38354.fb2 Hygi?ne de l’assassin - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 25

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– Encore un mot, et je vous étrangle, tout impotent que je suis.

– Étrangler? Le choix de ce verbe me paraît révélateur.

– Vous préféreriez que je vous fasse le coup du lapin?

– Cette fois, cher monsieur, vous ne parviendrez pas à éviter le sujet. Parlez-moi donc de la strangulation.

– Quoi, j'ai écrit un bouquin qui s'appelait comme ça?

– Pas exactement.

– Écoutez, vous devenez horripilante avec vos devinettes. Dites-moi ce titre et qu'on en finisse.

– Je ne suis pas pressée d'en finir. Je m'amuse beaucoup.

– Vous êtes bien la seule.

– La situation est d'autant plus plaisante. Mais ne nous égarons pas. Parlez-moi de la strangulation, cher monsieur.

– Je n'ai rien à dire à ce sujet.

– Ah non? Pourquoi m'en menaciez-vous, alors?

– Je disais ça comme ça, enfin, comme j'aurais dit; «Allez vous faire cuire un œuf!»

– Oui. Et pourtant, comme par hasard, vous avez préféré me menacer de strangulation. Étrange.

– Où voulez-vous en venir? Vous êtes peut-être une maniaque des lapsus freudiens? Il ne manquait plus que ça.

– Je ne croyais pas aux lapsus freudiens. Depuis une minute, je commence à y croire.

– Je ne croyais pas à l'efficacité de la torture verbale. Depuis plusieurs minutes, je commence à y croire.

– Vous me flattez. Mais jouons cartes sur table, voulez-vous? J'ai tout mon temps, et aussi longtemps que vous n'aurez pas exhumé le titre manquant de votre mémoire, aussi longtemps que vous n'aurez pas parlé de la strangulation, je ne vous lâcherai pas.

– Vous n'avez pas honte de vous en prendre à un vieillard impotent, obèse, démuni et malade?

– Je ne sais pas ce que c'est que la honte.

– Encore une vertu que vos professeurs oublient de vous inculquer.

– Monsieur Tach, vous non plus vous ne savez pas ce que c'est que la honte.

– Normal. Je n'ai aucune raison d'avoir honte.

– N'aviez-vous pas dit que vos livres étaient nocifs?

– Précisément: j'aurais honte de ne pas avoir nui à l'humanité.

– En l'occurrence, ce n'est pas l'humanité qui m'intéresse.

– Vous avez raison, l'humanité n'est pas intéressante.

– Les individus sont intéressants, n'est-ce pas?

– En effet, ils sont si rares.

– Parlez-moi d'un individu que vous avez connu.

– Eh bien, Céline, par exemple.

– Ah non, pas Céline.

– Comment? Il n'est pas assez intéressant pour mademoiselle?

– Parlez-moi d'un individu que vous avez connu en chair et en os, avec lequel vous avez vécu, parlé, etc.

– L'infirmière?

– Non, pas l'infirmière. Allons, vous savez où je veux en venir. Vous le savez très bien.

– Je n'en ai aucune idée, emmerdeuse.

– Je vais vous raconter une petite histoire, qui aidera peut-être votre cerveau sénile à retrouver ses souvenirs.

– C'est ça. Puisque je vais être dispensé de parler pendant quelque temps, je demande la permission de prendre des caramels. J'en ai bien besoin, avec les tourments que vous me faites endurer.

– Permission accordée.

Le romancier mit en bouche un gros caramel carré.

– Mon histoire commence par une découverte étonnante. Les journalistes sont des êtres dénués de scrupules, vous le savez. J'ai donc fouillé votre passé sans vous consulter puisque vous me l'auriez interdit. Je vous vois sourire et je sais ce que vous pensez: que vous n'avez laissé aucune trace de vous, que vous êtes le dernier représentant de votre famille, que vous n'avez jamais eu d'ami, bref, que rien ne pourrait me renseigner sur votre passé. Erreur, cher monsieur. Il faut se méfier des témoins sournois. Il faut se méfier des lieux où l'on a vécu. Ils parlent. Je vous vois rire à nouveau. Oui, le château de votre enfance a brûlé il y a soixante-cinq ans. Étrange incendie, d'ailleurs, jamais expliqué.

– Comment avez-vous entendu parler du château? demanda l'obèse d'une voix lénifiante, engluée de caramel.

– Ça, ce fut très facile. Des recherches élémentaires dans les registres, les archives – nous sommes bien placés, nous autres journalistes. Voyez-vous, monsieur Tach, je n'ai pas attendu le 10 janvier pour m'intéresser à vous. Ça fait des années que je me suis penchée sur votre cas.

– Comme vous êtes industrieuse! Vous aviez pensé: «Le vieux n'en a plus pour longtemps, soyons prête pour le jour de sa mort», n'est-ce pas?

– Cessez de parler en mâchant ce caramel, c'est dégoûtant. Je reprends mon récit. Mes recherches furent longues et hasardeuses, mais pas difficiles. J'ai fini par retrouver trace des derniers Tach connus au bataillon: on signale en 1909 le décès de Casimir et Célestine Tach, morts noyés par la marée du Mont-Saint-Michel où le jeune couple s'était rendu en voyage. Mariés depuis deux ans, ils laissaient un enfant de un an, je vous laisse deviner qui. En apprenant la mort tragique de leur fils unique, les parents de Casimir Tach meurent, de chagrin. Il ne reste plus qu'un seul Tach, le petit Prétextat. Là, il m'a été plus difficile de suivre votre parcours. J'ai eu l'idée lumineuse de chercher le nom de jeune fille de votre mère et j'ai appris que, si votre père descendait d'une obscure famille, Célestine, elle, était née marquise de Planèze de Saint-Sulpice, branche aujourd'hui éteinte, à ne pas confondre avec les comtes et comtesses de Planèze…

– Vous avez l'intention de me faire l'historique d'une famille qui n'est pas la mienne?

– Vous avez raison, je m'égare. Revenons-en aux Planèze de Saint-Sulpice: une lignée déjà fort clairsemée en 1909, mais aux quartiers de noblesse écrasants. Apprenant le décès de leur fille, le marquis et la marquise décident de prendre en charge leur petit-fils désormais orphelin, et c'est ainsi que vous vous établissez au château de Saint-Sulpice à l'âge de un an. Vous y êtes choyé non seulement par votre nourrice et vos grands-parents, mais aussi par votre oncle et votre tante, Cyprien et Cosima de Planèze, frère et belle-sœur de votre mère.

– Ces détails généalogiques sont d'un intérêt à couper le souffle.

– N'est-ce pas? Et que direz-vous de la suite?