38114.fb2
— ...
— Allez... Ça te fera du bieft de voir du monde... Toi tu vis qu'avec des morts, tu causes qu'avec des mecs qui sont plus là pour te répondre... T'es tout le temps toute seule... C'est normal que tu tournes pas rond...
— Je tourne pas rond ?
— Non.
— Écoute. Je te le demande comme un service... J'ai promis à mon chef que je lui trouverais quelqu'un pour nous aider, et je trouve personne... Je suis dans la merde, là...
— ...
— Allez... Un dernier effort... Après je me casse et tu ne me verras plus jamais de ta vie...
— J'avais une fête de prévue...
— Tu dois y être à quelle heure ?
— Je sais pas, vers dix heures...
— Pas de problème. Tu y seras. Je te payerai le taxi.
— Bon...
— Merci. Retourne-toi encore, mon linge est sec.
— Il faut que je m'en aille de toute façon... Je suis déjà en retard...
— OK à demain...
— Tu dors là ce soir ?
— Non.
— T'es déçue ?
— Oh, mais que tu es looouurd comme garçon...
— Attends, je dis ça, c'est pour toi, hein ! Parce que pour les slips, c'est pas sûr que t'aies raison, tu sais ?
— Attends, mais si tu savais comme je m'en fous de tes slips !
— Tant pis pour toi...
— On y va ?
— Je t'écoute. C'est quoi ça ?
— De quoi ?
— La mallette ?
— Ah ça ? C'est ma boîte à couteaux. Mes pinceaux à moi si tu préfères... Si je l'avais plus, je serais plus bon à rien, soupira-t-il. Tu vois à quoi ça tient ma vie ? À une vieille boîte qui ferme mal...
— Tu l'as depuis quand ?
— Pff... Depuis que je suis tout minot... C'était ma mémé qui me l'avait payée pour mon entrée au CAP...
— Je peux regarder ?
— Vas-y.
— Raconte-moi...
— De quoi ?
— À quoi ils servent... J'aime bien apprendre...
— Alors... Le gros, c'est le couteau de cuisine ou le couteau de chef, y sert à tout, le carré, c'est pour les os, les articulations ou pour aplatiç la viande, le tout petit, c'est le couteau d'office comme on en trouve dans toutes les cuisines, prends-le d'ailleurs, tu vas en avoir besoin... Le long, c'est l'éminceur pour tailler les légumes et les couper fin, le petit, là, c'est le couteau à dénerver pour parer et dégraisser la barbaque, et son jumeau avec la lame rigide, c'est pour la désosser, le très fin, c'est pour lever les filets de poissons, et le dernier, c'est pour trancher le jambon...
— Et ça c'est pour les affûter...
— Yes.
— Et ça ?
— Ça, c'est rien... C'est pour la déco, mais je m'en sers plus depuis longtemps...
— On fait quoi avec ?
— Des merveilles... Je te montrerai un autre jour... Bon, t'es prête là ?
— Oui.
— Tu regardes bien, hein ? Les châtaignes, je te préviens tout de suite, c'est très chiant... Là, elles ont déjà été plongées dans une eau bouillante donc elles sont plus faciles à éplucher... Enfin, normalement... Tu dois surtout pas les abîmer... Il faut que leurs petites veines restent intactes et bien visibles... Après l'écorce, y a ce machin cotonneux, là, et tu dois le retirer le plus délicatement possible...
— Mais c'est vachement long !
— Hé ! C'est la raison pour laquelle on a besoin de toi...
Il fut patient. Il lui expliqua ensuite comment nettoyer les girolles avec un torchon humide et comment gratter la terre sans les abîmer.
Elle s'amusait. Elle était douée de ses mains. Elle enrageait d'être si lente par rapport à lui, mais elle s'amusait. Les grains de raisin roulaient entre ses doigts et elle avait vite attrapé le truc pour les épépiner de la pointe du couteau.
— Bon, pour le reste, on verra demain... La salade et tout ça, ça devrait aller...
— Ton chef, il va tout de suite s'en rendre compte que je suis nulle...