38561.fb2 L’Homme Au Masque De Fer - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 3

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Deuxième Partie: L’Épopée De La Haine

CHAPITRE PREMIER UN ORAGE PROVIDENTIEL

Le coup d’épée envoyé par Castel-Rajac à Durbec était magistral, car le blessé dut rester alité plus de trois semaines avant de reprendre une vie normale et obtenir du praticien l’autorisation de se lever.

Mais pendant cette retraite forcée, la rancune qu’il éprouvait pour le chevalier gascon ne fit que croître, alimentée qu’elle était par le dépit qu’il éprouvait à s’être laissé vaincre par cet adversaire. Il se jura qu’il aurait sa revanche, sa vie entière devrait-elle y être consacrée.

Il lui tardait de pouvoir repartir, afin de mettre lui-même le cardinal de Richelieu au courant. Déjà, le baron de Savières avait dû lui raconter ce qui s’était passé au château de Montgiron. Mais Durbec connaissait le capitaine des gardes. C’était un rude soldat, qui ne saurait pas présenter l’histoire de façon que le ministre conçoive pour ses adversaires une de ces haines terribles qui ne désarment pas. Tandis que lui, Durbec, saurait y glisser quelques perfidies propres à exciter la colère du grand cardinal.

Enfin, ce jour tant attendu arriva. Après avoir visité sa blessure une dernière fois, le médecin qui le soignait lui déclara:

– Votre plaie est cicatrisée. Je crois que vous pourrez repartir lorsque vous le désirerez.

Il y avait longtemps que l’espion du cardinal attendait cette nouvelle. Aussi poussa-t-il un profond soupir de joie à cette annonce. Mais lorsque le brave Barbier de Pontlevoy apprit que son pensionnaire forcé allait repartir, il leva les bras au ciel:

– Je vous regretterai! affirma-t-il. Avec qui donc vais-je pouvoir faire ma partie de piquet, désormais?

– Bast! répondit Durbec, qui se moquait bien de la partie de son amphitryon, vous engagerez l’un de vos hommes, ce brave Sans-Plumet, ou bien Passe-Poil, pour vous servir de partenaire!

Le lendemain matin, l’homme du cardinal put enfourcher le cheval que le gouverneur lui prêta. Et après un dernier échange de compliments, le cavalier piqua des deux vers la capitale, un peu étourdi par le grand air, mais complètement guéri.

Sa monture était excellente; néanmoins, il lui semblait qu’elle piétinait. Il labourait les flancs de la pauvre bête, penché sur l’encolure. Toute sa vigueur lui était revenue. Le démon de la vengeance le portait en avant.

Enfin, après quatre jours de marche forcenée, il distingua les murs de la capitale! Il poussa un soupir d’aise: dans deux heures, il serait auprès du cardinal-ministre.

Celui-ci était dans son cabinet de travail lorsque Durbec se fit annoncer. Il leva sa tête, que la maladie et les soucis creusaient, et répondit simplement, en reposant sa plume d’oie:

– Qu’il entre!

Quelques secondes plus tard, le personnage était introduit. Il s’avança d’un pas rapide vers Richelieu, puis, à quelques pas, s’immobilisa dans un profond salut, attendant que son maître veuille bien le questionner.

Celui-ci le considéra un instant, sans grande bienveillance. Il connaissait le Durbec depuis longtemps, et, s’il l’utilisait, ne pouvait guère concevoir de l’estime pour lui.

– Eh bien! monsieur! dit-il enfin, en lui faisant signe d’approcher, quelles nouvelles m’apportez-vous?

– Votre Éminence doit les connaître déjà, répondit Durbec. M. de Savières a dû vous les communiquer…

– Vous devez vouloir parler de l’attaque, du château de Montgiron?

– Oui, Éminence! Suivant vos ordres, la duchesse de Chevreuse et l’enfant…

Richelieu l’interrompit.

– Je sais… je suis au courant… Avouez, monsieur, que vous n’avez pas eu le beau rôle?

Le ton était sarcastique. Durbec blêmit de colère.

– Que votre Éminence daigne nous excuser! Mais ces endiablés…

– Oui, oui… Ce fut là un joli coup de force! Ces hommes sont étonnants…

– L’un d’eux, appelé Castel-Rajac, m’a pourfendu d’un coup d’épée qui m’a forcé à rester étendu plus de trois semaines, Votre Éminence… C’est pourquoi je n’ai pu venir vous rendre compte plus tôt de ma mission…

– Savières m’a conté… Je regrette le coup d’épée pour vous, mais il fallait prêter plus d’attention, monsieur de Durbec…

– Ah! Monseigneur! Sans eux, nous obtenions enfin la vérité sur l’enfant! La duchesse et ses amis vous ont indignement joué. Monseigneur…

Une ombre de sourire erra l’espace d’une seconde sur les lèvres du grand cardinal.

– La poupée mise à la place du bébé… Je sais… Ces Gascons ont vraiment une imagination étonnante!

Durbec manqua étouffer de rage en voyant Richelieu dans cette disposition d’esprit. Attendre des cris de colère et des sanctions terribles, et ne voir qu’un calme presque indifférent était pour lui une surprise aussi désagréable que consternante.

– Que Votre Éminence m’excuse! parvint-il à balbutier. Mais ne croyez-vous pas qu’en pourchassant sans pitié cette engeance…

Richelieu leva la main.

– Nenni, monsieur! J’ai déjà eu plusieurs gardes tués dans cette aventure; j’ai besoin de la vie de mes hommes et ne veux point les exposer inutilement. Vous avez été vaincus, reconnaissez-le loyalement. Tant pis! Arrangez-vous seulement pour retrouver la piste de ce Castel-Rajac et de l’enfant.

– Monseigneur! s’écria Durbec, tentant un dernier effort. Madame la duchesse s’est moquée de vous, et le signor Capeloni également! Si vous ne sévissez pas, ils ne mettront plus de bornes à leur audace!

Le cardinal-ministre regarda son subordonné sévèrement.

