38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 67

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L'été toscan n'avait rien à voir avec celui de la Nouvelle-Angleterre. Il était absolument sec. En sortant de l'aéroport de Florence avec Zoë, qui traînait le pas, je mesurai à quel point la chaleur était terrible. Je crus que j'allais me flétrir d'un coup, me déshydrater en une seconde. Je mettais tout sur le compte de ma grossesse, cela me rassurait. Je me disais qu'en temps normal, je ne me serais pas sentie si fatiguée, si assoiffée. Le décalage horaire n'arrangeait rien. Le soleil me rongeait, me dévorait la peau, les yeux, malgré mon chapeau de paille et mes lunettes noires. J'avais loué une voiture, une petite Fiat qui ne payait pas de mine et qui nous attendait au beau milieu d'un parking en plein soleil. L'air conditionné était plutôt faiblard. En quittant la place de parking, j'eus un doute. Allais-je pouvoir tenir le coup jusqu'à Lucca ? Je rêvais d'une pièce obscure et fraîche où m'endormir dans de confortables draps blancs. L'enthousiasme de Zoë m'aidait à tenir. Elle ne s'arrêtait jamais de parler, me faisait remarquer à quel point le ciel était bleu, sans nuage, s'extasiait devant les cyprès sur le bord de l'autoroute, les plantations d'oliviers, les vieilles maisons en ruine au sommet des collines. « On arrive à Montecatini », dit-elle avec sérieux, en regardant dans le guide. « Célèbre pour son spa luxueux et son vin. »

Zoë lisait ce qui était écrit sur Lucca pendant que je conduisais. C'était l'une des rares villes médiévales à avoir conservé ses remparts, qui encerclaient un centre-ville intact et interdit à la circulation. Il y avait beaucoup de choses à voir, la cathédrale, l'église San Michele, la tour Guinigui, le musée Puccini, le Palazzo Mansi… Je lui souriais, amusée par l'implication qu'elle y mettait. Elle se tourna vers moi.

« Je suppose que nous n'aurons pas vraiment le temps de visiter… On est là pour le travail, c'est ça ?

— Oui, c'est ça », acquiesçai-je.

Zoë avait localisé l'adresse de William Rainsferd sur la carte. C'était tout près de la via Fillungo, l'artère principale de la ville, une longue rue piétonne où j'avais réservé dans une petite maison d'hôtes, la Casa Giovanna.

Nous arrivions à Lucca. C'était un labyrinthe de rues circulaires et il fallait que je me concentre car la conduite dans ce pays était des plus anarchiques. Les voitures surgissaient sans prévenir, s'arrêtaient de la même façon, tournaient sans mettre leurs clignotants. Pire qu'à Paris ! Je sentais l'irritation monter, ainsi qu'une petite crispation dans mon estomac que je n'aimais pas. C'était comme si j'allais avoir mes règles. Peut-être ce que j'avais mangé dans l'avion ne passait-il pas bien ? Et si c'était plus grave ? Une inquiétude me traversa.

Charla avait raison. J'étais folle de faire le voyage jusqu'ici dans mon état. J'étais à moins de trois mois de grossesse, le moment le plus délicat. J'aurais pu attendre. William Rainsferd non plus n'était pas à six mois près.

Mais en voyant le visage de Zoë, sa joie et son enthousiasme, si beaux, si incandescents, je ne regrettais rien. Elle ne savait pas encore pour son père et moi. Elle était encore préservée, ignorante de nos projets. Ce serait pour elle un été inoubliable.

Et en garant la Fiat dans un des parkings gratuits qui se trouvaient près des remparts, je savais que je ferais tout pour que ce voyage soit le plus merveilleux possible pour elle.

Je dis à Zoë que j'avais besoin de me reposer pendant un moment. Tandis qu'elle bavardait dans le hall avec l'aimable Giovanna, une femme bien en chair à la voix sensuelle, je prenais une douche fraîche, puis m'allongeais sur le lit. Ma douleur au bas-ventre se calma peu à peu.

Nous avions des chambres jumelles. Elles étaient petites, situées au dernier étage de l'imposante bâtisse ancienne, mais très confortables. Je pensais sans cesse à la réaction de ma mère quand je lui avais annoncé, de chez Charla, que je ne venais pas à Nahant et que je ramenais Zoë en Europe. Je savais, à la façon qu'elle avait eu de faire des pauses et de s'éclaircir la voix, qu'elle était inquiète. Elle avait fini par me demander si tout allait bien. J'avais répondu le plus gaiement possible que tout allait pour le mieux, que j'avais l'occasion de visiter Florence avec Zoë et que je reviendrais plus tard aux États-Unis pour les voir, elle et Papa. « Mais tu viens d'arriver ! Et tu n'as passé que quelques jours avec ta sœur ! avait-elle protesté. Et pourquoi interrompre ainsi les vacances de Zoë ? Je ne comprends pas. Et toi qui disais que les États-Unis te manquaient… Ce départ me semble tellement précipité. »

Je m'étais sentie coupable. Mais comment leur expliquer toute l'histoire au téléphone ? Un jour, je leur raconterais. Mais pas maintenant. Allongée sur le dessus-de-lit rose pâle où persistait un léger parfum de lavande, la culpabilité ne m'avait pas encore quittée. Je n'avais pas dit non plus à ma mère, pour ma grossesse. Ni à Zoë. J'avais hâte de leur annoncer, à mon père aussi. Mais quelque chose me retenait. Une sorte de superstition bizarre, une peur bien ancrée que je n'avais jamais ressentie auparavant. Ces derniers mois, ma vie semblait avoir imperceptiblement changé de direction.

