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— Pfff, y en a pas ici. Y a que des vautours et des charognards...
Franck souriait. Il aimait bien la mauvaise foi de sa grand-mère.
— Ça va ?
— Non.
— Qu'est-ce qui cloche encore ?
— J'ai mal.
— T'as mal où ?
— Partout.
— Partout, ça se peut pas, c'est pas vrai. Trouve-moi un endroit précis.
— J'ai mal dans ma tête.
— C'est normal. On en est tous là va... Allez, montre-moi plutôt tes copines...
— Non, tourne. Celles-ci je ne veux pas les voir, je ne peux pas les souffrir.
— Et lui, là, le vieux avec son blazer, il est pas mal, non ?
— Ce n'est pas un blazer, gros bêta, c'est son pyjama, en plus il est sourd comme un pot... Et prétentieux avec ça...
Elle posait un pied devant l'autre et disait du mal de ses petits camarades, tout allait bien.
— Allez, j'y vais...
— Maintenant ?
— Oui, maintenant. Si tu veux que je m'occupe de ta binette... Je me lève tôt moi demain figure-toi et j'ai personne pour m'amener mon petit déjeuner au lit...
— Tu me téléphoneras ? Il hocha la tête.
— Tu dis ça et puis tu ne le fais jamais...
— J'ai pas le temps.
— Juste bonjour et tu raccroches.
— D'accord. Au fait, je ne sais pas si je pourrai venir la semaine prochaine... Y a mon chef qui nous emmène en goguette...
— Où donc ?
— Au Moulin-Rouge.
— C'est vrai ?
— Mais non, c'est pas vrai ! On va dans le Limousin rendre visite au gars qui nous vend ses bêtes...
— Quelle drôle d'idée...
— C'est mon chef, ça... Il dit que c'est important...
— Tu ne viendras pas alors ?
— Je ne sais pas.
— Franck ?
— Oui...
— Le médecin...
— Je sais, le rouquin, j'essaye de le choper... Et tu fais bien tes exercices, hein ? Parce que le kiné n'est pas très content à ce que j'ai pu comprendre...
Avisant la mine étonnée de sa grand-mère, il ajouta, facétieux :
— Tu vois que ça m'arrive de téléphoner...
Il rangea les outils, mangea les dernières fraises du potager et s'assit un moment dans le jardin. Le chat vint s'entortiller dans ses jambes en râlant.
— T'inquiète pas, gros père, t'inquiète pas. Elle va revenir...
La sonnerie de son portable le tira de sa torpeur. C'était une fille. Il fit le coq, elle gloussa.
Elle proposait d'aller au cinéma.
Il roula à plus de cent soixante-dix pendant tout le trajet en cherchant une astuce pour la sauter sans être obligé de se cogner le film. Il n'aimait pas trop le cinéma. Il s'endormait toujours avant la fin.
Vers la mi-novembre, alors que le froid commençait son méchant travail de sape, Camille se décida enfin à se rendre dans un Brico quelconque pour améliorer ses conditions de survie. Elle y passa un samedi entier, traîna dans tous les rayons, toucha les panneaux de bois, admira les outils, les clous, les vis, les poignées de porte, les tringles à rideaux, les pots de peintures, les moulures, les cabines de douche et autres mitigeurs chromés. Elle alla ensuite au rayon jardinage et fit l'inventaire de tout ce qui la laissait rêveuse : gants, bottillons en caoutchouc, serfouettes, grillage à poules, godets à semis, or brun et sachets de graines en tout genre. Elle passa autant de temps à inspecter la marchandise qu'à observer les clients. La dame enceinte au milieu des papiers peints pastel, ce jeune couple qui s'engueulait à propos d'une applique hideuse ou ce fringant préretraité en chaussures TBS avec son carnet à spirale dans une main et son mètre de menuisier dans l'autre.
Le pilon de la vie lui avait appris à se méfier des certitudes et des projets d'avenir, mais il y avait une chose dont Camille était sûre : un jour, dans très très longtemps, quand elle serait bien vieille, encore plus vieille que maintenant, avec des cheveux blancs, des milliers de rides et des taches brunes sur les mains, elle aurait sa maison à elle. Une vraie maison avec une bassine en cuivre pour faire des confitures et des sablés dans une boîte en fer-blanc cachée au fond d'un buffet. Une longue table de ferme, bien épaisse, et des rideaux de cretonne. Elle souriait. Elle n'avait aucune idée de ce qu'était la cretonne, ni même si cela lui plairait mais elle aimait ces mots : rideaux de cretonne... Elle aurait des chambres d'amis et, qui sait ? peut-être des amis ? Un jardin coquet, des poules qui lui donneraient de bons œufs à la coque, des chats pour courir après les mulots et des chiens pour courir après les chats. Un petit carré de plantes aromatiques, une cheminée, des fauteuils défoncés et des livres tout autour. Des nappes blanches, des ronds de serviettes chinés dans des brocantes, un appareil à musique pour écouter les mêmes opéras que son papa et une cuisinière à charbon où elle laisserait mijoter de bons bœufs carottes toute la matinée...
De bons bœufs carottes... n'importe quoi...
Une petite maison comme celles que dessinent les enfants, avec une porte et deux fenêtres de chaque côté. Vieillotte, discrète, silencieuse, envahie par la vigne vierge et les rosiers grimpants. Une maison avec des gendarmes sur le perron, ces petites bêtes noires et rouges qui vont toujours collées deux par deux. Un perron bien chaud qui aurait emmagasiné toute la chaleur du jour et sur lequel elle s'assiérait le soir, pour guetter le retour du héron...
Et puis une vieille serre qui lui tiendrait lieu d'atelier... Enfin ça, ce n'était pas sûr... Jusqu'à présent, ses mains l'avaient toujours trahie et peut-être valait-il mieux ne plus compter sur elles...
Peut-être que l'apaisement ne pouvait pas passer par là finalement ?
Par où alors ? Par où, s'angoissait-elle soudain.