38090.fb2 Elle sappelait Sarah - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 88

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Il était déjà là quand j'arrivai. Je le vis d'abord de dos, mais reconnus immédiatement les épaules puissantes, les cheveux épais et argentés où ne subsistait plus une trace de blond. Il lisait le journal. Et comme s'il avait senti mes yeux se poser sur lui, il se retourna au moment où je m'approchais. Il se leva et il y eut un moment embarrassant où nous restâmes sans savoir si nous devions nous embrasser ou nous serrer la main. Il se mit à rire, moi aussi, puis, finalement, il me serra dans ses bras, bien fort, si fort que mon menton heurta ses clavicules. Il passa la main dans mon dos et se pencha vers la petite.

« Quelle jolie princesse ! » dit-il d'une voix charmeuse.

Elle lui tendit très solennellement sa girafe en caoutchouc préférée.

« Et c'est quoi ton nom ? demanda-t-il.

— Lucy, répondit-elle en zozotant.

— Ça, c'est le nom de sa girafe… » commençai-je, mais William jouait déjà avec et les pouet-pouet couvrirent ma voix, à la plus grande joie de la petite.

Nous nous installâmes à une table et je laissai ma fille dans sa poussette. William étudiait la carte.

« Vous avez déjà pris le cheesecake Amadeus ? me demanda-t-il en levant un sourcil.

— Oui, il est diabolique ! »

Mon commentaire le fit sourire.

« Vous êtes resplendissante, Julia. New York vous va bien au teint. »

Je rougis comme une adolescente, sûre que Zoë aurait levé les yeux au ciel si elle m'avait vue.

Puis son portable se mit à sonner. Il répondit. Je savais à son expression qu'il s'agissait d'une femme. Sa femme ? L'une de ses filles ? Il avait l'air gêné de parler devant moi. Alors, je me penchai vers ma fille et jouai avec la girafe.

« Désolé, c'était ma petite amie.

— Oh. »

Il avait senti mon incompréhension. Il précisa dans un rire :

« Je suis divorcé maintenant, Julia. »

Il dit cela en me regardant droit dans les yeux. Son visage devint plus grave.

« Vous savez, après ce que vous m'avez dit, tout a changé. »

Enfin. Enfin, il me confiait ce que je voulais savoir. S'il y avait eu un après, des conséquences.

Je ne savais trop que dire. J'avais peur qu'il se taise si je l'interrompais. Je m'agitai autour de ma fille, lui tendant un biberon d'eau, prenant garde à ce qu'elle ne s'en mette pas partout, jouant de la serviette.

La serveuse arriva pour prendre les commandes. Deux cheesecakes Amadeus, deux cafés et un pancake pour la petite.

« Tout s'est effondré. C'était l'enfer. Une année terrible. »

Il se tut. Nous regardions autour de nous. Il y avait du monde. C'était un café bruyant, plein de lumière et de musique classique. La petite nous souriait en gloussant et en brandissant sa girafe. La serveuse revint avec nos gâteaux.

« Et maintenant, vous allez mieux ? tentai-je.

— Oui, esquissa-t-il. Oui, ça va mieux. Mais ça m'a pris du temps pour m'habituer à cette nouvelle vie, pour comprendre et accepter l'histoire de ma mère, pour assumer la douleur. Parfois, je me laisse submerger. Mais je m'accroche. Je lutte. Il y a aussi deux ou trois choses indispensables que j'ai faites.

— Comme quoi ? » demandai-je, en donnant le pancake par petits bouts à ma fille.

« J'ai compris que je ne pouvais pas porter seul toute cette histoire. Je me sentais isolé, brisé. Ma femme ne comprenait pas ce que je traversais. Et je ne parvenais pas à lui expliquer. Il n'y avait aucune communication entre nous. J'ai emmené mes filles à Auschwitz, l'année dernière, juste avant les commémorations. J'avais besoin qu'elles sachent ce qui était arrivé à leurs arrière-grands-parents. Ce n'était pas facile, mais c'était le seul moyen que j'avais trouvé. Leur montrer Auschwitz. Ce fut un voyage émouvant et plein de larmes, mais je me sentais enfin en paix car mes filles avaient compris. »

Son visage était triste et pensif.

