38111.fb2 Enfer d’un paradis - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 17

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XV. Prosper. La mouche et l'ordinateur.

Après le premier émoi et la peur panique de voir Petit Loup foudroyé par l’engorgement d’une artère coronaire, les esprits se calmèrent, comprenant que notre camarade était victime de nos excès de la veille au soir et de la chaleur torride régnant sur le bateau. Après qu’il eut vomi sur Sandrine, qui avait eu la chance de l’approcher la première, nous le chargeâmes sur une sorte de brancard improvisé et le transbordâmes avec précaution à l’ombre d’un figuier, devant la demeure de Marco.

Pendant le transport, Sandrine le gava de fortifiants pour femmes enceintes, les seuls qu’elle avait sous la main. J’espérais que ce remède ne lui causerait pas trop d’ennuis hormonaux, que notre ami infortuné ne passerait pas le reste de sa vie avec de beaux petits seins pareils à ceux dont la nature avait fait don à Suzanne.

À l’entrée de sa maison, Marco nous salua par ces paroles retentissantes:

«Bienvenus au château!»

L’habitation en question ressemblait autant à un château que son propriétaire rappelait un châtelain. C’était une bien étrange construction, bâtie probablement sur les restes d’une fortification toscane, avec un toit à plus de huit pentes et toute une douzaine de minuscules cellules au sous-sol, au rez-de-chaussée et au premier étage, où tout homme adulte pouvait passer une douce nuit à condition de recroqueviller ses jambes sous son menton.

Dès que chacun de nous eut mangé une figue et bu l’inévitable verre de grappa qui menaçait de cécité mon unique œil, notre aimable hôte Marco nous somma de choisir la pièce où nous voulions passer la nuit.

Ne perdant pas le nord, Alpha fut la première à faire son choix. Elle ne demanda rien de moins que la chambre à coucher du maître des lieux, ayant la vague intention de la partager avec lui. Le frère cadet d’Alpha et la belle Diuma, rapiéçant et recollant déjà le canot gonflable, décidèrent d’y passer la nuit, à la belle étoile, comme il convenait à des gens qui créaient une nouvelle espèce d’hommes. Le Capitaine Carcasse proposa d’un cœur magnanime à Sandrine de s’installer avec lui dans la chambrette de la mansarde, mais celle-ci le repoussa sèchement et exprima le souhait de dormir en compagnie de la petite Suzanne. Le neveu de Napo se retrouva dans la même cellule que José Soares, tout près de la grosse Inès et de Boris, desquels ils n’étaient séparés que par une fine draperie, semblable à celle qui séparait notre couche, à Gertrude et à moi, du lit lilliputien de Willi le Long.

Dès qu’il se fut remis un peu, Petit Loup prit la décision irrévocable de dormir seul sur l’Arche de Noé, bien que le Capitaine Carcasse essayât de le dissuader de ce projet insensé, pressentant une tempête entre minuit et l’aurore. Rien au monde ne put ébranler Marie-Loup et ainsi, grâce à son obstination, il fut le seul à obtenir ce qu’il désirait. Tous les autres furent déçus, soit de leur taudis, soit par leur compagnon; il n’était donc pas difficile de prévoir que la nuit nous promettait de grandes épreuves.

Chacun de nous laissa dans sa cellule un objet lui appartenant, des accessoires de toilette ou un vêtement de nuit, pour pouvoir, le soir, repérer plus facilement le lit qui lui revenait. Cela me fit sourire, car nous ressemblions à des chiens enfouissant leur os pour marquer leur gîte. Quand sonna l’heure de porter une fois de plus l’inévitable toast, Petit Loup essaya de se saisir de la bouteille le premier.

«Tu veux te tuer! s’écria Sandrine.

– Sûrement», répondit-il dans un sourire étrange, s’étendant sur un lit de camp de Marco.

Sandrine se tut et lui tourna le dos. Ses yeux étaient remplis de larmes et ses épaules tremblaient. En observant à la dérobée Petit Loup ricaner, je me remémorai les maximes provocatrices avec lesquelles il tentait de nous faire peur, à Sandrine et à moi: «Je m’rase ou je m’gaze?» ou bien: «Ma brosse à dents me survivra-t-elle?», qui devaient ponctuer le contenu de son livre posthume au titre splendide – La Mort , sa vie, son œuvre -, récit d’une agonie ininterrompue, d’un règlement de comptes avec lui-même, où le silence planait comme une épée de Damoclès au-dessus du papier vide.

