38114.fb2 Ensemble, c’est tout - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 77

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— Tu dis qu'ils sont fiancés depuis deux ans et qu'ils n'ont jamais... Arrête... J'y crois pas...

— Tu devrais faire du théâtre, le pressait Camille, je suis sûr que tu serais un excellent show man... Tu connais tellement de mots et tu racontes les choses avec tellement d'esprit... Tellement de distance... Tu devrais raconter le charme azimuté de vieille noblesse française ou quelque chose dans ce goût-là...

— Tu... tu crois ?

— J'en suis sûre ! Hein Franck ? Mais... tu ne m'avais pas parlé d'une fille au musée qui voulait t'emmener à ses cours ?

— C'est... c'est exact... mais, mais je bé... bégaye trop...

— Non, quand tu racontes, tu parles normalement...

— Vou... vous croyez ?

— Oui. Allez ! C'est ta bonne résolution de l'année ! trinqua Franck. Sur les planches, Monseigneur ! Et te plains pas, hein, parce que la tienne, elle est pas difficile à tenir...

Camille décortiquait leurs crabes, brisait pattes, pinces et carapaces et leur préparait de merveilleuses tartines. Depuis toute petite, elle adorait les plateaux de fruits de mer parce qu'il y avait toujours beaucoup à s'occuper et peu à manger. Avec une montagne de glace pilée entre elle et ses interlocuteurs, elle pouvait donner le change pendant tout un repas sans qu'on s'en mêle ou qu'on l'embête. Et, ce soir encore, alors qu'elle était déjà en train de héler le garçon pour une autre bouteille, elle était loin d'avoir honoré sa part. Elle s'était rincé les doigts, avait attrapé une tartine de pain de seigle et s'était adossée contre la banquette en fermant les yeux.

Clic clac.

Plus personne ne bouge.

Moment suspendu.

Bonheur.

Franck racontait des histoires de carburateur à Philibert qui l'écoutait patiemment, prouvant, une fois encore, son éducation parfaite et sa grande bonté d'âme :

— Certes, 89 euros c'est une somme, opinait-il gravement, et... qu'en pense ton ami le... Le gros...

— Le gros Titi ?

— Oui !

— Oh ben, tu sais, Titi, il s'en fout, lui... Des joints de culasse comme ça, il en a tant qu'il veut...

— Évidemment, répondit-il, sincèrement désolé, le gros Titi, c'est le gros Titi...

Il ne se moquait pas. Pas la moindre ironie là-dessous. Le gros Titi, c'était le gros Titi et puis voilà.

Camille demanda qui voulait bien partager des crêpes flambées avec elle. Philibert préférait un sorbet et Franck prit ses précautions :

— Attends... T'es quel genre de nana, toi ? Celles qui disent on partage et qui se goinfrent tout en papillotant des cils ? Celles qui disent on partage et qui chipotent le nez du gâteau ? Ou celles qui disent on partage et qui partagent vraiment ?

— Commande et tu le sauras...

— Mmmm, c'est délicieux...

— Nan, elles sont réchauffées, trop épaisses et y a trop de beurre... Je t'en ferai un jour et tu verras la différence...

— Quand tu veux...

— Quand tu seras sage.

Philibert sentait bien que le vent avait tourné, mais il ne voyait pas trop dans quel sens.

Il n'était pas le seul.

Et c'était ça qui était amusant...

Puisque Camille insistait et que ce que femme veut, etc., ils parlèrent d'argent : Qui payerait quoi, quand et comment ? Qui ferait les courses ? Combien d'étrennes pour la concierge ? Quels noms sur la boîte aux lettres ? Est-ce qu'on installait une ligne de téléphone et est-ce qu'on se laissait impressionner par les lettres excédées du Trésor public à propos de la redevance ? Et le ménage ? chacun sa chambre, OK, mais pourquoi c'était toujours elle ou Philou qui se tapaient la cuisine et la salle de bains ? À propos de la salle de bains, il faudrait une poubelle, je m'en charge... Toi Franck, pense à recycler tes canettes et ouvre la fenêtre de ta chambre de temps en temps sinon on va tous attraper des bêtes... Les chiottes idem. Prière de baisser la lunette et quand y a plus de PQ, dites-le. Et puis on pourrait se payer un aspirateur potable quand même... Le balai Bissel de la guerre de 14, ça va un moment... Euh... Quoi encore ?

— Alors mon Philou, tu comprends maintenant quand je te disais de ne pas laisser une fille s'installer chez toi ? Tu vois ce que je voulais dire ? Tu vois un peu le bordel ? Et attends, c'est qu'un début...

Philibert Marquet de La Durbellière souriait. Non, il ne voyait pas. Il venait de passer quinze jours humiliants sous le regard exaspéré de son père qui n'arrivait plus à cacher son désaveu. Un premier-né qui ne s'intéressait ni aux fermages, ni aux bois, ni aux filles, ni à la finance et encore moins à son rang social. Un incapable, un grand bêta qui vendait des cartes postales pour l'État et bégayait quand sa petite sœur lui demandait de lui passer le sel. Le seul héritier du nom et même pas fichu de garder un peu de prestance quand il s'adressait au garde-chasse. Non, il n'avait pas mérité ça, grinçait-il chaque matin en le surprenant à quatre pattes dans la chambre de Blanche en train de jouer au baigneur avec elle...

— Vous n'avez rien de mieux à faire, mon fils ?

— Non père, mais je... je... dites-moi, si vous avez be... besoin de moi, je...

Mais la porte avait claqué avant qu'il ait terminé sa phrase.

— Toi, on dira que tu feras à manger et moi j'irai chercher les courses et après on dira que tu feras des gaufres et après on ira au parc pour promener les bébés...

— D'accord, ma puce, d'accord. On dira tout ce que tu voudras...

Blanche ou Camille, pour lui, c'était la même chose : des petits bouts de filles qui l'aimaient bien et lui faisaient des bisous quelquefois. Et pour ça, il était prêt à encaisser le mépris de son père et à acheter cinquante aspirateurs s'il le fallait.

Pas de problème.

Comme il appréciait les manuscrits, serments, parchemins, cartes et autres traités, c'est lui qui poussa les tasses à café sur la table d'à côté et sortit une feuille de son cartable sur laquelle il écrivit cérémonieusement : « Charte de l'avenue Émile-Deschanel à l'usage de ses occupants et autres visit... »

Il s'interrompit :

— Et qui était cet Emile Deschanel, les enfants ?

— Un président de la République !

— Non, celui-là, c'était Paul. Emile Deschanel était un homme de lettres, professeur à la Sorbonne et limogé à cause de son ouvrage Catholicisme et socialisme... Ou le contraire, je ne sais plus... D'ailleurs ma grand-mère, ça la chiffonnait un peu le nom de cette canaille sur sa carte de visite... Bon, euh... Où en étais-je, moi ?

Il reprit point par point tout ce qui venait d'être conclu, y compris le papier-toilette et les sacs-poubelle, et fit tourner leur nouveau protocole afin que chacun puisse y ajouter ses propres conventions.

— Me voilà bien jacobin.... soupira-t-il.

Franck et Camille lâchèrent leurs verres à contrecœur et écrivirent beaucoup de bêtises...

Imperturbable, il sortit son bâton de cire à cacheter et apposa sa chevalière en bas du papelard sous le regard ahuri des deux autres puis le plia en trois et le glissa négligemment dans la poche de sa veste.

— Euh... Tu te balades toujours avec ton attirail de Louis XIV sur toi ? finit par demander Franck en secouant la tête.