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— Alors t'as raison... Elle est pas normale cette petite, ajouta-t-elle en mouchant son sourire.
— Mémé... Faut pas pleurer... On va s'en sortir...
— Oui... Les pieds devant...
— ...
— Tu sais, quelquefois je me dis que je suis prête et d'autres fois, je... Je...
— Oh... ma petite Mémé...
Et pour la première fois de sa vie, il la serra dans ses bras.
Ils se quittèrent sur le parking et il fut soulagé de n'être pas obligé de la remettre dans son trou lui-même.
Quand il remonta la béquille, sa moto lui parut plus lourde que d'habitude.
Il avait rendez-vous avec sa copine, il avait de la tune, un toit, du boulot, il venait même de trouver sa Riboul-dingue et son Filochard et pourtant, il crevait de solitude.
Quelle merde, murmura-t-il dans son casque, quelle merde... Il ne le répéta pas une troisième fois parce que ça ne servait à rien et, qu'en plus, ça mettait de la buée plein sa visière.
Quelle merde...
— T'as encore oublié tes cl...
Camille ne termina pas sa phrase parce qu'elle s'était trompé d'abonné. Ce n'était pas Franck, c'était la fille de l'autre jour. Celle qu'il avait jetée le soir de Noël après l'avoir sautée...
— Franck n'est pas là ?
— Non. Il est parti voir sa grand-mère...
— Il est quelle heure ?
— Euh... dans les sept heures, je crois...
— Ça t'ennuie si je l'attends ici ?
— Bien sûr que non... Entre...
— Je te dérange ?
— Pas du tout ! J'étais en train de comater devant la télé...
— Tu regardes la télé, toi ?
— Ben oui, pourquoi ?
— Je te préviens, j'ai choisi ce qu'il y avait de plus débile... Que des filles habillées en putes et des animateurs en costumes cintrés qui lisent des fiches en écartant virilement les jambes... Je crois que c'est une espèce de karaoké avec des gens célèbres mais je reconnais personne...
— Si, lui, tu le connais, c'est le mec de Star Academy...
— C'est quoi, Star Academy ?
— Ah, ouais, j'avais raison... C'est bien ce que Franck m'a dit, tu regardes jamais la télé...
— Pas tellement, non... Mais là, j'adore... J'ai l'impression de me vautrer dans une bauge bien chaude... Mmm... Ils sont tous beaux, ils arrêtent pas de se faire des bisous et les filles sont toujours en train de retenir leur rimmel quand elles chialent. Tu vas voir c'est vachement émouvant...
— Tu me fais une place ?
— Tiens... fit Camille en se poussant et en lui tendant l'autre bout de sa couette. Tu veux boire quelque chose ?
— Tu carbures à quoi, toi ?
— Bourgogne aligoté...
— Attends, je vais me chercher un verre...
— Qu'est-ce qui se passe, là ?
— Je comprends rien...
— Sers-moi un coup, je vais te dire.
Elles se racontèrent des trucs pendant les pubs. Elle s'appelait Myriam, elle venait de Chartres, elle travaillait dans un salon de coiffure rue Saint-Dominique et sous-louait un studio dans le XVe. Elles se firent du souci pour Franck, lui laissèrent un message et remontèrent le son quand l'émission reprit. À la fin de la troisième coupure, elles étaient copines.
— Tu le connais depuis quand ?
— Je sais pas... Un mois peut-être...
— C'est sérieux ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il fait que de parler de toi ! Nan, je plaisante... Il m'a juste dit que tu dessinais super bien... Dis, tu veux pas que je t'arrange pendant que je suis là?
— Pardon ?
— Tes cheveux ?
— Maintenant ?
— Ben ouais parce qu'après je serai trop saoule et je risque de te couper une oreille avec !
— Mais t'as rien, là, t'as même pas de ciseaux...