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– Tuer?
– Tuer n'est pas si facile non plus. Non, un verbe trivial et commun comme voter, accoucher, interviewer, travailler…
– Dieu merci, vous n'êtes pas instituteur. Savez-vous qu'il est extraordinairement difficile de vous faire répondre à une question? Vous avez le talent de vous esquiver, de changer de sujet, de partir dans toutes les directions. Il faut continuellement vous rappeler à l'ordre.
– Je m'en flatte.
– Cette fois, vous ne vous échapperez plus: 1922-1925, je vous laisse la parole.
Silence pesant.
– Voulez-vous un caramel?
– Monsieur Tach, pourquoi vous méfiez-vous de moi?
– Je ne me méfie pas de vous. En toute bonne foi, je ne vois pas ce que je pourrais vous dire. Nous étions parfaitement heureux et nous nous aimions divinement. Que pourrais-je vous raconter à part des niaiseries de ce genre?
– Je vais vous aider.
– Je m'attends au pire.
– Il y a vingt-quatre ans, suite à votre ménopause littéraire, vous avez laissé un roman inachevé. Pourquoi?
– Je l'ai dit à l'un de vos confrères. Tout écrivain qui se respecte se doit de laisser au moins un roman inachevé, faute de quoi il n'est pas crédible.
– Vous en connaissez beaucoup, vous, des écrivains qui, de leur vivant, publient des romans inachevés?
– Je n'en connais aucun. Je suis sans doute plus malin que les autres: je reçois, de mon vivant, des honneurs dont les écrivains ordinaires ne jouissent qu'à titre posthume. De la part d'un écrivain en herbe, un roman inachevé fait figure de maladresse, de jeunesse encore mal maîtrisée; mais de la part d'un grand écrivain reconnu, un roman inachevé, c'est le comble du chic. Ça fait très «génie arrêté dans sa course», «crise d'angoisse du titan», «éblouissement face à l'indicible», «vision mallarméenne du livre à venir» – enfin bref, ça paie.
– Monsieur Tach, je crois que vous n'avez pas bien compris ma question. Je ne vous demandais pas pourquoi vous aviez laissé un roman inachevé, mais pourquoi vous aviez laissé ce roman inachevé.
– Eh bien, en cours d'écriture, je me suis rendu compte que je n'avais pas encore pondu le roman inachevé nécessaire à ma célébrité, j'ai baissé les yeux sur mon manuscrit et j'ai pensé: «Pourquoi pas celui-là?» Alors j'ai posé le stylo et je n'y ai plus ajouté une ligne.
– N'espérez pas que je vous croie.
– Pourquoi pas?
– Vous disiez: «J'ai posé le stylo et je n'y ai plus ajouté une ligne.» Vous auriez mieux fait de dire: «J'ai posé le stylo et plus jamais je n'ai écrit une ligne.» N'est-il pas étonnant que, suite à ce fameux roman inachevé, vous n'ayez plus jamais voulu écrire, vous qui aviez écrit tous les jours depuis trente-six ans?
– Il fallait bien que je m'arrête un jour.
– Oui, mais pourquoi ce jour-là?
– N'allez pas chercher de sens caché à un phénomène aussi banal que la vieillesse. J'avais cinquante-neuf ans, j'ai pris ma retraite. Quoi de plus normal?
– Du jour au lendemain, plus une ligne: la vieillesse vous serait-elle tombée dessus en un jour?
– Pourquoi pas? On ne vieillit pas tous les jours. On peut passer dix ans, vingt ans, sans vieillir, et puis, sans raison précise, accuser le coup de ces vingt années en deux heures. Vous verrez, ça vous arrivera aussi. Un soir, vous vous regarderez dans un miroir et vous penserez: «Mon Dieu, j'ai pris dix ans depuis ce matin!»
– Sans raison précise, vraiment?
– Sans autre raison que le temps qui mène tout à sa perte.
– Le temps a bon dos, monsieur Tach. Vous lui avez donné un sérieux coup de main – des deux mains, dirais-je même.
– La main, siège de la jouissance de l'écrivain.
– Les mains, siège de la jouissance de l'étrangleur.
– La strangulation est chose bien agréable, en effet.
– Pour l'étrangleur ou pour l'étranglé?
– Hélas, je n'ai jamais connu que l'une des deux situations.
– Ne désespérez pas.
– Que voulez-vous dire?
– Je n'en sais rien. Vous me faites perdre mes esprits avec vos diversions. Parlez-moi de ce livre, monsieur Tach.
– Pas question, mademoiselle, c'est à vous de le faire.
– De tout ce que vous avez écrit, c'est ce que je préfère.
– Pourquoi? Parce qu'il y a un château, des nobles et une histoire d'amour? Vous êtes bien une femme.
– J'aime les histoires d'amour, c'est vrai. Il m'arrive souvent de penser qu'en dehors de l'amour, rien n'est intéressant.
– Juste ciel.
– Ironisez tant qu'il vous plaira, vous ne pourrez pas nier que c'est vous qui avez écrit ce livre et que c'est une histoire d'amour.
– Puisque vous le dites.
– C'est d'ailleurs la seule histoire d'amour que vous ayez jamais écrite.
– Vous m'en voyez rassuré.
– Je vous repose ma question, cher monsieur: pourquoi avoir laissé ce roman inachevé?
– Panne d'imagination, peut-être.
– Imagination? Vous n'aviez pas besoin d'imagination pour écrire ce livre-là, vous racontiez des faits réels.
– Qu'en savez-vous? Vous n'étiez pas là pour vérifier.