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– Cent soixante-trois personnages masculins.
– Ma pauvre petite, si vous ne m'inspiriez pas tant de pitié, je ne me priverais pas de rire d'une telle disproportion.
– La pitié est un sentiment à proscrire.
– Oh! Elle a lu Zweig! Comme elle est cultivée! Voyez-vous, très chère, les rustres qui me ressemblent s'en tiennent à Montherlant, dont la lecture semble vous faire cruellement défaut. J'ai pitié des femmes, donc je les hais, et inversement.
– Puisque vous avez des sentiments si sains vis-à-vis de notre sexe, expliquez-moi pourquoi vous avez créé quarante-six personnages féminins.
– Pas question: c'est vous qui allez me l'expliquer. Pour rien au monde je ne renoncerais à un pareil divertissement.
– Ce n'est pas à moi de vous expliquer votre œuvre. En revanche, je puis vous faire part de quelques constatations.
– Faites, je vous prie.
– Je vous les livre pêle-mêle. Vous avez écrit des livres sans femme: Apologétique de la dyspepsie, bien sûr…
– Pourquoi «bien sûr»?
– Parce que c'est un livre sans personnage, voyons.
– C'est donc vrai que vous m'avez lu, au moins partiellement.
– Il n'y a pas de femme non plus dans Le Dissolvant, Perles pour un massacre, Bouddha dans un verre d'eau, Attentat à la laideur, Sinistre total, La mort et j'en passe, ni même – ceci est plus étonnant – dans Le Poker, la Femme , les Autres.
– Quelle exquise subtilité de ma part.
– Ça nous fait donc huit romans sans femme. Vingt-deux moins huit égalent quatorze. Il nous reste quatorze romans qui se partagent les quarante-six personnages féminins.
– C'est beau, la science.
– La répartition n'est bien sûr pas homogène, parmi les quatorze livres restants.
– Pourquoi «bien sûr»? J'ai horreur de tous ces «bien sûr» dont vous vous croyez obligée d'user pour parler de mes bouquins, comme si mon œuvre était chose si prévisible aux ressorts si transparents.
– C'est précisément parce que votre œuvre est imprévisible que j'ai employé ce «bien sûr».
– Pas de sophisme, je vous prie.
– Le record absolu de personnages féminins est détenu par Viols gratuits entre deux guerres dans lequel figurent vingt-trois femmes.
– Ça s'explique.
– Quarante-six moins vingt-trois égalent vingt-trois. Il nous reste treize romans et vingt-trois femmes.
– Statistique admirable.
– Vous avez écrit quatre romans monogynes, si je puis me permettre un néologisme aussi incongru.
– Mais pouvez-vous vous le permettre?
– Ce sont Prière avec effraction, Le Sauna et autres Luxures, La Prose de l'épilation et Crever sans adverbe.
– Que nous reste-t-il comme effectif?
– Neuf romans et dix-neuf femmes.
– Répartition?
– Les Sales Gens: trois femmes. Tous les autres livres sont dygynes: La Crucifixion sans peine, Le Désordre de la jarretière, Urbi et Orbi, Les Esclaves oasiennes, Membranes, Trois boudoirs, La Grâce concomitante – il en manque un.
– Non, vous les avez tous dits.
– Vous croyez?
– Oui, vous avez bien étudié votre leçon.
– Je suis convaincue qu'il en manque un. Je devrais recompter depuis le début.
– Ah non, vous n'allez pas recommencer!
– Il le faudra bien, sinon mes statistiques s'écroulent.
– Je vous donne mon absolution.
– Tant pis, je recommence. Avez-vous une feuille de papier et un crayon?
– Non.
– Allons, monsieur Tach, aidez-moi, nous gagnerons du temps.
– Je vous ai dit de ne pas recommencer. Vous êtes assommante avec vos énumérations!
– Alors, évitez-moi.de recommencer, et dites-moi le titre manquant.
– Mais je n'en ai aucune idée. J'avais déjà oublié la moitié des titres que vous avez recensés.
– Vous oubliez vos œuvres?
– Naturellement. Vous verrez, quand vous aurez quatre-vingt-trois ans.
– Quand même, il y a certains de vos romans que vous n'avez pas pu oublier.
– Sans doute, mais lesquels, au juste?
– Ce n'est pas à moi de vous les dire.