– Depuis quand, monsieur, dois-je recevoir vos conseils sur la conduite que je dois tenir? Allez et ne songez qu’à exécuter mes ordres!

Le chevalier sortit fou de rage en pensant au piètre résultat de son entrevue.

– Morbleu! grommela-t-il en descendant les larges degrés de l’escalier du Palais-Royal. Puisque c’est ainsi je ne confierai à personne le soin d’assouvir ma vengeance.

Seulement Durbec avait moins d’envergure que le grand cardinal, et si celui-ci avait les bras assez longs pour étreindre à la fois tous ses adversaires, le chevalier ne pouvait songer qu’à Castel-Rajac. Mme de Chevreuse était trop grande dame pour qu’il osât s’attaquer à elle. Quant au signor Capeloni, il avait disparu.

Il prit pension dans une auberge qu’il connaissait bien, et décida de s’y établir quelque temps, afin de voir venir les événements.

En guise de représailles, le cardinal se contenta de prier la duchesse de s’éloigner de nouveau de la cour, qu’elle s’était empressée de rallier dès son retour de Gascogne, autant pour revoir son illustre amie que pour lui donner des nouvelles de l’enfant confié à sa garde.

La reine avait donc appris comment son fils, adopté par un gentilhomme aussi brave que loyal, serait élevé par ses soins et sous son nom.

Avant que le ministre ait pris la décision d’exiler une fois de plus Marie de Rohan, elle avait eu le temps de causer longuement avec Anne d’Autriche, et de lui prodiguer les plus judicieux conseils.

– Madame, lui dit-elle, alors que les deux femmes, dans le cabinet de la reine, causaient familièrement, tout ce qui s’est passé est bel et bon, mais cet enfant ne pourra régner un jour.

– Hélas! ma mie! je le sais! répondit Anne d’Autriche, et c’est bien ce qui me désespère, car mes ennemis disent déjà qu’il serait préférable de me répudier si je ne puis donner d’enfant à la couronne de France.

La duchesse s’emporta.

– Voilà une plaisante histoire! Si Sa Majesté voulait bien montrer plus… d’empressement… S’il y a un coupable, ce n’est certainement pas vous!

Les deux femmes ne purent retenir un éclat de rire en pensant au poupon resté en Gascogne.

– Richelieu me hait, reprit la reine, et serait heureux de me voir en disgrâce…

Marie de Rohan avait aussi de bonnes raisons pour ne point porter dans son cœur celui qu’on nommait «l’homme rouge.»

– C’est un être de ténèbres et d’intrigues…, reprit-elle pensivement. Madame, il faut absolument que vous donniez un héritier au roi…

– Mais comment, ma chère? Tu sais que mon époux se targue d’être appelé «le Chaste»…

La duchesse eut un petit clin d’œil malicieux.

– Bah! laissez-moi faire… Il faudra bien qu’il cède à la raison d’État!

Elle pencha sa jolie tête vers son amie, et, longtemps, les deux jeunes femmes complotèrent…

*

* *

À quelques jours de là, une grande chasse fut décidée dans la forêt de Saint-Germain.

Louis XIII était un passionné de ce divertissement. Toute la cour s’y rendit, et bien entendu, Anne d’Autriche, accompagnée de Mme de Chevreuse.

Toutes les deux montaient merveilleusement à cheval. La chasse déroula ses péripéties habituelles jusqu’au soir. Louis XIII, habituellement triste et perpétuellement ennuyé, se dérida et fut d’une humeur charmante toute la journée.

Lorsque le soir tomba, il se trouva isolé du gros de la troupe, dans un sentier écarté, avec M. de Senlis comme seul compagnon.

– Ma foi! Monsieur, dit le roi en piquant des deux, j’ai l’impression que nous voici égarés.

– Et la nuit tombe, ce qui ne facilitera pas notre chemin, reprit M. de Senlis.

– Entendez-vous des sonneries de trompe?

– Nullement, Majesté. Mais ce que je vois fort bien, ce sont de gros nuages noirs qui nous font présager un orage.

– Vous avez raison, palsambleu! Pressons le pas, sinon, nous risquons d’être pris dans la tempête.

M. de Senlis jeta un regard vers les nuées qui accouraient de toutes parts, formant un épais rideau sombre, et un sourire malicieux souleva sa fine moustache.

– Par la barbe du Père Éternel! murmura-t-il, si nous étions de connivence avec le Ciel, celui-ci ne pourrait se montrer plus propice!

Ils galopèrent un moment en silence. Mais toujours les arbres, les buissons… et le grand silence forestier.

– Allons! fit le roi avec découragement, je crois qu’il nous faudra coucher ici!

– Attendez donc, Majesté… fit tout à coup Senlis, feignant de se reconnaître soudain. Il me semble que… mais oui…

– Que voulez-vous dire, Monsieur?

– Si mes souvenirs sont exacts. Sire, nous nous trouvons tout près d’un pavillon de chasse, où du moins, nous pourrons nous reposer un peu et laisser passer l’orage…

– Ce serait parfait! s’écria Louis. Où est donc ce bienheureux pavillon?

La nuit était venue, complètement, et noire comme de l’encre.

– Il me semble que nous devons suivre ce chemin, Sire, et aussitôt passé le tournant, nous l’apercevrons, si toutefois le diable ne nous jette pas de la poix dans les yeux.

– Allons!

Ils se remirent en route. Dès le tournant franchi, une masse sombre se profila. Une lueur brillait à travers les vitres d’une fenêtre.

– Tiens! s’écria Sentis, feignant l’étonnement. Je crois que quelqu’un s’est trouvé dans notre cas!

– Espérons que le premier occupant voudra bien nous donner l’hospitalité.

Senlis sauta à bas de son cheval et heurta l’huis du pommeau de son épée.

– Qui est là? dit une voix de femme.

– Le Roi!

La porte s’ouvrit aussitôt, et la figure spirituelle de Marie de Rohan parut.

