38114.fb2 Ensemble, c’est tout - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 20

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Ils déplièrent une nappe sur le sol et Philibert Machin chose mit le couvert.

Ils s'assirent en tailleur, ravis, enjoués, comme deux gamins qui inaugureraient leur nouvelle dînette, faisant mille manières et autant d'efforts pour ne rien casser. Camille, qui ne savait pas cuisiner, était allée chez Gou-betzkoï et avait choisi un assortiment de taramas, de saumons, de poissons marinés et de confitures d'oignons. Ils remplirent consciencieusement tous les petits raviers du grand-oncle et inaugurèrent une sorte de grille-pain très ingénieux, fabriqué avec un vieux couvercle et du papier d'aluminium, pour réchauffer les blinis sur la plaque électrique. La vodka était posée dans la gouttière et il suffisait de soulever le vasistas pour se resservir. Ces allées et venues refroidissaient la pièce, certes, mais la cheminée crépitait et tirait du feu de Dieu.

Comme d'habitude, Camille but plus qu'elle ne mangea.

— Ça ne vous dérange pas si je fume ?

— Je vous en prie... Par contre, j'aimerais allonger mes jambes parce que je me sens tout ankylosé...

— Mettez-vous sur mon lit...

— B... bien sûr que non, je... Je n'en ferai rien...

À la moindre émotion, il reperdait ses mots et tous ses moyens.

— Mais, si, allez-y ! En fait, c'est un canapé-lit...

— Dans ce cas...

— Nous pourrions peut-être nous tutoyer, Philibert ?

Il devint pâle.

— Oh, non, je... En ce qui me concerne, j'en serais bien incapable, mais vous... Vous...

— Stop ! Extinction des feux là-haut ! Je n'ai rien dit ! Je n'ai rien dit ! En plus, je trouve que c'est très bien le vouvoiement, c'est très charmant, très...

— Pittoresque ?

— Voilà !

Philibert ne mangeait pas beaucoup lui non plus, mais il était si lent et si précautionneux que notre parfaite petite ménagère se félicita d'avoir prévu un repas froid. Elle avait aussi acheté du fromage blanc pour le dessert. En vérité, elle était restée paralysée devant la vitrine d'un pâtissier, totalement décontenancée et incapable de choisir le moindre gâteau. Elle sortit sa petite cafetière italienne et but son jus dans une tasse si fine qu'elle était certaine de pouvoir la briser en la croquant.

Ils n'étaient pas bavards. Ils n'avaient plus l'habitude de partager leurs repas. Le protocole ne fut donc pas très au point et tous deux eurent du mal à se dépêtrer de leur solitude... Mais c'était des gens bien élevés et ils firent un effort pour porter beau. S'égayèrent, trinquèrent, évoquèrent le quartier. Les caissières du Franprix — Philibert aimait la blonde, Camille lui préférait la aubergine -, les touristes, les jeux de lumière sur la tour Eiffel et les crottes de chien. Contre toute attente, son hôte s'avéra être un causeur parfait, relançant sans cesse la conversation et picorant çà et là mille sujets futiles et plaisants. Il était passionné d'histoire de France et lui avoua qu'il passait le plus clair de son temps dans les geôles de Louis XI, dans l'antichambre de François Ier, à la table de paysans vendéens au Moyen Âge ou à la Conciergerie avec Marie-Antoinette, femme pour laquelle il nourrissait une véritable passion. Elle lançait un thème ou une époque et il lui apprenait une foule de détails piquants. Les costumes, les intrigues de la Cour, le montant de la gabelle ou la généalogie des Capétiens.

C'était très amusant.

Elle avait l'impression d'être sur le site Internet d'Alain Decaux.

Un clic, un résumé.

— Et vous êtes professeur ou quelque chose comme ça?

— Non, je... C'est-à-dire que je... Je travaille dans un musée...

— Vous êtes conservateur ?

— Quel bien grand mot ! Non, je m'occupe plutôt du service commercial...

— Ah... acquiesça-t-elle gravement, ce doit être passionnant... Dans quel musée ?

— Ça dépend, je tourne... Et vous ?

— Oh, moi... C'est moins intéressant, hélas, je travaille dans des bureaux...

Avisant sa mine dépitée, il eut le tact de ne pas s'attarder sur le sujet.

— J'ai du bon fromage blanc avec de la confiture d'abricot, ça vous dit ?

— Avec joie ! Et vous ?

— Je vous remercie, toutes ces petites choses russes m'ont calée...

— Vous n'êtes pas bien grosse...

Craignant d'avoir prononcé un mot blessant, il ajouta aussitôt :

— Mais vous êtes... euh... gracieuse... Votre visage me fait songer à celui de Diane de Poitiers...

— Elle était jolie ?

— Oh ! Plus que jolie ! Il rosit. Je... Vous... Vous n'êtes jamais allée au château d'Anet ?

— Non.

— Vous devriez... C'est un endroit merveilleux qui lui a été offert par son amant, le roi Henri II...

— Ah bon ?

— Oui, c'est très beau, une espèce d'hymne à l'amour où leurs initiales sont entrelacées partout. Dans la pierre, le marbre, la fonte, le bois et sur son tombeau. Et puis émouvant aussi... Si je me souviens bien, ses pots à onguents et ses brosses à cheveux sont toujours là, dans son cabinet de toilette. Je vous y emmènerai un jour...

— Quand ?

— Au printemps peut-être ?

— Pour un pique-nique ?

— Cela va de soi...

Ils restèrent silencieux un moment. Camille essaya de ne pas remarquer ses souliers troués et Philibert fit de même avec les taches de salpêtre qui couraient le long des murs. Ils se contentaient de laper leur vodka à petites gorgées.

— Camille ?

— Oui.

— Vraiment, vous vivez ici tous les jours ?

— Oui.