Je le laissai parler tout en essuyant la bouche de ma fille et en lui donnant à boire.

« La dernière chose que j'ai faite, c'était en janvier. Je suis retourné à Paris. Il y a un nouveau Mémorial de la Shoah dans le Marais, vous êtes au courant, je suppose. » C'était le cas et j'avais eu dans l'idée de m'y rendre lors de mon prochain voyage. « Chirac l'a inauguré fin janvier. À l'entrée se trouve un mur couvert de noms. C'est une gigantesque pierre grise où sont gravés 76 000 patronymes. Le nom de chaque juif déporté de France. »

Ses doigts jouaient sur le rebord de sa tasse. J'avais du mal à le regarder dans les yeux.

« J'ai cherché leurs noms et je les ai trouvés. Wladyslaw et Rywka Starzynski. Mes grands-parents. J'ai ressenti alors la même paix qu'à Auschwitz. La même douleur. Et un sentiment de reconnaissance aussi. Ils étaient là, on ne les avait pas oubliés. La France ne les avait pas oubliés et les honorait. Des gens pleuraient devant le mur. Des gens âgés, des jeunes, des gens de mon âge, qui touchaient la pierre en pleurant. »

Il s'arrêta et inspira par la bouche. Je gardai les yeux fixés sur la tasse, sur ses doigts. La girafe couina, mais nous l'entendîmes à peine.

« Chirac a fait un discours, que je n'ai bien sûr pas compris. J'ai lu la traduction sur Internet par la suite. Un beau discours. Invitant les gens à se souvenir de la responsabilité de la France dans les événements du Vél d'Hiv. Chirac a prononcé les mêmes mots d'hébreu que ma mère à la fin de sa lettre. Zakhor, Al Tichkah. Souviens-toi. N'oublie jamais. » Il se pencha pour prendre une grande enveloppe kraft dans son sac à dos. Il me la tendit.

« Ce sont des photos d'elle. Je voulais que vous les voyiez. J'ai compris soudain que j'ignorais qui était ma mère. Je savais de quoi elle avait l'air, je connaissais son visage, son sourire, mais je ne savais rien de l'individu qu'elle était à l'intérieur. »

J'essuyai le sirop d'érable qui me collait aux doigts. Il y avait une photo de Sarah le jour de son mariage. Grande, fine, avec son sourire discret et ses yeux mystérieux. Sarah berçant William quand il était bébé. Sarah tenant le petit William par la main. Sarah à trente ans, dans une robe de bal vert émeraude. Enfin, Sarah juste avant sa mort, en gros plan et en couleur. Je remarquai ses cheveux gris. Prématurément gris, mais cela lui allait bien, curieusement. Des cheveux gris comme ceux de William aujourd'hui.

« Je me souviens d'elle comme d'une personne silencieuse, grande et mince, mais silencieuse, tellement silencieuse », dit William tandis que je sentais mon émotion grandir photo après photo. « Elle riait rarement, mais elle avait beaucoup d'intensité, et c'était une mère aimante. Personne n'a pensé au suicide quand elle est morte. Jamais. Pas même Papa. Je suppose qu'il n'avait pas lu son carnet. Personne ne l'avait lu. Il a dû le trouver longtemps après sa disparition. Nous pensions tous qu'il s'agissait d'un accident. Personne ne savait qui était réellement ma mère. Moi-même, je ne le savais pas. Et c'est ça, le plus dur à vivre, cette ignorance. Ce qui l'a conduite à la mort, ce jour froid et neigeux. Ce qui a fait qu'elle a pris cette décision. Pourquoi nous n'avons jamais rien su de son passé. Pourquoi elle n'a rien dit à mon père. Pourquoi elle a gardé sa souffrance, toute sa souffrance, pour elle seule.

— Ces photos sont très belles, dis-je finalement. Merci de me les avoir apportées. »

Je m'interrompis.

« Il y a quelque chose que je voudrais vous demander, dis-je avec un sourire timide.

— Allez-y.

— J'ai l'impression d'avoir détruit votre vie. Vous ne m'en voulez pas ? »

Il sourit.

