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La jeune Sénégalaise ressemblait à une sirène, et le frère d’Alpha à un neveu de Neptune. Tous deux étaient splendides comme de jeunes dieux marins, encore essoufflés après leurs jeux amoureux interrompus avec rudesse.
Je pensai que le sage destin ne s’était pas trompé lorsqu’il avait choisi des représentants si brillants de deux races pour nous donner une leçon en matière de sensualité joyeuse. Ils étaient si beaux dans leur nudité, parés de gouttes d’eau scintillantes, que notre compagnie les dévorait des yeux, tous, sauf moi, qui ne pouvais détacher mon regard de la mouche de Diuma posée sur la casquette de Willi le Long.
Personne, pas même le propriétaire de la casquette, ne remarqua que la bestiole avait choisi cet endroit pour y sécher son postérieur et ses ailes. Il s’agissait d’un grand spécimen de mouche à ordures, répandu sous toutes les latitudes, qui se sentait aussi bien dans les toilettes de la Comédie-Française que dans les latrines sénégalaises. Somme toute, il s’agissait d’une créature de Dieu très répandue, qui, partout dans le monde, se sentait chez elle, à condition de trouver à portée de son suçoir un peu de sueur, d’immondices ou de pourriture.
Je l’observais comme ensorcelé en pensant qu’à cet instant précis l’une de ses consœurs corses devait s’introduire dans les narines de mon vieux camarade de l’armée, Ignace, avec l’intention de se délecter d’une goutte de son sang, bizarrement non coagulé. Ignace était probablement déjà en train de nourrir toutes sortes de vermines dans son abri éternel, dans ce trou où je l’avais fait rouler. J’imaginais son corps maigre plié en deux sous le poids des pierres, la tête rejetée en arrière sur des vertèbres cervicales rompues, la bouche à demi ouverte, les yeux écarquillés et ses oreilles de vampire flétries où de petits prédateurs en tout genre, mouches bleues, taupes-grillons, araignées et acariens, avaient trouvé un agréable refuge, savourant des gaz et des liquides à l’odeur putride.
L’image d’Ignace en passe de leur offrir un banquet souterrain était tellement réelle dans toute son horreur que j’étais sur le point de hurler, sentant de nouveau ce poinçon de fer qui ne cessait de me marteler le crâne depuis mon réveil. Cette fois-ci, à ce mal de tête s’ajouta une douleur lancinante à la poitrine, au niveau des seins, qui me transperça le corps jusqu’aux omoplates.
Pourtant je n’avais pas prévu une chose lorsque j’avais enfoui le cher défunt. Cette idée me frappa comme la foudre. S’il ne subsistait aucune trace de mon forfait, si personne ne déblayait l’entrée de la maudite caverne, si même la «famille» d’Ignace ne se mettait pas à la recherche de son capo disparu – capitaine ou imposteur? -, il existait quand même une chose qui pouvait démolir mon pitoyable château de cartes: la présence dans le maquis de ces mouches bleues qui ne vont jamais sur du vivant et la puanteur du banquet souterrain, de sa décomposition repoussante, des acides gras et du gaz carbonique qui se propageront dans les alentours d’Ouf bien avant que la pègre toulonnaise ne découvre le cadavre.
La seule chose qui pouvait me sauver était l’éventuelle véracité du témoignage de mes chers «consinges», Prosper et Sandrine, si la rencontre avec Ignace et son meurtre n’étaient qu’un mauvais rêve.
Je revoyais ce malheureux agenouillé devant moi, comme si, dans cette piteuse posture, il adressait à Dieu une prière. Le filet de sang qui coulait le long de son cou et disparaissait sous son col n’éveillait dans mon âme ni dégoût, ni pitié, comme si cette âme appartenait à un sosie endurci dont j’exécutais les ordres sans broncher. Je l’écoutai et trouvai à tâtons par terre une grande pierre, la levai et la lançai de toutes mes forces sur la tête d’Ignace. Nous le traînâmes ensuite, moi et mon double impitoyable, jusqu’à la grotte et le laissâmes dégringoler le long d’une pente. Dès que nous eûmes jeté à sa suite quelques objets ensanglantés, l’entrée de la caverne se referma devant nous dans un grondement infernal et effaça toutes traces.
Un jour, à propos d’un crime crapuleux commis en banlieue parisienne, Prosper avait dit que le cadavre d’un homme de poids moyen diffusait dans l’atmosphère à peu près cinq mètres cubes de gaz carbonique et d’acides gras puant l’ammoniac. Me rappelant ces macabres données, je me demandai encore une fois si la terre éboulée dans la grotte pourrait empêcher l’odeur de se répandre à la surface, je me demandai si les neveux mafiosi d’Ignace n’étaient pas sur le lieu de mon forfait, si l’on n’avait pas déjà chargé pour moi une mini-Kalachnikov.
Je ne pouvais me cacher nulle part. Que j’essaie de traverser la mer en ferry-boat pour rejoindre l’Italie ou de m’enfuir au village du Praz-de-Lys, en Haute-Savoie, en empruntant un passage de montagne peu connu, la Mafia, qui a le bras long, me retrouverait en moins de vingt-quatre heures.
J’étais pris au piège, comme un rat sur un navire qui allait sombrer, moi, jadis infatigable vagabond européen, à la fin d’un long périple avec lequel je croyais dessiner un cercle, mais qui, en réalité, se déroulait en spirale descendante et se terminait à l’entrée d’une crique anonyme de Corse-du-Sud.
Je fus plus qu’étonné quand Sandrine interrompit ces réflexions amères, juste au moment où la douleur cuisante, dans ma poitrine, me força à m’allonger sur un tas de cordes, au moment où je décidai de me reposer un peu, avec devant moi l’image vivante du Praz-de-Lys, ce haut plateau féerique en face du mont Blanc, où j’aurais aimé laisser mes os, entre les bosquets de sapins et le lac du Roi, cet œil vert d’un géant borgne, endormi sous les neiges. Protégé de toutes les Mafia, j’aurais regagné ainsi mon sanctuaire affectif pour y rendre un hommage suprême à la divinité de ma montagne, avant de rejoindre papa et maman.
Je fus vraiment stupéfait de voir Sandrine se précipiter sur moi et se mettre à me secouer comme si elle avait perdu l’esprit, puis me coucher sur une toile repliée, et, aidée d’autres gens, me transporter sur la terre ferme. Je n’avais même pas remarqué qu’entre-temps nous avions accosté. Mais en dépit de tout, malgré ces visages difformes qui se penchaient sur moi, je me sentais comme un prince dans ce berceau de toile, parmi ces amis que je tant chérissais.
Pour embellir ce conte de fées, Marco vint à ma rencontre, les bras grands ouverts, me chatouiller le nez de sa barbe de père Noël et m’embrasser sur le front comme si j’étais redevenu enfant.