Nous savions avec certitude qu’il n’écrirait jamais un seul mot du roman dont il rêvait, mais pour moi, précisément, le silence de cette œuvre représentait le plus grand des dangers, un silence plus éloquent que la parole, lui frayant un chemin vers les yeux sans visage de ses parents. En plus de cela, je remarquai qu’il se passait quelque chose de bizarre dans sa tête depuis le matin, comme si un feu secret le consumait, comme si ses folles virées, de Paris à la Haute-Savoie et à la Corse, l’avaient enfin mené au terme de ce voyage qui tournait en rond, au bout du cercle qui pour les seuls imbéciles est sans fin.

«Sûrement», répéta-t-il en chuchotant deux ou trois fois et il s’abandonna au sommeil.

Avant de nous joindre à la confrérie excitée, Sandrine chassa la mouche de Diuma de la tempe de Petit Loup et couvrit son visage d’un foulard de tulle. Sous ce voile mi-transparent, Marie-Loup ressemblait à un être entre deux sexes, et je ne pus m’empêcher de retirer la bague de ma mère Odile de ma main pour l’enfiler à son annulaire.

Nous le laissâmes à l’ombre du figuier et nous hâtâmes vers les spectateurs du numéro de cirque que l’excentrique Marco était en train de réaliser sous les clameurs. Son tour de prestidigitation consistait à habiller notre Vénus noire, à laquelle les habitants du village voisin auraient difficilement souhaité la bienvenue s’ils l’avaient aperçue en tenue d’Ève après son joyeux naufrage.

Marco habilla Diuma à l’aide de peintures à l’huile qu’il déposa sur sa peau nue avec la promptitude et l’adresse d’un vrai virtuose. Diuma avait l’air d’une toute jeune fille transportée au septième ciel, comme si dans son sang s’éveillait le souvenir lointain de rites semblables, que ses ancêtres devaient exécuter lors des mariages, baptêmes ou fêtes des moissons. Cependant, le côté comique de cette œuvre de Marco ne résidait pas tant dans la coloration de la peau que dans l’habit que l’astucieux bouffon avait choisi.

C’était un véritable costume de marin pour enfants du début du vingtième siècle, que les mamans toutes fières mettaient à leurs garçonnets pour les promener sur les plages de Deauville ou de Constance: petites chaussures noires laquées à grande boucle argentée d’où montaient, le long des chevilles, des chaussettes d’un blanc éclatant, culotte bleue de roi, plastron sur la poitrine et larges bretelles des deux côtés d’une cravate bleu-blanc-rouge.

Notre bande enthousiaste riait aux larmes pendant que Marco, en quelques coups de pinceau habiles, couvrait de peinture le mont de la Vénus, tandis que celle-ci, ravie, embrassait le sommet de sa tête dégarnie.

«Il ne lui manque qu’une gouvernante avec une ombrelle pour une promenade sur la plage! s’exclama Willi le Long, sa voix l’emportant sur celle des autres.

– Je veux bien être la gouvernante, se proposa Inès et, à l’étonnement général, elle tira de quelque part une ombrelle des années vingt du siècle dernier.

– Écartez-vous de mon chef-d’œuvre! trompeta Marco sous sa barbe de père Noël. Si quelqu’un a le droit de l’emmener se balader à travers le hameau, c’est bien le tailleur pour dames!

– Quel tailleur pour dames? s’étonna Inès.

– Je suis le tailleur pour dames!» se rengorgea Marco le Corse, dont c’était le trente-sixième métier après celui de poète et enseignant, d’entrepreneur et peintre en bâtiment, de plâtrier, cimentier, menuisier, serrurier et maçon, jusqu’à celui de bâtisseur de sa maison-ruche destinée à des abeilles géantes.

Dix minutes plus tard, nous sortîmes Diuma et nous dirigeâmes vers une ferme d’élevage d’oursins où Marco, en ce premier jour de septembre, avait organisé un festin copieux.

