38354.fb2
L'espace d'un instant, l'obèse sembla suffoquer.
– Impertinente! Inutile de regarder votre montre: vous pourriez rester ici deux ans, je ne vous présenterais aucune excuse. C'est à vous de vous excuser. Et puis, où allez-vous chercher que je tiens à votre présence? Depuis que vous êtes entrée, je vous ai ordonné de vider le plancher au moins deux fois. Alors, n'attendez pas la fin de vos deux minutes, vous perdez votre temps. La porte est là! La porte est là, vous m'entendez?
Elle semblait ne pas entendre. Elle continuait à regarder sa montre, l'air impénétrable. Quoi de plus court que deux minutes? Pourtant, deux minutes peuvent sembler interminables quand elles sont mesurées avec rigueur dans un silence de mort. L'indignation du vieillard eut le temps de se transformer en stupeur.
– Bien, les deux minutes sont passées. Adieu, monsieur Tach, j'ai été enchantée de vous connaître.
Elle se leva et se dirigea vers la porte.
– Ne partez pas. Je vous ordonne de rester.
– Vous avez quelque chose à me dire?
– Asseyez-vous.
– Il est trop tard pour vous excuser, monsieur Tach. Le délai est passé.
– Restez, nom d'un chien!
– Adieu.
Elle ouvrit la porte.
– Je m'excuse, vous m'entendez? Je m'excuse!
– Je vous ai dit qu'il était trop tard.
– Merde, c'est la première fois de ma vie que je m'excuse!
– C'est sans doute pour cela que vos excuses sont si mal présentées.
– Vous avez quelque chose à leur reprocher, à mes excuses?
– J'ai même plusieurs choses à leur reprocher. D'abord, elles viennent trop tard: apprenez que des excuses tardives ont perdu la moitié de leurs vertus. Ensuite, si vous parliez correctement notre langue, vous sauriez qu'on ne dit pas: «Je m'excuse», on dit: «Je vous présente mes excuses», ou, mieux: «Veuillez m'excuser», ou, mieux encore: «Veuillez accepter mes excuses», mais la meilleure formule est: «Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses.»
– Quel charabia hypocrite!
– Hypocrite ou non, je pars à l'instant si vous ne me présentez pas des excuses en bonne et due forme.
– Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses.
– Mademoiselle.
– Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses, mademoiselle. Alors, vous êtes contente?
– Pas du tout. Vous avez entendu le ton de votre voix? Vous auriez employé le même ton pour me demander la marque de ma lingerie.
– Quelle est la marque de votre lingerie?
– Adieu, monsieur Tach.
Elle ouvrit la porte à nouveau. L'obèse cria, empressé:
– Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses, mademoiselle.
– C'est mieux. La prochaine fois, soyez plus rapide. Pour vous punir de votre lenteur, je vous ordonne de me dire pourquoi vous ne voulez pas que je parte.
– Quoi, c'est pas encore fini?
– Non. Je trouve que je mérite des excuses parfaites. En vous limitant à une simple formule, vous n'étiez pas très crédible. Pour que je sois convaincue, j'ai besoin que vous vous justifiiez, que vous me donniez envie de vous pardonner ~ car je ne vous ai pas encore pardonné, ce serait trop facile.
– Vous exagérez!
– C'est vous qui me dites ça?
– Allez vous faire foutre.
– Très bien.
Elle ouvrit la porte encore une fois.
– Je ne veux pas que vous partiez parce que je m'emmerde! Ça fait vingt-quatre ans que je m'emmerde!
– Nous y voilà.
– Soyez heureuse, vous pourrez raconter dans votre canard que Prétextat Tach est un pauvre vieux qui s'emmerde depuis vingt-quatre ans. Vous pourrez m'offrir en pâture à l'odieuse commisération des foules.
– Cher monsieur, je savais que vous vous emmerdiez. Vous ne m'apprenez rien.
– Vous bluffez. Comment auriez-vous pu le savoir?
– Il y a des contradictions qui ne trompent pas. J'ai écouté les enregistrements des autres journalistes en compagnie de M. Gravelin. Vous y disiez que votre secrétaire avait organisé les entrevues avec la presse contre votre gré. M. Gravelin m'a certifié le contraire: il m'a raconté combien vous vous étiez réjoui à l'idée d'être interviewé.
– Le traître!
– Il n'y a pas de quoi rougir, monsieur Tach. Quand j'ai appris ça, je vous ai trouvé sympathique.
– Je n'en ai rien à foutre, de votre sympathie.
– Vous ne voulez pourtant pas que je parte. A quel divertissement comptez-vous vous livrer avec moi?
– J'ai très envie de vous emmerder. Rien ne m'amuse autant.
– Vous m'en voyez ravie. Et vous vous imaginez que ça va me donner envie de rester?
– Un des plus grands écrivains du siècle vous fait l'honneur démesuré de vous dire qu'il a besoin de vous, et ça ne vous suffit pas?