– Quoi, Madame la duchesse, c’est vous qui aviez choisi ce refuge? s’écria Senlis.

– Je ne suis pas seule, monsieur le comte! Sa Majesté est avec moi…

Anne d’Autriche parut à son tour.

– Madame, dit Senlis en s’inclinant profondément, Sa Majesté s’est égarée dans le bois avec moi, et fuyant l’orage, nous sommes venus jusqu’ici…

– Soyez les bienvenus! dit gracieusement la reine. Nous allions précisément souper. Marie et moi… Voulez-vous partager notre modeste repas?

Le dîner était délicat, la chère abondante et choisie, les vins généreux. Louis XIII, affamé par la longue course fournie, but et mangea avec l’entrain d’un vieux routier. Senlis et Mme de Chevreuse furent étincelants d’esprit. Anne d’Autriche leur donna la réplique. Ce fut un souper fin comme le roi n’en avait pas encore connu. Lui-même se sentait tout autre, dans cette atmosphère légère et pétillante comme le vin qu’on lui servait généreusement. Un grand feu de bois flambait dans la cheminée. Dehors, de larges gouttes de pluie claquaient sur le toit moussu…

Cependant, l’heure s’avançait. Au loin, les grondements de l’orage s’éloignaient. Senlis se leva.

– Sire, dit-il en s’inclinant, permettez-moi maintenant de prendre congé.

– Hé! quoi! Senlis, vous ne restez pas? Vous allez vous perdre, mon pauvre ami!

Un imperceptible sourire erra sur ses lèvres.

– Ma bonne étoile me guidera. Sire! Mais je dois avertir au château que vous avez trouvé refuge ici, avec Sa Majesté, sinon, on s’inquiétera…

Marie de Rohan s’inclina à son tour.

– Que Vos Majestés me donnent le même congé… Je regagne aussi Saint-Germain…

– Madame, dit le roi, je ne peux autoriser ce départ, la nuit, par ce temps exécrable… Attendez le jour ici…

Une lueur espiègle fit briller les yeux de la belle duchesse.

– Que Votre Majesté me pardonne! Mais comme il n’y a céans qu’une seule couche…

Une rougeur soudaine parut sur les joues de Louis XIII tandis qu’un vif embarras se peignait sur son visage. Mais Marie ne lui laissa pas le temps de réfléchir.

– Je suis infiniment reconnaissante à Votre Majesté de sa sollicitude… Mais sous la protection de M. de Senlis, je ne risquerai rien…

– Allez donc, et que Dieu vous garde! soupira le roi, peut-être moins fâché qu’il voulait le laisser paraître de ce tête-à-tête forcé.

La duchesse et le comte de Senlis remontèrent à cheval. Puis la porte du pavillon se referma sur le couple royal…

Les deux cavaliers piquèrent des deux malgré l’obscurité. Ce fut sans une hésitation que le gentilhomme s’orienta et se dirigea vers le château où la Cour avait élu domicile.

Lorsqu’ils furent en vue de la splendide terrasse qui domine toute la vallée de la Seine, ils ralentirent le train. La duchesse de Chevreuse se tourna vers son compagnon.

– Monsieur de Senlis, dit-elle, vous avez accompli votre rôle à la perfection. La reconnaissance de la reine et la mienne vous sont acquises…

– Ah! Madame! fit-il en se rapprochant de la jeune femme, serez-vous cette nuit plus cruelle que Sa Majesté pour notre Roi?

Marie éclata de rire.

– Doucement, monsieur le comte! La question de la postérité royale n’est pas en jeu entre nous, que je sache! Nous en reparlerons…

Mais l’ordre du cardinal-ministre parvint à la duchesse de Chevreuse avant qu’elle ait eu le temps d’entamer un autre entretien à ce sujet avec son galant complice. Elle dut regagner ses terres, maudissant une fois de plus l’omnipotence de Richelieu.

Neuf mois plus tard, le héraut royal annonçait la naissance d’un enfant du sexe masculin du nom de Louis, et surnommé «Dieudonné» tant l’impatience et le désir de sa venue furent grands.

Depuis quelque temps déjà, M. de Senlis avait obtenu un brevet de colonel dans la garde royale, à l’instigation de la reine Anne d’Autriche…

CHAPITRE II MARIE DE ROHAN PART POUR UN AGRÉABLE EXIL

Par un beau matin tout poudré de poussière d’or, un de ces matins parisiens où l’automne s’alanguit sur les berges de la Seine, le carrosse de la duchesse de Chevreuse quitta une nouvelle fois la capitale pour l’exil.

À vrai dire, la jeune femme n’était pas trop inquiète, elle savait bien que sa disgrâce ne serait pas éternelle, car sa royale amie emploierait toute son influence pour la faire revenir plus tôt.

L’escorte de la noble dame galopait autour d’elle, sans s’apercevoir que derrière, à une distance respectueuse, un cavalier, emmitouflé dans un manteau gris, suivait la même route. D’ailleurs, le chemin du Roi était à tout le monde, et ce voyageur ne pouvait leur inspirer aucun soupçon.

Apprenant le départ de Mme de Chevreuse, Durbec s’était dit qu’il n’aurait jamais meilleure occasion de retrouver la piste de Castel-Rajac et celle de l’enfant.

Sa haine couvait encore n’attendant qu’un hasard favorable pour s’assouvir. Il n’avait pas oublié le coup d’épée du chevalier.

Le voyage fut sans histoire. Trottant le jour, s’arrêtant la nuit, l’équipage de la duchesse, par étapes successives, ne tarda pas à gagner le village de Saint-Marcelin. On fit halte au Faisan d’Or.

Bien entendu, quelques instants après, Durbec, le plus discrètement possible, demandait à son tour une chambre.

Mais, à l’étonnement du chevalier, le lendemain, il n’y eut point d’ordre de départ.

– Ho! ho! grommela Durbec. Est-ce que par hasard, ma bonne étoile me favoriserait plus tôt que je ne le pense, et verrais-je arriver notre cher Gascon?