Était-ce à cause de Sarah, de la rue de Saintonge ? Ou l'effet du temps qui passe ? Je n'aurais su dire. Ce que je savais, c'est que j'avais la sensation de sortir d'un brouillard doux et protecteur qui avait duré bien longtemps. À présent, mes sens étaient aigus, vifs. Plus de brouillard. Rien de mollement doux. Il n'y avait que des faits. Trouver cet homme. Lui dire que les Tézac et les Dufaure n'avaient jamais oublié sa mère.

J'avais hâte de rencontrer William. Il était là, tout près, dans cette ville, peut-être même se promenait-il, en ce moment, via Fillungo. Allongée dans ma petite chambre où montaient, par la fenêtre ouverte, des bribes de conversation, des rires, des pétarades de Vespa, la sonnette d'un vélo, je me sentais proche de Sarah, plus proche que jamais. J'allais rencontrer son fils, la chair de sa chair, le sang de son sang. Je ne serais jamais aussi proche de la petite fille à l'étoile jaune.

Tends la main, prends le téléphone et appelle-le. C'est simple. Facile. Pourtant, j'étais incapable de le faire. Je fixai le vieux téléphone noir, impuissante, et soupirai de désespoir et d'irritation. Je remis à plus tard, me sentant idiote et presque honteuse. Je me rendis compte que j'étais tellement obsédée par le fils de Sarah que je n'avais pas regardé Lucca, son charme, sa beauté. J'avais suivi Zoë en somnambule, tandis qu'elle évoluait dans le réseau inextricable de ruelles sinueuses comme si elle avait toujours vécu ici. Je n'avais rien vu de Lucca car seul William Rainsferd comptait pour moi. Pourtant, j'étais incapable de l'appeler.

Zoë entra et s'assit au bord du lit.

« Ça va ?

— Je me suis bien reposée », répondis-je.

Elle inspecta mon visage de ses yeux noisette.

« Je pense que tu devrais te reposer encore, Maman. »

Je fronçai les sourcils.

« Ai-je l'air si fatiguée ? »

Elle hocha la tête.

« Repose-toi, Maman. Giovanna m'a donné quelque chose à manger. Ne te soucie pas de moi. Je m'occupe de tout. »

Je ne pus m'empêcher de sourire devant tant de sérieux. Arrivée à la porte, elle se retourna.

« Maman…

— Oui, mon cœur ?

— Est-ce que Papa sait que nous sommes ici ? »

Je n'avais encore rien dit à Bertrand. Il serait fou de rage quand il l'apprendrait, j'en étais sûre.

« Non, il ne sait pas, ma chérie. »

Elle tripota le bouton de porte.

« Papa et toi, vous vous êtes disputés ? »

Inutile de mentir à des yeux si clairs et si solennels.

« Oui. Papa n'est pas d'accord pour que je cherche à en savoir plus sur Sarah. Il ne serait pas content s'il apprenait que nous sommes là.

— Je sais que grand-père est au courant. »

Je m'assis, surprise.

« Tu as parlé à ton grand-père de tout ça ? »

Elle fît oui de la tête.

« Tu sais, il s'intéresse beaucoup à Sarah. Je l'ai appelé de Long Island et je lui ai dit que nous venions ici pour rencontrer son fils. Je pensais que tu finirais par l'appeler aussi, mais j'étais tellement excitée que je n'ai pas pu tenir ma langue.

— Et qu'a-t-il dit ? » demandai-je, stupéfaite par la franchise de cette enfant.

« Qu'on avait bien raison d'y aller et qu'il dirait la même chose à Papa si jamais Papa faisait des histoires. Il a dit aussi que tu étais une personne merveilleuse.

— Édouard a dit ça ?

— Oui, il a dit ça. »

J'étais à la fois déconcertée et touchée.

« Grand-père a dit autre chose. Il a ajouté que tu devais y aller doucement et m'a demandé de faire attention à ce que tu ne te fatigues pas trop. »

Donc Édouard savait. Il savait que j'étais enceinte. Il avait dû parler à Bertrand. La conversation avait dû être longue entre le père et le fils. Désormais Bertrand était probablement au courant de tout ce qui s'était passé dans l'appartement de la rue de Saintonge pendant l'été 1942.

La voix de Zoë me tira de mes pensées.

« Pourquoi n'appelles-tu pas William, Maman ? Il faut prendre rendez-vous.

— Tu as raison, ma chérie. »

Je pris le bout de papier où était inscrit le numéro, avec l'écriture de Mara, et le composai sur le cadran désuet du téléphone. Mon cœur battait à tout rompre. Je trouvais la situation irréelle. J'étais en train d'appeler le fils de Sarah.

Il y eut quelques sonneries puis le ronronnement d'un répondeur. Une voix de femme donnait le message en italien. Je raccrochai vite, je me sentais bête.

« Ça, c'est vraiment idiot, remarqua Zoë. Ne jamais raccrocher quand on tombe sur un répondeur. Tu me l'as répété des centaines de fois. »

Je recommençai, amusée de la voir s'agacer contre moi comme une adulte. Cette fois, j'attendis le bip. Mon message était parfait, sans hésitation, comme si j'avais passé des jours à répéter.

« Bonjour, je suis Julia Jarmond. Je vous appelle de la part de Mara Rainsferd. Ma fille et moi-même sommes à Lucca, à la Casa Giovanna, sur la via Fillungo. Nous restons quelques jours. J'attends de vos nouvelles. Merci. Au revoir. »

Je replaçai le combiné sur son socle noir, à la fois soulagée et déçue.

« Bien, dit Zoë. Maintenant, continue de te reposer. Je te vois tout à l'heure. »

Elle déposa un baiser sur mon front et quitta la chambre.