Prenant de grands airs, Diuma marchait en tête de cette procession clownesque, bras dessus, bras dessous avec son tailleur pour dames particulier, qui, pour l’occasion, avait revêtu le haut d’un habit à queue noir, râpé jusqu’à la corde, et s’était coiffé d’un haut-de-forme ayant appartenu à son grand-père et dont les rats avaient rongé les bords. Marco s’était pourvu aussi d’un petit seau et d’une pelle pour que le grand enfant chocolat puisse jouer sur la plage en construisant des châteaux de sable.

Les autres participants du défilé se donnèrent également de la peine pour contribuer à la réussite de notre cortège d’apparat. La grosse Inès n’avait pas besoin de se déguiser: son énorme chapeau de paille au bouquet de cerises, son ombrelle en dentelles et le petit Russe pendu à son bras charnu suffisaient pour gagner un premier prix à un bal costumé. Inès et Boris reçurent les premiers applaudissements de quelques indigènes qui n’étaient pas cachés derrière leurs persiennes.

Willi le Long fut salué de la même manière: ayant mis sa casquette à l’envers, il s’était couvert d’un drap assez long pour dissimuler ses jambes, et avait noué autour de sa taille une corde pour y accrocher toute une douzaine d’ustensiles de cuisine, louches, cuillers à pot, fourchettes et autres ramequins. Dans cet accoutrement, le grand escogriffe ressemblait au vampire d’un maître coq de l’époque napoléonienne. Les spectateurs le saluèrent par des acclamations, persuadés qu’il s’agissait d’un acrobate se déplaçant sur des échasses. Il semblait plus grand que jamais, plus grand même qu’Alpha, qui était à califourchon sur les épaules du neveu de Napo. Leur traversée du village n’engendra aucun étonnement, car les villageois étaient habitués à se déplacer à dos d’âne, tout comme à considérer qu’une femme qui leur montait sur la tête était la chose la plus naturelle du monde. C’est en vain qu’Alpha éperonna le neveu de Napo en nage, car elle eut de la peine à tirer quelques sifflets de la marmaille du coin.

Moi, au contraire, je fus salué très chaleureusement, à cause de Gertrude qui se balançait avec grâce sur mon épaule pendant qu’un petit vent découvrait ses beaux dessous qui m’avaient coûté une fortune.

Ampère fut accueilli tout aussi cordialement, ainsi que José Soares et la petite Suzanne. Avant le départ, Marco avait dessiné en vitesse sur la peau du premier un costume rayé de prisonnier, et les deux autres avaient eu l’heureuse idée d’échanger leurs vêtements, grâce à quoi la petite rousse se dandinait à l’arrière-garde du cortège dans le pantalon de José, ne cachant ses seins que sous ses bretelles, tandis que José était vêtu de la petite robe de Suzanne qui couvrait à peine les caractères essentiels de sa masculinité portugaise.

Il ne nous manquait que Petit Loup, Sandrine et la mouche de Diuma. Le fameux insecte s’était posé sur mon César et n’en bougeait plus; quant à Sandrine, elle restait à veiller sur notre ami souffrant, attendant qu’il retrouve des forces.

À l’entrée d’une bâtisse en pierre délabrée, au bord même de l’eau, Marco souffla dans une espèce de trompette postale enrouée et décida de passer la troupe en revue. Nous obéîmes de bon gré, excepté le Capitaine Carcasse, qui nous rejoignit avec un peu de retard, paré comme pour une fête nationale – uniforme blanc sale et traces d’épaulettes arrachées.

«J’aimerais avant tout passer la troupe en revue, se proposa-t-il.

– Tu es commandant en mer, bêla Marco sous sa barbe. Ici, sur la terre ferme, c’est moi qui donne des ordres.»

Il souffla encore une fois dans sa corne postale, sur quoi nous tous, femmes et hommes d’âge mûr, nous mîmes au garde-à-vous et bombâmes le torse à la façon des militaires. Grisés par la folie de ces vacances, comme pris de boisson, le souffle court, nous humâmes la forte odeur d’une tempête proche qui planait dans l’air. Quoique notre mascarade fût d’origine éroticoemphatico-mélancolique, je la trouvais un peu outrée, voire excessive.