Mme Lopion, la brave hôtelière, se souvenait bien de la dame qui accompagnait Castel-Rajac et l’enfant, lors de leur premier voyage. Elle ne vit pas sans défiance survenir la belle inconnue. La malheureuse aubergiste se rappelait encore l’incursion des gardes du cardinal et le beau tapage qui en était résulté.

Ses craintes ne furent pas diminuées, lorsqu’à la brune, elle vit arriver à francs étriers un cavalier dont le chapeau était rabattu sur les yeux, ce qui ne l’empêcha point de reconnaître Castel-Rajac!

– Bonne Sainte Mère! murmura la bonne femme en se signant plusieurs fois. Pour sûr qu’il va y avoir encore du grabuge!

Marie de Rohan, dès qu’elle avait su son ordre d’exil, n’avait rien eu de plus pressé que d’envoyer un courrier en porter la nouvelle à son amant, qui s’était réfugié sur la frontière espagnole, au petit village de Bidarray, avec l’enfant et ses deux inséparables compagnons, Laparède et Assignac.

Il avait été convenu que le Gascon retrouverait sa maîtresse à Saint-Marcelin, et là, l’escorterait jusqu’à leur nouvelle résidence, afin qu’elle voie l’enfant et puisse, à son retour à Paris, en porter des nouvelles à la mère.

Les deux jeunes gens se retrouvèrent avec joie. Castel-Rajac était sincèrement épris de cette gracieuse femme, aussi spirituelle que jolie. Quant à la duchesse, elle s’était laissé prendre aux yeux noirs et à la mine conquérante du cadet de Gascogne, et ces retrouvailles allégeaient beaucoup pour elle les tristesses de l’exil.

Mais quelqu’un d’autre que la brave Mme Lopion avait aussi reconnu Castel-Rajac. C’était Durbec, à l’affût derrière la jalousie de sa chambre.

– C’est bien ce que je pensais! murmura-t-il. Décidément, le sort me favorise! J’espère que cette fois, le cardinal sera content!

Les deux amants étaient loin de se douter qu’ils étaient épiés et suivis de la sorte. Ils se livraient à toute la joie de s’être retrouvés sans arrière-pensée.

– Chère Marie! dit Castel-Rajac en enveloppant d’un geste caressant l’épaule de sa maîtresse, quel profond bonheur est pour moi notre réunion! Pardonnez-moi mon égoïsme, mais je bénis la rigueur du cardinal, qui, par votre disgrâce, vous a rapprochée de moi!

– Fi chevalier! s’écria Marie en riant. Je devrais vous en vouloir pour cette parole! Vous vous réjouissez de mon malheur!

– M’en voulez-vous vraiment beaucoup? demanda tendrement le Gascon en se rapprochant encore de la duchesse.

Il la contemplait, et dans les yeux noirs du jeune homme brillait le feu d’une telle passion, que Mme de Chevreuse, troublée, balbutia:

– Comment puis-je vous en vouloir…

Elle n’acheva pas sa phrase. Castel-Rajac l’avait saisie et l’embrassait avec emportement.

Il la lâcha avec autant de brusquerie qu’il l’avait prise. La porte s’ouvrait, et Mme Lopion, qui apportait le dîner, entra.

– Excusez-moi…, commença la brave femme. J’ai frappé trois fois…

– Oui, oui, dit Marie… Cela n’a pas d’importance… Posez les plats…

L’aubergiste prépara la table, dans la chambre de Marie, où celle-ci avait prié qu’on la serve, et disparut comme une ombre.

Lorsqu’elle fut sortie, ils ne purent s’empêcher de rire.

– Pauvre femme! dit Castel-Rajac. Elle semblait toute confuse. Bah! je suis certain que cela ne l’empêche pas maintenant d’écouter à la porte…

Il se leva et, sur la pointe des pieds, ouvrit le battant.

– Oh! monsieur le chevalier! s’écria Mme Lopion, rouge comme le ruban qui ornait sa guimpe, j’allais justement vous demander si vous aviez encore besoin de mes services…

– Non, non, madame Lopion, rassurez-vous! fit le Gascon qui riait sous cape. Vous nous avez apporté tout ce qu’il nous faut, et maintenant, nous ne désirons plus que la tranquillité…

Gaëtan vint de nouveau s’asseoir sur un petit tabouret, aux pieds de sa dame. Celle-ci passa sa main, blanche et fine, aux doigts parfumés, dans la chevelure du jeune homme.

– Çà, mon beau chevalier, fit-elle, badine, avez-vous un peu rêvé à moi?

– Si j’ai rêvé à vous, capédédiou! s’écria-t-il. Je peux dire, que nuit et jour, votre pensée ne m’a pas quitté…

Il s’arrêta pour baiser avec passion les mains qu’on lui abandonnait.

– Mon plus vif désir est de vous voir rester ici le plus longtemps possible… Vous verrez commet notre village est beau et pittoresque! On croit habiter le bout du monde… Plus rien, que la nature devant soi… Vous oublierez Paris, duchesse!

Mme de Chevreuse eut un fugitif sourire.

– Je ne sais trop… Je n’ose vous le promettre… Des devoirs aussi m’attachent à la Cour, vous le savez bien…

Gaëtan se passa la main sur le front.

– Pardonnez-moi: je rêve encore! je suis fou… Mais qu’importe! Je vous ai pour quelques jours; ce répit me semble si beau que j’ose à peine y croire… Laissez-moi l’illusion qu’il est éternel!

– Enfant! murmura-t-elle.

– Marie… Je vous aime…

Elle retira son bras, dont il s’était emparé.

– Chut! soyez sage! Avant, parlez-moi d’Henry…

– Il est charmant… Il est confié à une nourrice basque, qui en prend soin comme si c’était son propre enfant. Vous serez fière de moi lorsque vous le verrez!

– Vous ressemble-t-il déjà? interrogea-t-elle malicieusement.

Ils éclatèrent de rire.

