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Le battant était en bois ainsi que la poignée de la chasse d'eau. La cuvette, vu son âge, avait dû voir des générations de popotins en crinolines... Camille eut quelques réticences d'abord, mais non, tout cela fonctionnait parfaitement. Le bruit de la chasse était déroutant. Comme si les chutes du Niagara venaient de lui tomber sur la tête...
Elle avait le vertige, mais continua son périple à la recherche d'une boîte d'aspirine. Elle entra dans une chambre où régnait un bazar indescriptible. Des vêtements traînaient partout au milieu de magazines, de canettes vides et de feuilles volantes : bulletins de paye, fiches techniques de cuisine, manuel d'entretien GSXR ainsi que différentes relances du Trésor public. On avait posé sur le joli lit Louis XVI une horrible couette bariolée et du matos à fumette attendait son heure sur la fine marqueterie de la table de nuit. Bon, ça sentait le fauve là-dedans...
La cuisine se trouvait tout au bout du couloir. C'était une pièce froide, grise, triste, avec un vieux carrelage pâle rehaussé de cabochons noirs. Les plans de travail étaient en marbre et les placards presque tous vides. Rien, si ce n'était la présence bruyante d'un antique Frigidaire, ne pouvait laisser supposer que des gens vivaient là... Elle trouva le tube de comprimés, prit un verre près de l'évier et s'assit sur une chaise en formica. La hauteur sous plafond était vertigineuse et le blanc des murs retint son attention. Ce devait être une peinture très ancienne, à base de plomb, et les années lui avaient donné une patine veloutée. Ni cassé, ni coquille d'œuf, c'était le blanc du riz au lait ou des entremets fades de la cantine... Elle procéda mentalement à quelques mélanges et se promit de revenir un jour avec deux ou trois tubes pour y voir plus clair. Elle se perdit dans l'appartement et crut qu'elle n'allait jamais retrouver sa chambre. Elle s'écroula sur le lit, songea un instant à appeler l'autre commère de chez Touclean et s'endormit aussitôt.
— Ça va ?
— C'est vous Philibert ?
— Oui...
— Je suis dans votre lit, là ?
— Mon lit ? Mais, mais... Mais non, voyons... Jamais je...
— Je suis où ?
— Dans les appartements de ma tante Edmée, Tante Mée, pour les intimes... Comment vous sentez-vous, ma chère ?
— Épuisée. J'ai l'impression d'être passée sous un rouleau compresseur...
— J'ai appelé un médecin...
— Oh, mais non, il ne fallait pas !
— Il ne fallait pas ?
— Oh... Et puis si... Vous avez bien fait... J'aurai besoin d'un arrêt de travail de toute façon...
— J'ai mis de la soupe à chauffer...
— Je n'ai pas faim...
— Vous vous forcerez. Il faut vous retaper un peu sinon votre corps ne sera pas suffisamment vaillant pour bouter le virus hors des frontières... Pourquoi vous souriez ?
— Parce que vous parlez comme si c'était la Guerre de Cent Ans...
— Ce sera un peu moins long, j'espère ! Ah, tiens, vous entendez ? Ce doit être le médecin...
— Philibert ?
— Oui?
— Je n'ai rien, là... Pas de chéquier, pas d'argent, rien...
— Ne vous inquiétez pas. On s arrangera plus tard... Au moment du traité de paix...
— Alors ?
— Elle dort.
— Ah?
— C'est un membre de votre famille ?
— Une amie...
— Une amie comment ?
— Eh bien, c'est euh... une voisine, enfin u... une voisine amie, s'embrouilla Philibert.
— Vous la connaissez bien ?
— Non. Pas très bien.
— Elle vit seule ?
— Oui.
Le médecin grimaça.
— Quelque chose vous préoccupe ?
— On peut dire ça comme ça... Vous avez une table ? Un endroit où je puisse m'asseoir ?
Philibert le conduisit dans la cuisine. Le médecin sortit son bloc d'ordonnances.
— Vous connaissez son nom ?
— Fauque, je crois...
— Vous croyez ou vous en êtes sûr ?
— Son âge ?
— Vingt-six ans.
— Sûr?
— Oui.
— Elle travaille ?
— Oui, dans une société d'entretien.
— Pardon ?