Marco nous examinait d’un œil connaisseur, muni d’une plaque de bois sur laquelle il avait étalé ses peintures comme sur une palette. En deux ou trois coups de pinceau, il parfit l’apparence de chacun de nous, en dessinant sur le sein débordant d’Inès un beau papillon, faisant rougir les joues pâles d’Alpha comme des fleurs de coquelicot avec leurs reflets sur ses tempes, traçant sur le front de Boris l’étoile à cinq branches de l’ex-armée rouge ou encore encadrant mon œil borgne d’un monocle élégant.

Mon thermomètre de voyage indiquait trente-huit degrés Celsius quand Marco se déclara content de notre allure, ajoutant qu’il était grand temps de s’attabler.

«Je vous offre à tous une entrée d’oursins et une bouteille de divin Patrimonio!» cria-t-il.

Dans la cohue qui se fit pour occuper la meilleure place à table, une moitié se trouvant au soleil et l’autre à l’ombre, la boulimique Inès s’assit par inadvertance sur la palette de Marco et de honte éclata en sanglots, car elle avait enlevé son slip, déjà sur le bateau, à cause de la chaleur.

Marco s’évertua à la consoler, lui jurant que jamais, au grand jamais, il ne se servirait plus de cette palette, et que son empreinte, le «bouton demi-éclos de sa fleur», serait accrochée à la place d’honneur dans sa salle de séjour.

Pendant qu’Inès lavait quelque part sa «fleur mi-éclose», sa place fut prise par Sandrine et Petit Loup qui se joignirent enfin à nous. Marie-Loup s’était à peu près remis, mais sa tête s’inclinait toujours de temps à autre vers l’épaule de Sandrine. Comme ils étaient les seuls sans costume ni maquillage dans un groupe de fêlés déguisés, ils avaient l’air de deux excentriques.

Nous commençâmes à déjeuner à 16 heures 14 et terminâmes à 22 heures 38. Entre-temps, faute d’avoir un esprit sain dans un corps sain, je négligeai mon hygiène corporelle d’une manière tout à fait inconsidérée et impardonnable – je ne m’étais lavé les mains et frictionné la poitrine avec de l’alcool qu’une seule et unique fois – et oubliai même la question obsessionnelle qui me tourmentait depuis mon départ de Paris: avais-je, oui ou non, éteint la cafetière électrique, avais-je, oui ou non, fermé à double tour la serrure inférieure de la porte d’entrée?

Au cours de ce repas, nous mangeâmes en entrée des oursins violets «à la coque», cuits pendant trois minutes tels les œufs. Suivit une omelette farcie aux glandes reproductrices de ce même animal marin et potage à la crème d’oursins, extrêmement chargée en iode, avant un risotto noir d’oursins et une salade à la romaine, assaisonnée d’une sauce aux oursins verts. À la fin du déjeuner, je faillis commander un gâteau d’oursins, mais je me retins pour ne pas vexer notre aimable hôte, Marco, qui croquait à belles dents ces «châtaignes de mer».

Le plus vieux des deux frères corses qui tenaient la ferme se déplaçait à l’aide d’une canne, bien qu’il s’agît d’un homme dans la fleur de l’âge. D’après Marco, cet homme lent et pâle avait naguère survécu à une grave crise cardiaque. Je me demandais quel cri intérieur avait pu mener ce monsieur à un infarctus du myocarde dans le doux silence de sa crique. J’aurais voulu caresser sa main droite, lente et pâle, avec laquelle il nous servait ses plats aux oursins, pendant que de la gauche il s’appuyait à sa canne et aux dossiers de nos chaises.

À la tombée de la nuit, nous nous tûmes, oppressés par le poids de la nourriture ingurgitée et un vague à l’âme inexplicable. Nous parlions à mi-voix, presque en chuchotant, comme par crainte de perturber un équilibre fragile dans la nature qu’elle pouvait à tout instant métamorphoser en tempête.

Peu à peu, je commençai à comprendre ce cri intérieur conduisant l’homme lent et pâle à la crise cardiaque. Sur cette crique, telle une malédiction, était suspendu une épée de Damoclès gigantesque, invisible, menace permanente planant au-dessus de la mer en apparence paisible. La nature qui nous entourait me faisait penser à un mourant, maintenu artificiellement en vie, dans l’attente de son dernier râle.

«Cette nuit, nous aurons de l’orage», dit le courageux Capitaine Carcasse.

Il répétait cette phrase toutes les demi-heures, à chaque fois que l’un des frères aubergistes posait devant lui un nouveau pichet de vin.