– Ce serait bien là le miracle du Saint-Esprit! s’écria Gaëtan. Non… Il ressemblerait plutôt… au signor Capeloni…

– Chut! murmura la duchesse, effrayée, en mettant un doigt sur ses lèvres. Voilà une imprudente parole, chevalier!

Mme de Chevreuse ne croyait pas encore si bien dire. Car, derrière le vantail de la porte du couloir, un homme, courbé, tenait son oreille collée et ne perdait pas une syllabe de la conversation.

– Oh! oh! fit-il pour lui-même en se redressant. Voilà une indication intéressante! Après tout, c’est bien possible! Voyez-moi ce faquin de Mazarini!

Il se retira sur la pointe des pieds, laissant les amants à leur tête-à-tête. Il en savait assez pour ce soir-là.

Comme il l’avait prévu, dès le lendemain matin, on se remit en route, au grand soulagement de Mme Lopion, qui croyait à chaque instant voir surgir les gardes du cardinal-ministre et recommencer une bataille comme celle à laquelle elle avait déjà assisté.

Castel-Rajac chevauchait à côté du carrosse de sa bien-aimée, et tout en marchant, ils réussissaient à échanger quelques mots. Ils se sentaient l’un et l’autre parfaitement heureux. Jamais Richelieu n’avait imaginé, pour celle qu’il espérait punir, une pénitence aussi agréable!

Mais comme un rappel de l’homme rouge qui, de son aire, les surveillait encore, Durbec, derrière l’escorte, les suivait comme leur ombre, guidé par l’intérêt qui le liait au service du cardinal et par sa haine personnelle.

Bientôt, le paysage changea. Après la plaine de Gascogne, apparurent les premiers contreforts des montagnes pyrénéennes.

D’un geste, Castel-Rajac les montra à Marie.

– Voyez! s’écria-t-il. C’est au milieu de cette nature sauvage que notre filleul est élevé. L’air des montagnes lui fera des muscles forts et un cœur intrépide…

Marie sourit.

– Dites aussi votre éducation et votre exemple, ami! Je ne doute pas que notre cher Henry ne soit aussi un jour un gentilhomme accompli.

Lorsqu’ils arrivèrent à Bidarray, la jeune femme put se convaincre que le cadre était en effet idéal.

C’était un tout petit village, dominé par une vieille gentilhommière qui appartenait à une tante d’Hector d’Assignac, laquelle avait eu le bon esprit de mourir afin de laisser son manoir à son neveu.

Il était perché à l’avant d’un rocher faisant éperon, et dominant toute une verdoyante vallée, au fond de laquelle mugissait un torrent. Les maisons des paysans s’accrochaient au petit bonheur à la pierre, et les champs dégringolaient de terrasse en terrasse coupés çà et là de boqueteaux. Des troupeaux de chèvres faisaient tinter leurs clochettes; par instant, l’aboi bref du chien qui les gardait se répercutait au loin dans le vallon. Le soleil peignait d’or les flancs de la montagne, et irradiait les vitres du vieux castel. En face, l’autre versant se teignait de pourpre et de violet comme une robe cardinalice. Très haut, dans le ciel, tournoyait un oiseau de proie… Et l’air était si pur, le ciel était si bleu, que Marie, suffoquée de plaisir, comprit maintenant pourquoi le jeune homme lui avait dit: «Vous oublierez Paris…»

Immobile, les narines frémissantes, la duchesse regardait ce prestigieux spectacle, ne pouvant s’en arracher. Il fallut que Gaëtan, doucement, lui murmure:

– Marie… Ne voulez-vous point voir le petit?

La jeune femme tressaillit. Puis, s’arrachant à cette vision magique, elle se détourna.

– Vous avez raison, mon ami. Menez-moi vers lui!

Elle ne remonta point dans son carrosse, qu’elle avait quitté pour mieux contempler le splendide paysage. Elle voulut aller à pied jusqu’au château, dont la grande porte était ouverte à deux battants sur la cour intérieure.

– Prenez mon bras, ma chère Marie! murmura Castel-Rajac.

Soutenant la jeune femme, dont les pieds délicats s’accommodaient mal des rudes galets des Pyrénées, ils arrivèrent au pont-levis et entrèrent dans la grande cour.

Des poules, des oies, picoraient, jusqu’entre les pattes d’un gros chien noir et feu, qui les laissait faire. Un homme s’avança à leur rencontre, et salua Marie jusqu’à terre. C’était Henri de Laparède.

– Où donc est monsieur d’Assignac? interrogea gracieusement la duchesse.

Laparède eut un sourire.

– Par ma foi, madame, venez donc avec moi, si cela vous plaît; je vous le montrerai…

Ils s’approchèrent du grand perron et le gravirent.

– Serait-il malade? questionna Mme de Chevreuse, avec sollicitude, inquiète de ne pas avoir vu leur hôte.

– C’est, en tout cas, une maladie sans gravité, répondit Laparède.

Castel-Rajac devait savoir à quoi s’en tenir, car il souriait silencieusement.

Laparède ouvrit une porte.

Une nourrice était assise près d’un berceau. Dans celui-ci, un ravissant bébé riait aux anges. Et devant, le gros d’Assignac faisait mille pitreries pour distraire le fils adoptif de son ami…

CHAPITRE III UN ENVOYÉ DU CARDINAL

Une fois Durbec fixé sur le gîte où s’étaient réfugiés le gentilhomme gascon et son fils adoptif, il fit demi-tour, n’ayant plus rien à faire dans les Pyrénées.

Tout en ruminant ses projets de vengeance, il brûlait les étapes et avalait les lieues, n’accordant à son cheval et à lui-même que le temps strictement indispensable au repos.

Un fer perdu par son cheval, et une légère boiterie qui en résulta le retarda un peu. Enfin, un beau matin, il franchit la barrière d’Enfer, et se trouva dans la capitale.

Onze heures sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois, lorsqu’il demanda à être introduit auprès du premier ministre.