« Oubliez cette sombre pensée, Julia. J'avais juste besoin de comprendre. De rassembler les pièces du puzzle. Cela a pris du temps. C'est pour ça que vous n'avez pas eu de mes nouvelles. »

J'étais soulagée.

« Mais je savais où vous joindre. Je n'ai jamais perdu votre trace. » Maman, il sait où tu vis à présent. Il a cherché sur Internet lui aussi. Il sait où tu travailles et où tu habites. « Quand avez-vous déménagé à New York, exactement ? demanda-t-il.

— Un peu après la naissance du bébé, au printemps 2003.

— Pourquoi avez-vous quitté Paris ? J'espère que je ne suis pas trop indiscret… »

J'eus un sourire contrit.

« Je venais de rompre et d'accoucher. Je n'arrivais pas à me faire à l'idée de vivre rue de Saintonge après tout ce qui s'y était passé. J'ai eu envie de revenir aux États-Unis. Voilà.

— Et comment cela s'est-il passé ?

— Nous sommes restées quelque temps chez ma sœur, dans l'Upper East Side, puis elle m'a trouvé une sous-location par une amie à elle. Mon ex-patron, lui, m'a dégotté un super job. Et vous ?

— C'est à peu près la même histoire. Je ne pouvais plus vivre à Lucca. Et avec ma femme… » Sa voix s'évanouit. Il esquissa un au revoir. « Enfant, j'habitais ici. Avant Roxbury. L'idée m'a trotté dans la tête pendant un moment. J'ai fini par m'y installer. Je suis d'abord resté chez un de mes plus vieux amis, à Brooklyn, puis j'ai trouvé quelque chose dans le Village. Je suis toujours critique gastronomique. »

Son portable sonna. La petite amie, encore une fois. Je détournai la tête pour lui laisser un peu d'intimité. Il raccrocha vite.

« Elle est légèrement possessive, dit-il d'un air penaud. Je ferais mieux de couper mon téléphone. »

Il farfouilla les touches.

« Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?

— Quelques mois. Et vous ? Vous avez quelqu'un ?

— Oui. » Je pensai au sourire courtois et terne de Neil. À ses gestes méticuleux. Au sexe routinier. Je faillis ajouter que c'était une histoire sans importance, que je n'avais pas envie d'être seule, que c'était insupportable parce que alors, chaque soir, je pensais à lui, William, et à sa mère. Tous les soirs sans exception depuis deux ans et demi. Mais je ne dis rien de tout cela.

« C'est un type bien. Divorcé. Avocat. »

William commanda encore du café. Alors qu'il me servait, je remarquai à nouveau à quel point ses mains étaient belles, ses doigts longs et fins.

« À peu près six mois après notre dernière rencontre, dit-il, je suis retourné rue de Saintonge. Je voulais vous voir, vous parler. Je ne savais pas comment vous joindre. Je n'avais pas de numéro de téléphone et je ne me souvenais pas de votre nom d'épouse, alors impossible de regarder dans l'annuaire. Je pensais que vous viviez encore là. Je n'imaginais pas que vous aviez pu déménager. »

Il s'arrêta et passa la main dans ses cheveux.

« J'ai beaucoup lu sur la rafle du Vél d'Hiv, je suis allé à Beaune-la-Rolande et à l'emplacement du vélodrome. Je suis allé chez Gaspard et Nicolas Dufaure. Ensemble, nous nous sommes rendus sur la tombe de mon oncle, au cimetière d'Orléans. Ce sont des hommes tellement charmants. Cependant, ce fut un moment difficile et j'aurais tant aimé vous avoir à mes côtés. C'était une erreur de faire ça tout seul et j'aurais dû accepter votre proposition à l'époque.

— Peut-être aurais-je dû insister, dis-je.

— J'aurais dû vous écouter. C'était vraiment trop dur à supporter tout seul. Ensuite, je suis revenu rue de Saintonge. Quand des inconnus m'ont ouvert la porte, j'ai eu la sensation que vous m'aviez laissé tomber. »

Il baissa les yeux. Je replaçai ma tasse sur sa soucoupe. J'étais envahie par un mauvais sentiment. Comment osait-il, après tout ce que j'avais fait pour lui, après le temps passé, les efforts, la souffrance, la solitude…

Il avait dû lire sur mon visage car il posa sa main sur mon bras.