«Cette nuit, un sale orage se prépare», disait le Capitaine.

Nous buvions plus que jamais depuis que nous avions posé les pieds sur cette île, nous buvions avec tant de désespoir et si peu de mesure que la nuit à venir nous promettait un raz de marée d’une mélancolie plus dangereuse que celle de la veille au soir. En effet, la nuit arrivait de la mer accompagnée d’une vague noire, colossale. L’anxiété submergea rapidement les alentours de la buvette, un brouillard épais de fines gouttelettes se coucha sous nos pieds, au bord même du petit embarcadère où se trouvait notre table, décorée d’un bouquet de coraux rouges, de «sang de bœuf» pétrifié, l’un des plus beaux coraux de la Méditerranée.

Pour chasser les fantômes, nous commandions de nouvelles boissons.

«Cette nuit, il y aura une grande tempête», rabâchait le Capitaine Carcasse.

Je remarquai que Petit Loup buvait de nouveau, et qu’à deux reprises il repoussa Sandrine, qui tentait de lui retirer son verre. Je remarquai aussi que les épaules de Sandrine tremblaient lorsqu’elle se tournait avec un rire forcé vers ses voisins et que l’insensé en profitait pour boire à longs traits. Je me demandais quel nouveau démon envahissait son esprit, quel nouveau silence que devait peupler La Mort , sa vie, son œuvre, ce tâtonnement désespéré dans le labyrinthe de son passé. Je le chérissais plus que jamais, doutant soudain que nous vieillissions ensemble dans notre maison normande. Nimbé d’une sombre amertume, notre frère, chasseur de fantômes, ressemblait de plus en plus à ce Gascon légendaire pour lequel chaque blessure était mortelle, puisque tout entier il n’était que cœur.

Quand nous quittâmes enfin la table, le monsieur lent et pâle à la canne et son frère cadet nous raccompagnèrent jusqu’à la sortie de leur cour. Nous nous serrâmes la main comme de vieux amis, et le monsieur lent et pâle me posa une question en corse que Marco dut me traduire.

«On dirait que monsieur Alfonsi te trouve fort sympathique, dit Marco. Il demande si, dans tes veines, malgré ton origine québécoise, il ne coulerait pas quelques gouttes de sang corse.»

Je ne compris pas la question.

«Monsieur Alfonsi est persuadé que les gens très cordiaux, et même s’il s’agit de Québécois, doivent avoir au moins quelques gouttes de sang corse, m’expliqua Marco.

– Malheureusement, ce n’est pas mon cas», dus-je reconnaître en promettant au monsieur lent et pâle de rechercher sans faute un donneur de sang corse si jamais le besoin d’une transfusion se faisait sentir.

À cet instant, nous nous tendions une main amicale pour la troisième fois.

«Vive le Québec libre! me dit en français le monsieur lent et pâle avec un sourire malicieux.

– Vive la Corse libre!» répondis-je du même ton badin.

Pour retourner au «château» de Marco, nous traversâmes de nouveau le village, cette fois désert, les habitants dormant déjà à poings fermés derrière leurs persiennes. Quand nous passions sous les quelques réverbères, nos ombres jouaient avec le monde réel, longs spectres semblables à des animaux disparus depuis la nuit des temps. Les observant avec une certaine appréhension, je songeai que notre Arche de Noé, hélas! n’avait pas emmené en voyage les premiers êtres d’un monde futur, mais plutôt les derniers représentants d’une ménagerie de dégénérés, condamnés à une extinction inexorable.

Nous marchions en file indienne sur nos jambes mal assurées, chacun seul avec lui-même et sa suite silencieuse singeant derrière son dos sa démarche et son allure. Je n’avais jamais vu, comme cette nuit, mon ombre dans l’étreinte de celles de Sandrine et de Petit Loup sur une façade aveugle. Nous nous arrêtâmes à cet endroit pour soutenir notre frère épuisé. Lorsque, par hasard, je jetai un regard sur ce mur, j’y aperçus une chose qui me fit dresser les cheveux sur la tête: entre moi et Sandrine, l’ombre de Petit Loup pâlissait très rapidement, pour disparaître comme si son propriétaire n’avait jamais existé.