Hélas! cette entrevue, comme les deux précédentes, ne devait lui réserver que des désillusions. Richelieu accueillit avec une satisfaction évidente les renseignements qu’il lui communiqua, mais ne manifesta en aucune façon l’intention de s’approprier l’enfant de la reine ou même d’intervenir d’une façon quelconque dans les affaires du Gascon.

Durbec, dépité, insinua quelques perfidies contre Castel-Rajac, tentant un ultime effort pour dresser contre lui la colère du prélat. Mais ce fut en vain. Bien au contraire, le ministre fronça les sourcils et le congédia sèchement.

Le chevalier sortit, en proie à une colère qui, pour être cachée, n’en était pas moins violente, et jura de se venger. Il n’avait que trop tardé à agir par lui-même.

Richelieu connaissait trop les hommes et le secret des âmes pour que la haine de celui qu’il employait lui échappât.

Dès que la porte se fut refermée sur son espion, le cardinal se plongea dans une profonde méditation.

Enfin, au bout d’un moment, il allongea sa main vers un cordon de sonnette. Un officier parut.

– Prévenez M. de Navailles que j’ai à lui parler immédiatement! ordonna-t-il.

Quelques instants plus tard, le marquis de Navailles faisait son entrée.

C’était un des fidèles de Richelieu. Mais en même temps, c’était un des plus loyaux gentilshommes du royaume de France.

Il s’inclina profondément devant le cardinal et attendit ses ordres.

– Monsieur de Navailles, dit Richelieu, je connais vos mérites, et je veux aujourd’hui vous donner une preuve de confiance en vous chargeant d’une mission délicate entre toutes.

Navailles, un grand et fier gaillard, aux moustaches conquérantes et aux yeux gris d’acier, répliqua:

– Votre Éminence peut croire que je lui en suis profondément reconnaissant, et que je m’efforcerai d’accomplir de mon mieux ce qu’Elle daignera m’ordonner de faire…

– Avant, reprit Richelieu, qui se caressait le menton dans un geste machinal, je dois vous donner quelques mots d’explication préliminaire…

«Il existe dans les Pyrénées un petit village, du nom de Bidarray. C’est là que vous allez vous rendre…»

Navailles réprima un geste de surprise, mais ne dit rien.

– Dans ce village, continua le ministre, vit un jeune enfant, avec son père, le chevalier Gaëtan de Castel-Rajac, et deux autres gentilshommes: MM. d’Assignac et de Laparède… J’ai des raisons spéciales et très graves pour m’intéresser à ce bambin, et par contre-coup, au chevalier de Castel-Rajac. Il se pourrait qu’ils soient en butte à des attaques sournoises d’adversaires qu’ils ne soupçonnent pas… Vous allez donc, comme je vous l’ai déjà dit, partir pour ce village. Votre mission consistera à veiller sur la sécurité de ces deux personnes. Je ne veux pas qu’aucun mal leur arrive. Vous m’avez compris?

Le marquis de Navailles s’inclina jusqu’à terre.

– J’ai compris, Éminence… Aucun mal ne leur arrivera.

– Merci, monsieur. Je sais que je peux compter sur vous.

– Jusqu’à la mort, Éminence!

– Allez, monsieur… Je vous remercie…

Le gentilhomme se retira, laissant Richelieu à ses réflexions.

Les révélations de Durbec ne faisaient que confirmer le cardinal dans la supposition que Mazarin était bien le père légitime de cet enfant.

Richelieu, bien que décidé à faire surveiller attentivement Castel-Rajac et son pupille, avait résolu, en même temps, que cette surveillance serait une protection contre certaines manœuvres occultes qu’il ne soupçonnait que trop.

En effet, Durbec, après son entrevue avec le cardinal, n’avait rien eu de plus pressé que de réenfourcher son cheval et de reprendre la route des Pyrénées.

Il était persuadé que le grand air lui porterait conseil, et qu’en route, il trouverait un plan pour se venger enfin de celui qu’il haïssait.

Un soir, comme il arrivait à l’auberge des Quatre-Frères, non loin de Bordeaux, il remarqua un cavalier d’élégante tournure qui mettait lui-même pied à terre devant l’auberge.

Lorsqu’il entra dans la grande salle, le cavalier était déjà installé devant une table, un pichet de vin du Bordelais devant lui, attendant paisiblement son dîner. Il se présentait de telle façon que Durbec ne put que très mal distinguer son visage, mais il lui sembla que cette silhouette lui était familière.

Ce voyageur n’était autre que le marquis de Navailles, qui se rendait à son poste, suivant les ordres reçus.

Mais si Durbec avait remarqué ce client sans pouvoir définir sa personnalité, Navailles, lui, n’avait pas hésité un instant:

– Morbleu! pensa Navailles, intrigué, que vient-il faire dans ce pays, cet oiseau-là? Aurait-il reçu une mission similaire?

Mais à peine cette idée lui eut-elle traversé l’esprit qu’il la rejeta.

– Non! non! C’est impossible. Son Éminence m’a parlé «d’une mission d’honneur»… Il ne peut l’avoir confiée à ce traître!

Comme corollaire, une réflexion vint tout de suite se greffer sur sa première idée.

– Mais alors, s’il n’est pas en mission pour le cardinal, que vient-il donc faire par ici?

Navailles avait l’esprit prompt. Il ne tarda pas à se souvenir de l’algarade qui avait mis aux prises, au château de Montgiron, les gardes de Richelieu et le chevalier gascon, pendant laquelle Durbec avait été blessé par Castel-Rajac en personne.

– Tiens… tiens… tiens! fit lentement le marquis. Ceci m’ouvrirait de nouveaux horizons… Peut-être Son Éminence n’a-t-elle pas eu tort en supposant que la sécurité de ce gentilhomme et de son fils est assez gravement compromise. Car je crois cet individu capable de tout!

Lorsque Durbec descendit le lendemain matin, après une excellente nuit, et prêt à reprendre la route, il ne revit point l’inconnu qu’il avait remarqué la veille au soir. D’ailleurs, son souvenir même lui était passé de la tête.