« Excusez-moi, je n'aurais pas dû dire ça, murmura-t-il.

— Je ne vous ai jamais laissé tomber, William. »

Ma voix était dure.

« Je sais, Julia. Je suis désolé. »

La sienne était profonde, vibrante.

Je me détendis, parvins à sourire. Nous bûmes notre café sans dire un mot. Nos genoux se frôlaient par moments sous la table. Ce n'était pas gênant, presque naturel… Comme si cela nous arrivait depuis des années. Comme si ce n'était pas seulement la troisième fois que nous nous rencontrions.

« Votre mari était d'accord pour que vous viviez ici avec les enfants ? »

Je haussai les épaules et jetai un coup d'œil vers ma fille qui s'était endormie dans sa poussette.

« Cela n'a pas été facile. Mais il est amoureux d'une autre femme. Depuis un moment. Ça a aidé. Il ne voit pas beaucoup les filles. Il vient ici de temps en temps et Zoë passe ses vacances en France.

— C'est la même chose avec mon ex-femme. Elle a eu un autre enfant, un garçon. Je vais à Lucca aussi souvent que possible pour voir mes filles. Parfois, elles viennent jusqu'ici, mais c'est rare. Elles sont grandes maintenant.

— Quel âge ont-elles ?

— Stefania a vingt et un ans et Giustina dix-neuf.

— Eh bien, vous les avez eues jeune !

— Trop jeune, peut-être.

— Je ne sais pas, dis-je. Parfois, je trouve ça curieux de me voir avec un bébé. J'aurais aimé être plus jeune. Il y a beaucoup d'écart entre la petite et Zoë.

— C'est une gentille petite, dit-il en avalant un gros morceau de cheesecake.

— Oui, le trésor de sa gâteuse de mère. »

Il en rit avec moi.

« Vous auriez préféré avoir un garçon ? demanda-t-il.

— Non. Et vous ?

— Non. J'adore mes filles. Peut-être auront-elles des garçons. Elle s'appelle Lucy, c'est ça ? »

Je jetai un coup d'œil à William puis baissai les yeux vers ma fille.

« Non, ça, c'est le nom de la girafe. »

Il y eut un silence.

« Elle s'appelle Sarah », dis-je doucement.

Il s'arrêta de mâcher et posa sa fourchette. Son regard changea. Il nous regarda toutes les deux sans rien dire.

Puis il plongea la tête entre ses mains et resta ainsi de longues minutes. Je ne savais pas comment réagir. Je posai la main sur son épaule.

Le silence dura une éternité.

De nouveau, je me sentais coupable, comme si j'avais fait quelque chose d'impardonnable. Mais j'avais su, dès le premier jour, que cette enfant se prénommerait Sarah. Dès la naissance, quand je sus qu'il s'agissait d'une fille, je fus sûre de son prénom.

Elle n'aurait pas pu porter un autre prénom. Elle était Sarah. Ma Sarah. En écho à l'autre Sarah, à la petite fille à l'étoile jaune qui avait changé ma vie.

Il finit par retirer ses mains. Son visage apparut, beau et déchiré. Habité par une tristesse aiguë et une émotion qui se lisait dans son regard. Il ne cherchait pas à s'en cacher. Il ne luttait pas contre les larmes. Comme s'il voulait que je sois témoin de tout, de la beauté aussi bien que de la douleur de sa vie. Il voulait que je voie sa gratitude et sa souffrance.

Je serrai fort sa main dans la mienne. Je n'arrivais plus à le regarder dans les yeux. Je fermai les miens et posai sa main contre ma joue. Puis je me mis à pleurer avec lui. Je sentais mes larmes couler le long de ses doigts, mais je gardai sa main sur mon visage.

Nous sommes restés assis dans le café une éternité. Jusqu'à ce que la foule s'évapore, jusqu'à ce que le soleil change de direction et la lumière d'intensité. Jusqu'à ce que nos yeux puissent à nouveau se rencontrer. Des yeux d'où les larmes avaient disparu.