Je faillis crier, bien que sachant que mes sens devaient me tromper. Par bonheur, Sandrine ne remarqua pas ce phénomène, occupée à essuyer la bouche de Marie-Loup après qu’il eut encore vomi. «C’est un signe de mauvais augure! me répétais-je fiévreusement. Mais que veut-il dire?»

Sous le figuier de Marco, le Capitaine Carcasse me tira de ces réflexions mornes pour me demander du feu.

«Cette nuit, un orage se prépare», me dit-il.

Il sembla alors que nous allions tous nous retirer dans nos cellules respectives pour dormir, roués de fatigue, quand se produisit quelque chose qui n’était possible que dans un univers corse. Nous étions déjà en train de bâiller, de nous déchausser, de nous gratter sous les aisselles et de déboutonner ce que nous avions à déboutonner, lorsque, venant de la pénombre, du bord de l’eau, se fit entendre un son très agréable à l’oreille, un chant silencieux émanant de la bouche du neveu de Napo.

Berceuse?… Sérénade?… Complainte?

Ce chant profondément triste me fit penser à la manière ancestrale de faire du feu, avec un petit morceau de bois que l’on roulait entre ses deux paumes de plus en plus vite pour produire une étincelle dans un tas de feuilles mortes. Il en était ainsi du chant du neveu de Napo, petite braise sonore hésitante sur laquelle deux autres voix corses s’empressèrent de souffler à l’unisson avec une prudence extrême, comme si elles savaient que le moindre mouvement de l’air risquait de l’éteindre.

Sous le tendre souffle de ces voix douces et tenaces, la petite langue luisante s’anima et finit par s’enflammer.

Je me demandais pourquoi cette chanson incompréhensible me touchait tant, pourquoi des larmes de joie perlaient à mes yeux. Étonné, je constatai que moi aussi je me mettais à fredonner, probablement pour la première fois depuis qu’à Québec on m’avait chassé du chœur d’enfants de l’église. Je me souvenais confusément du chagrin de ce garçon de neuf ans que le prêtre fusillait du regard à chacune de ses fausses notes. Pour la première fois depuis quarante ans, ce même gamin en mal de tendresse chantonnait sans crainte de devenir un objet de risée. Fier et ému, je posai mon visage baigné de larmes sur l’épaule d’un jeune homme corse aux accroche-cœurs roux qui me caressa fraternellement le sommet de la tête.

Sous l’effet de ce chant envoûtant, tous suivirent mon exemple, cherchant qui l’épaule, qui la poitrine du voisin le plus proche. C’est ainsi que la tête de Sandrine se retrouva sur les seins de la petite Suzanne, celle du Capitaine sur la cuisse de Gertrude, celle d’Alpha dans les bras de Marco, celles de Boris et du neveu de Napo sur les épaules d’Inès, très contente de servir d’oreiller à deux hommes à la fois. José Soares se blottit contre la hanche d’Alpha, et Ampère s’éclipsa de nouveau avec la belle Diuma dans leur canot pneumatique à demi dégonflé, qui, dans la pénombre, ressemblait à un gigantesque préservatif usagé.

Seul Petit Loup resta sans chevet, se tenant à l’écart des autres, l’air maussade, les yeux hagards dans la nuit tombante.

À la fin de la dernière strophe, je m’installai plus confortablement sur la poitrine du bel inconnu corse, écoutant les battements de son cœur. Ce son ressemblait au bruit d’un ruisseau souterrain se creusant obstinément un chemin vers la liberté, vers la surface de la terre. Je n’avais jamais rien ressenti de tel, et j’éprouvai un désir soudain de finir mes jours à l’écoute de ce cœur d’homme. L’écho de la dernière strophe planait encore dans l’air lorsque, poussé par un profond attendrissement, je prononçai deux phrases qui risquaient d’avoir de fâcheuses conséquences.

«Quelle merveille que cette chanson, dis-je, pensant alors au monsieur pâle, pêcheur d’oursins. Je suppose qu’il s’agit d’une chanson corse?»

Le bel inconnu aux accroche-cœurs roux confirma au terme d’un instant d’hésitation.

«Un chant traditionnel de notre Sud», m’expliqua-t-il.

Sur ces mots, je remarquai qu’Alpha, amateur de musique, émergeait des bras de Marco, le visage quelque peu boudeur.