Navailles après les soupçons qui l’avaient assailli la veille, n’avait pas attendu le réveil du chevalier pour prendre le large.

Aussi, dès l’aube, il avait fait seller son cheval et était parti au galop, espérant gagner une assez grande avance pour arriver à destination sans être rejoint par Durbec.

Il se rendait compte qu’il avait sur lui un avantage appréciable: il connaissait sa présence, et peut-être le but de son voyage, tandis que Durbec, lui, ignorait jusqu’à la mission dont Navailles était chargé.

Mais le marquis était trop rusé pour se présenter armé de pied en cap dans ce petit village. À la ville voisine, il laissa son cheval, acheta des habits modestes, et, vêtu comme un marchand, arriva à Bidarray.

On l’accueillit sans méfiance. Il en passait tellement! Sans hésiter, Navailles se rendit au presbytère. C’était une vieille maison où vivait un brave curé presque aussi âgé qu’elle.

Sous couleur de lui proposer une pièce de drap et des almanachs, il réussit à le voir, et là, il lui révéla sa qualité, et pour quelle raison il était céans.

– Monsieur le curé, conclut-il, vous savez tout. Il me faut un gîte. Puis-je compter sur vous pour me l’accorder?

– Mon cher enfant, répondit le vieux prêtre, il y a toujours eu ici une place pour le pauvre et l’errant. À plus forte raison lorsqu’il s’agit du service de Son Éminence le cardinal. Tout ce que j’ai ici est à vous, vous êtes chez vous!

Le bruit courut au village que le marchand était un vague neveu au curé de Bidarray. Il était naturel qu’il réside chez son parent quelque temps, après avoir pris la peine de monter jusqu’en ce pays perdu!

Tandis que ce petit complot s’arrangeait au presbytère, là-haut, à la gentilhommière, les trois Gascons et leur pupille filaient des jours sans histoire.

Marie de Chevreuse avait été s’établir dans le village voisin, et partageait son temps entre cette résidence champêtre et le logis où des amis fidèles l’hébergeaient, à Pau. Dès qu’elle était à la montagne, un petit berger partait vers Bidarray et remettait un message au chevalier gascon… Alors, le soir, à la brune, celui-ci se glissait jusqu’à l’humble demeure où la grande dame consentait à demeurer quelques jours pour l’amour de lui…

Puis, après trois ou quatre rencontres, et pour ne pas éveiller les soupçons, la duchesse retournait à Pau.

De la sorte, chacun était parfaitement heureux, et leur vie n’aurait été marquée par aucun événement, si la haine n’avait entrepris de démolir ce bonheur tranquille.

Durbec était arrivé lui aussi à Bidarray. Il n’avait pas eu besoin de se travestir pour donner le change, son allure le rendait semblable aux petits bourgeois des environs.

D’ailleurs, il menait la vie la plus discrète qui fût, ne sortant qu’à la nuit de la maison isolée où il avait trouvé gîte, afin de rôder autour de la gentilhommière où vivait son ennemi.

Ce fut ainsi qu’il surprit le manège du courrier, et vit, à différentes reprises, arriver, à toutes jambes, un petit berger, qui entra au château.

Il le fila, et ne fut pas long à se convaincre que chaque fois que le petit pâtre venait à Bidarray, Castel-Rajac, à la nuit, enveloppé d’un grand manteau, enfourchait son cheval et partait rejoindre sa bien-aimée à travers les défilés de la montagne.

Voilà qui pouvait être d’une grande utilité… Un accident est si vite arrivé, la nuit, dans ces parages!

Mais le triste personnage ne pensait point à exécuter lui-même sa sombre besogne. Il savait qu’en cas d’échec, il aurait risqué trop gros, et il entendait bien obtenir satisfaction avec le minimum de risques.

Durbec n’était pas un novice dans ces sortes d’expéditions. Il descendit un jour jusqu’à Pau…

*

* *

– Castel-Rajac! On te demande, mon ami…

Le gros d’Assignac entra dans la bibliothèque où le Gascon lisait. Celui-ci se leva d’un bond et jeta son livre.

– Le berger?

– Oui… fit Hector en clignant malicieusement de l’œil, car les deux compères savaient fort bien ce que signifiait pour leur compagnon l’arrivée du gamin.

Gaëtan n’avait même pas entendu la réponse. Il s’était élancé dans le vestibule, où l’enfant l’attendait.

– Monseigneur, dit-il, voici une missive pour vous…

– Merci! Tiens! attrape!

Le jeune homme lui lança sa bourse en voltige, que l’autre fit disparaître dans sa veste.

Le Gascon fit sauter le cachet, ne remarquant pas, dans sa hâte amoureuse, que celui-ci ne portait pas le sceau habituel de la duchesse…

La lettre ne contenait que ces mots:

«Ce soir!»

Il ne songea pas non plus à s’étonner de la brièveté du message. Il était obsédé par l’idée qu’il allait enfin revoir sa belle maîtresse. Les périodes où elle était absente lui semblaient désespérément longues…

Lorsque la nuit tomba, Castel-Rajac, après avoir hâtivement avalé quelques bouchées, fit seller son cheval et se dirigea vers le petit bourg de Saint-Martin d’Arrossa, où était descendue Marie de Rohan.

Le chemin était assez difficile, car le sentier côtoyait par instants de profonds précipices.

Il en aurait fallu davantage pour faire reculer l’intrépide chevalier! Il en avait suffisamment vu pour ne point redouter les embûches que pouvait réserver la montagne nocturne.

Cependant, cette fois-ci, il devait être à deux doigts d’y laisser sa vie…

Il venait de perdre Bidarray de vue, et il suivait l’étroit chemin qui reliait les deux villages, sifflotant avec insouciance, laissant flotter les brides du cheval, tout à son rêve que berçait encore une nuit idéale de pleine lune.

Soudain, d’une anfractuosité de roc, des hommes jaillirent.

Ce fut tellement inattendu que la monture du chevalier fit un brusque écart, et sans la poigne solide de celui qui le montait, ils roulaient tous les deux dans le gouffre.

