vie et tout bouleverser ! »
Je repoussai ses mains, exaspérée.
« Bien sûr que non ! Je veux juste qu'il connaisse l'autre côté de l'histoire. Je veux être sûre qu'il sache que personne n'a oublié ce qui s'est passé. »
Charla eut un sourire narquois.
« C'est probablement son cas. Sa mère a porté cette histoire toute sa vie… Peut-être qu'il ne tient pas à ce qu'on le lui rappelle. »
Une porte claqua en bas.
« Y a quelqu'un ? La jolie dame et sa sœur de Parisss ? »
On monta l'escalier.
C'était Barry, mon beau-frère. Le visage de Charla s'éclaira. Ils étaient très amoureux. J'étais heureuse pour eux. Après un divorce difficile et douloureux, elle avait retrouvé le bonheur.
En les voyant s'embrasser, je pensai à Bertrand. Qu'allait-il advenir de notre mariage ? Comment les choses tourneraient-elles ? Est-ce que tout s'arrangerait ? J'essayai de ne plus y penser en suivant Charla et Barry en bas.
Une fois couchée, ce qu'avait dit Charla à propos de William Rainsferd me revint. Peut-être qu'il ne tient pas à ce qu'on le lui rappelle. Je me retournai presque toute la nuit sans trouver le sommeil. Le lendemain matin, je me rassurai en me disant que je saurais vite si William Rainsferd avait un problème avec le passé. J'allais le voir et lui parler.
Deux jours plus tard, Zoë et moi prenions l'avion pour Paris, puis un autre pour Florence.
William Rainsferd passait toujours l'été à Lucca, c'est ce que Mara m'avait dit en me donnant son adresse. Et Mara l'avait aussi appelé pour le prévenir que je cherchais à le contacter.
William Rainsferd savait donc qu'une certaine Julia Jarmond allait l'appeler. Rien de plus.