«C’est une mélopée arabe, dit-elle.

– C’est une chanson corse, répliqua le bel inconnu.

– C’est un plagiat d’un chant grégorien, dit Alpha en haussant la voix.

– C’est un chant original issu de notre littoral», rétorqua d’un ton cassant le Corse aux accroche-cœurs.

Une certaine tension se mit à régner comme si le Corse et l’Alsacienne tiraient sur une corde invisible prête à se rompre à tout instant. C’est alors que la voix criarde de Boris le Bobo fit sursauter les auditeurs. Comme si une mouche l’avait piqué, il bondit loin de l’épaule d’Inès.

«C’est une chanson populaire russe du seizième siècle! déclara-t-il avec passion. Je l’ai entendue chantée par nos marins au bord de la mer Noire.»

Le silence sépulcral qui s’installa ne promettait rien de bon. Tous les yeux se tournèrent vers le fiancé d’Inès, le toisant de la tête aux pieds, comme pour prendre les mesures de son linceul. Le silence n’était troublé que par le claquement d’un grand couteau pliant avec lequel jouait Marco, ne quittant pas Boris des yeux.

Ce dernier se mit à suer à grosses gouttes.

Au lieu d’essayer de calmer les esprits, je fis un nouveau geste irréfléchi, je me hâtai de mettre César en marche en proposant au neveu de Napo d’entonner encore une fois sa belle chanson – corse, arabe, latine ou russe – pour qu’à l’aide de mon ordinateur musical je détermine son origine.

«César est en mesure d’analyser une structure harmonique sur des centaines de thèmes élémentaires, me félicitai-je, tout en chassant de l’écran la mouche ennuyeuse de Diuma. César est capable de démontrer mathématiquement la présence d’éléments mélodiques divers et leurs modifications au cours des siècles, dans un contexte ethnologique bien défini.

– L’idée n’est pas mauvaise», approuva Marco du bout des lèvres, testant du pouce le tranchant de son couteau.

Nous nous tûmes tous, et même la mouche de Diuma cessa de bourdonner sur l’écran du portable. D’une voix très mélodieuse, le neveu de Napo chanta dans le micro de César les deux premiers couplets de la fameuse chanson dont le Capitaine Carcasse me traduisit simultanément les paroles à l’oreille.

Je m’empressai de les taper sur le clavier:

Les vents et les vagues

tourbillonnent sur la mer.

Des soupirs de détresse

s’échappent de mon cœur.

Partout, c’est le désert

qui règne en solitaire.

Là où les mouettes chantaient

hurlent les vents impétueux.

Je passai ensuite à une programmation consciencieuse que les spectateurs suivirent bouche cousue avec une crainte étrange, comme si de la réponse de César dépendait quelque chose qui était de loin plus important que notre bonne entente ébranlée. J’ordonnai à César non seulement une analyse musicologique orientée vers le passé et remontant aux invasions des Maures dans ces régions, mais aussi une étude des éléments lexicologiques, géographiques et anthropologiques.

César mâchonna sagement ces informations et, pour la première fois depuis que j’avais fait sa connaissance, décida d’ouvrir les «entrailles» de son cerveau, véritable fourmilière de caractères et de chiffres, pareille à un filet aux mailles infiniment petites. Il s’agissait vraisemblablement de son centre de fichiers, de son gestionnaire de recherche et de traitement des données.

Ébahi, j’essayai d’éclaircir ce charabia. Vain effort.

La première strophe de la chanson se présentait ainsi:

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La machine extrayait ses premières réponses codées juste à l’endroit choisi par la mouche de Diuma comme observatoire. Entre le logiciel français et la mouche sénégalaise, il se nouait une relation qui me coupait le souffle: l’insecte suivait de près les lettres et les chiffres, de gauche à droite, ligne après ligne, tapotant sur l’écran de ses petites pattes à ventouses; quant à César, il arrêtait l’émission des formules chaque fois que la bestiole s’immobilisait pour les frotter de son derrière. À ma grande stupéfaction, César changea à plusieurs reprises les codes déjà inscrits sur un simple signe du croupion hérissé de la mouche. C’était sans nul doute le fait du hasard ou bien simplement un jeu de la mouche avec la lumière, mais, malgré tout, je sentis des frissons me parcourir le dos.

