38114.fb2 Ensemble, c’est tout - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 36

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Comme ça.

Pour rien. Pour elle. Pour le plaisir.

Elle avait pris un carnet neuf, le dernier, et l'avait apprivoisé en commençant par consigner tout ce qui l'entourait : la cheminée, les motifs des tentures, la crémone de la fenêtre, les sourires niais de Sammy et Scoubidou, les cadres, les tableaux, le camée de la dame et la redingote sévère du monsieur. Une nature morte de ses vêtements avec la boucle de son ceinturon qui traînait par terre, les nuages, le sillon d'un avion, la cime des arbres derrière les ferronneries du balcon et un portrait d'elle depuis son lit.

À cause des taches sur le miroir et de ses cheveux courts, elle ressemblait à un gamin qui aurait eu la varicelle...

Elle dessinait de nouveau comme elle respirait. En tournant les pages sans réfléchir et en s'arrêtant seulement pour verser un peu d'encre de Chine dans une coupelle et recharger la pompe de son stylo. Elle ne s'était pas sentie aussi calme, aussi vivante, aussi simplement vivante, depuis des années...

Mais, ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'était les attitudes de Philibert. Il était tellement pris dans ses histoires, son visage devenait soudain si expressif, si enflammé ou si abattu (ah ! cette pauvre Marie-Antoinette...) qu'elle lui avait demandé la permission de le croquer.

Bien sûr, il avait bégayé un peu pour la forme et puis avait bien vite oublié le bruit de la plume qui courait sur le papier.

Quelquefois, c'était :

— Mais Madame d'Étampes n'était pas une amoureuse du genre de Madame de Châteaubriant, la bagatelle ne lui suffisait point. Elle rêvait avant tout d'obtenir des faveurs pour elle et sa famille. Or elle avait trente frères et sœurs... Courageusement, elle se mit au travail.

« Habile, elle sut profiter de tous les moments de répit que le besoin de reprendre haleine lui laissait entre deux étreintes, pour arracher au roi, comblé et essoufflé, les nominations ou avancements qu'elle désirait.

« Finalement, tous les Pisseleu furent pourvus de charges importantes et, généralement ecclésiastiques car la maîtresse du roi avait "de la religion"...

« Antoine Seguin, son oncle maternel, devint abbé de Fleury-sur-Loire, évêque d'Orléans, cardinal, et enfin, archevêque de Toulouse. Charles de Pisseleu, son second frère, eut l'abbaye de Bourgueil et l'évêché de Condom... »

Il relevait la tête :

— De Condom... Avouez que c'est cocasse...

Et Camille se dépêchait de consigner ce sourire-là, ce ravissement amusé d'un garçon qui épluchait l'histoire de France comme d'autres feuilletteraient un magazine de cul.

Ou alors, c'était :

— ... les prisons étant devenues insuffisantes, Carrier, autocrate tout-puissant, entouré de collaborateurs dignes de lui, ouvrit de nouvelles geôles et réquisitionna des navires sur le port. Bientôt le typhus allait faire des ravages parmi les milliers d'êtres incarcérés dans des conditions abominables. La guillotine ne marchant pas assez vite, le proconsul ordonna de fusiller des milliers de prisonniers et adjoignit aux pelotons d'exécution un « corps d'enterreurs ». Puis, comme les prisonniers continuaient d'affluer dans la ville, il inventa les noyades.

« De son côté, le général de brigade Westermann écrit: "Il n'y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte, sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m'avez donnés, j'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux et massacré les femmes qui au moins, pour celles-là, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier à me reprocher. " »

Et il n'y avait rien d'autre à dessiner qu'une ombre sur son visage contracté.

— Vous dessinez ou vous m'écoutez ?

— Je vous écoute en dessinant...

— Ce Westermann, là... Ce monstre qui a servi sa belle patrie toute neuve avec tant de ferveur, eh bien figurez-vous qu'il sera capturé avec Danton quelques mois plus tard et décapité avec lui...

— Pourquoi ?

— Accusé de lâcheté... C'était un tiède...

D'autres fois encore, il demandait la permission de s'asseoir dans la bergère au pied du lit et tous deux lisaient en silence.

— Philibert ?

— Mmm...

— Les cartes postales ?

— Oui...

— Ça va durer longtemps ?

— Pardon ?

— Pourquoi vous n'en faites pas votre métier ? Pourquoi vous n'essayez pas de devenir historien ou professeur ? Vous auriez le droit de vous plonger dans tous ces livres pendant vos heures de travail et même, vous seriez payé pour le faire !

Il posa son ouvrage sur le velours râpé de ses genoux osseux et enleva ses lunettes pour se frotter les yeux :

— J'ai essayé... J'ai une licence d'histoire et j'ai passé trois fois le concours d'entrée à l'École des Chartes, mais j'ai été recalé à chaque session...

— Vous n'étiez pas assez bon ?

— Oh si ! enfin... rougit-il, enfin, je crois... Je le crois humblement, mais je... Je n'ai jamais pu passer un examen... Je suis trop angoissé... À chaque fois, je perds le sommeil, la vue, mes cheveux, mes dents même !, et tous mes moyens. Je lis les sujets, je connais les réponses, mais je suis incapable d'écrire une ligne. Je reste pétrifié devant ma copie...

— Mais, vous avez eu le bac ? Et votre licence ?

— Oui, mais à quel prix... Et jamais du premier coup... Et puis c'était vraiment facile quand même... Ma licence, je l'ai obtenue sans avoir jamais mis les pieds à la Sorbonne, ou alors pour aller écouter les cours magistraux de grands professeurs que j'admirais et qui n'avaient rien à voir avec mon programme...

— Vous avez quel âge ?

— Trente-six ans.

— Mais, avec une licence, vous auriez pu enseigner à cette époque, non ?

— Vous m'imaginez dans une pièce avec trente gosses ?

— Oui.

— Non. L'idée même de m'adresser à un auditoire, si restreint soit-il, me donne des sueurs froides. Je... J'ai des problèmes de... de socialisation, je crois...

— Mais à l'école ? Quand vous étiez petit ?

— Je ne suis allé à l'école qu'à partir de la sixième. Et en pension, en plus... Ce fut une année horrible. La pire de ma vie... Comme si l'on m'avait jeté dans le grand bain sans que je sache nager...

— Et alors ?

— Alors rien. Je ne sais toujours pas nager...

— Au sens propre ou au figuré ?

— Les deux, mon général.