38114.fb2
— Je... J...
— Quoi ?
— Il faut que je vous dise... La vérité, c'est que je ne travaille pas vraiment dans un musée, vous savez... Plutôt à l'extérieur... Enfin dans des boutiques, quoi... Je... Je vends des cartes postales...
— Et moi, je ne travaille pas vraiment dans un bureau, vous savez... Plutôt à l'extérieur aussi... Je fais des ménages...
Ils échangèrent un sourire fataliste et se quittèrent tout penauds.
Tout penauds et soulagés.
Ce fut un dîner russe très réussi.
— Qu'est-ce qu'on entend ?
— T'inquiète, c'est le grand Duduche...
— Mais qu'est-ce qu'il fout ? On dirait qu'il inonde la cuisine...
— Laisse tomber, on s'en tape... Viens plutôt par là toi...
— Non, laisse-moi.
— Allez, viens quoi... Viens... Pourquoi t'enlèves pas ton tee-shirt ?
— J'ai froid.
— Viens je te dis.
— Il est bizarre, non ?
— Complètement givré... Tu l'aurais vu partir tout à l'heure, avec sa canne et son chapeau de clown... J'ai cru qu'il allait à un bal costumé...
— Il allait où ?
— Voir une fille, je crois...
— Une fille !
— Ouais, je crois, j'en sais rien... On s'en fout... Allez, retourne-toi, merde...
— Laisse-moi.
— Hé, Aurélie, tu fais chier à la fin...
— Aurélia, pas Aurélie.
— Aurélia, Aurélie, c'est pareil. Bon... Et tes chaussettes, tu vas les garder toute la nuit aussi ?
Alors que c'était formellement interdit, strictly forbidden, Camille posait ses vêtements sur le linteau de sa cheminée, restait au lit le plus longtemps possible, s'habillait sous sa couette et réchauffait les boutons de son jean entre ses mains avant de l'enfiler.
Le bourrelet en PVC n'avait pas l'air très efficace et elle avait dû changer son matelas de place pour ne plus sentir l'affreux courant d'air qui lui vrillait le front. Maintenant son lit était contre la porte et c'était tout un binz pour entrer et sortir. Elle était sans cesse en train de le tirer ici ou là pour faire trois pas. Quelle misère, songeait-elle, quelle misère... Et puis, ça y est, elle avait craqué, elle faisait pipi dans son lavabo en se tenant au mur pour ne pas risquer de le desceller. Quant à ses bains turcs, n'en parlons pas...
Elle était donc sale. Enfin sale peut-être pas, mais moins propre que d'habitude. Une ou deux fois par semaine, elle se rendait chez les Kessler quand elle était sûre de ne pas les trouver. Elle connaissait les horaires de leur femme de ménage et cette dernière lui tendait une grande serviette-éponge en soupirant. Personne n'était dupe. Elle repartait toujours avec un petit frichti ou une couverture supplémentaire... Un jour pourtant, Mathilde avait réussi à la coincer alors qu'elle était en train de se sécher les cheveux :
— Tu ne veux pas revenir vivre ici un moment ? Tu pourrais reprendre ta chambre ?
— Non, je vous remercie, je vous remercie tous les deux, mais ça va. Je suis bien...
— Tu travailles ?
Camille ferma les yeux.
— Oui, oui...
— Tu en es où ? Tu as besoin d'argent ? Donne-nous quelque chose, Pierre pourrait te faire une avance, tu sais...
— Non. Je n'ai rien terminé pour le moment...
— Et toutes les toiles qui sont chez ta mère ?
— Je ne sais pas... Il faudrait les trier... Je n'ai pas envie...
— Et tes autoportraits ?
— Ils ne sont pas à vendre.
— Qu'est-ce que tu fabriques exactement ?
— Des bricoles...
— Tu es passée quai Voltaire ?
— Pas encore.
— Camille ?
— Oui.
— Tu ne veux pas éteindre ce fichu séchoir ? Qu'on s'entende un peu ?
— Je suis pressée.
— Tu fais quoi exactement ?
— Pardon ?