Par chance, à l’endroit où ils étaient assis, les spectateurs ne pouvaient pas voir la mouche que je tâchais en vain de chasser de l’écran à l’aide d’une branche sèche. Adroite de ses ailes, elle évitait tous les coups, bourdonnait avec colère autour de ma tête et se posait de nouveau au point où César s’était figé, attendant fidèlement son retour.

Pendant son analyse logistique, César gargouillait et gémissait comme s’il mâchait une nourriture indigeste pour son estomac mental hypersensible. Au cours de l’opération, les formules se transformèrent en mots, dans un anglais concis que je dus traduire à voix haute pour ceux qui ne maîtrisaient pas cette langue. Dès que j’eus lu la première phrase, ma gorge se noua.

«La chanson incriminée égale phrase musicale remontant à l’époque des invasions d’Attila, avec des paroles huniques et protoslaves, traduites, après la chute de l’Empire romain, en celto-ligure, toscan et corse assez grossièrement. Somme toute, actuellement, nous ne pouvons nier son origine russe.

– Qu’est-ce que je vous disais!» s’exclama Boris.

C’en était trop, même pour ma neutralité canadienne. Je donnai à César un tel coup de poing que je lui défonçai le boîtier.

«Espèce de bâtard en ferraille! m’écriai-je. Et toi, sale mouche de merde africaine, que trames-tu, que ta mère chevauche sans selle un éléphant!

– Depuis quand sommes-nous passés au tutoiement? inscrivit le sacré portable en réponse. J’exige que l’on ne s’adresse pas à nous avec des mots injurieux!»

Je dus céder à ce démon micro-informatique et je changeai ma question:

«Cette chanson, pourquoi la qualifiez-vous de russe?»

Sur l’écran apparut la phrase suivante:

«Tout ce qui jadis appartenait à Attila est devenu russe.»

Sous le figuier de Marco, un silence si terrible se mit à régner que je pus entendre les poissons corses battre des branchies au fond de la crique.

Là, Boris s’empressa de s’en mêler.

«La machine simplifie un peu les choses, dit-il. Il faut la comprendre, notre avenir est dans les machines. Cette machine ne voit dans le grand ami et protecteur russe rien d’autre qu’un gage de paix sur les rivages troublés d’Europe.

– Ferme-la! l’interrompit Willi le Long.

– Une paix russe sur les rives de la Corse! s’indignèrent Marco et le neveu de Napo.

– Comment osez-vous! brailla Inès.

– Qui t’a soufflé ces propos? questionnai-je l’ordinateur, m’abandonnant à la colère.

–  Eto nié tvaïi diéla! me répondit César en russe.

– Que dit-il, bon sang? s’inquiétèrent les auditeurs.

– Peux-tu le traduire? demandai-je à Boris.

– Je peux… hésita-t-il.

– Alors traduis!

– Il… bégaya Boris. Il dit: “Occupe-toi de tes oignons…”»

Révolté, le sauvage qui m’habitait ne put plus se maîtriser. Il arracha de la machine sa batterie, fourra l’engin sous son bras et gagna le bord de l’eau où clapotaient des vagues noires de fort mauvais augure. Au passage, cet homme, autrefois plein de mesure, trébucha et faillit se casser le cou avec son fardeau diabolique à cause de la mouche furieuse de Diuma qui bourdonnait autour de ses yeux comme si elle s’était transformée en frelon.

L’écran de César avait blêmi dès que j’avais coupé son circuit électrique, mais cela ne signifiait pas pour autant que le portable déposait les armes. L’infernal russophile devait encore nous gratifier de quelques cris métalliques émanant de ses haut-parleurs.

«Eto nié tvaïi diéla!… Eto nié tvaïi diéla!…»

Je n’hésitai pas une seconde, même au bord de l’embarcadère, bien que j’aie tenu dans mes bras cinq ans d’économies et nombre de nuits blanches passées à perfectionner ce traître pourvu d’un embryon d’intelligence artificielle.

Il caquetait toujours en russe comme un perroquet quand je le lançai dans l’eau. La mouche de Diuma pleura la fin tragique de son héros du Nord opulent, tourbillonnant en spirale de plus en plus vite avant de tomber à mes pieds.

Moi, homme qui ne ferait pas de mal à une mouche, je l’écrasai sans pitié.