– Capédédiou, mes drôles! cria Castel-Rajac, mettant flamberge au poing, voilà une façon peu civile de souhaiter le bonsoir au voyageur!

Mais sans lui répondre, un grand escogriffe, qui semblait avoir pris la tête de l’attaque, s’écria, tourné vers les aigrefins:

– Sus! Sus! Jetez-le dans le vallon!

– Ouais! ricana Gaëtan, faisant faire une demi-volte à son cheval, et s’adossant à la muraille rocheuse pour éviter d’être cerné. Vous pouvez toujours essayer, mais je doute que vous réussissiez!

– Malepeste! hurla le grand diable, par mon nom de La Rapière, je veux le perdre si je n’ai pas tes os!

– Ho! ho! riposta le Gascon sans s’émouvoir. Voilà une outrecuidante prétention, mon ami! J’ai grand peur que tu ne perdes ton élégant sobriquet, et peut-être même quelque chose de beaucoup plus précieux!

Ce disant, il allongea prestement le bras, et son épée alla trouer l’épaule du truand, qui poussa un hurlement de douleur et de rage.

Ce fut le signal de l’attaque.

Gaëtan, arc-bouté contre la paroi montagneuse, fit face à ses adversaires. Par deux fois, son épée rencontra un obstacle humain. Un des vide-goussets alla rouler dans l’abîme avec un grand cri. Un autre s’affaissa, la gorge traversée.

Ces deux disparitions, loin de ralentir l’audace des autres, les jetèrent en vociférant vers leur adversaire.

L’éclair bleu des lames rayait la nuit de rayons fulgurants, et le cliquetis de l’acier se répercutait au loin dans la vallée, éveillant d’étranges échos…

– En avant! hurlait La Rapière, qui, bien que blessé, payait de sa personne.

– Mordiou! grommela le Gascon en parant un coup d’épée et en attaquant aussitôt un adversaire plus entreprenant. Il faut que la récompense soit de taille pour leur inspirer un tel courage! Serait-ce à Monsieur le Cardinal que je suis redevable de cette gracieuse attention?

Il aurait pu le croire, car la qualité des ferrailleurs et leur nombre pouvaient en effet donner à penser que le prix payé était rondelet.

Castel-Rajac était un escrimeur hors ligne. Cependant, il devenait impossible de faire face à toute cette racaille. Ils étaient au moins douze contre lui.

– Sangdiou! s’écria-t-il en éclatant de rire, je vois que Son Éminence ne mésestime pas mon courage! Douze hommes pour me mettre à la raison! Bravo!

– N’accusez pas Son Éminence! répondit une voix forte, qui semblait jaillir des ténèbres. Ce n’est pas Monsieur de Richelieu qui vous a fait tomber dans ce lâche guet-apens, chevalier! En garde, toi, là, sacripant, ou je te transperce!

Et, rapide comme la pensée, l’épée du marquis de Navailles, car c’était lui, pourfendait le premier misérable rencontré sur son chemin.

– Et d’un! Courage, monsieur de Castel-Rajac! Nous aurons raison de ces coquins!

– Sangdiou! monsieur, je ne sais pas qui vous êtes, mais ce dont je suis sûr c’est que j’ai affaire à un brave gentilhomme!

– Vous ne vous trompez pas, monsieur, répondit le nouveau venu en ferraillant comme un enragé. Je me nomme le marquis Gustave de Navailles.

– Capédédiou! monsieur! riposta le Gascon sans cesser de parer et d’attaquer furieusement. Voici un nom dont je me souviendrai, et j’espère pouvoir vous prouver ma reconnaissance, si cette graine de galère nous en donne loisir!

– Je m’en voudrais de laisser périr un aussi brave cavalier que vous! Nous mourrons ensemble ou nous vaincrons ensemble, chevalier!

– Voilà qui est parlé! Hé! toi! Ton compte est réglé!

Tout en parlant, il avait transpercé un autre coquin. Mais lui-même venait de recevoir un coup d’épée dans le bras gauche.

– Peuh! ricana-t-il. Une égratignure! Canailles, nous allons vous découper en lanières!

Sur cette hardie gasconnade, il se lança plus audacieusement que jamais au milieu de la mêlée. Son compagnon faisait merveille de son côté, tant et si bien que, malgré les promesses reçues et le coquet acompte déjà touché, les tire-laine finirent par s’enfuir sans demander leur reste, trouvant la besogne trop ardue.

Ils s’évanouirent dans les ténèbres tandis que les deux hommes se serraient énergiquement la main.

– Monsieur le marquis! s’écria Castel-Rajac, sans vous, je ne sais trop comment cette aventure-là aurait tourné! Ils avaient le nombre pour eux!

– Oui, sourit Navailles, mais nous avions la valeur pour nous!

Ils éclatèrent de rire, et se séparèrent. Navailles retournant à Bidarray, et Gaëtan continuant sa route vers Saint-Martin d’Arrossa.

Là, une étrange surprise l’attendait. Les volets étaient clos, les lumières éteintes, et à la fenêtre de la chambre qu’occupait ordinairement sa belle, le chevalier ne distingua nulle lueur.

Il allait mélancoliquement tourner bride, lorsqu’il vit surgir en courant sur le chemin le petit berger qui regagnait son gîte en galopant à perdre haleine. Il s’arrêta net en reconnaissant le chevalier et voulut faire demi-tour. Mais Castel-Rajac, sautant à bas de son cheval, eut tôt fait de le cueillir par le fond de sa culotte.

– Hé! toi! s’écria-t-il, viens donc ici, mon gars, que nous ayons deux mots d’explication!

Le gamin baissait le nez.

– Madame la duchesse n’est pas ici, n’est-ce pas?

Pas de réponse.

Le Gascon tira une pièce d’or de sa bourse, lentement, et la fit miroiter sous les yeux du gamin ébloui.

– Tu l’auras si tu réponds! Dans le cas contraire, tu recevras une volée de bois vert comme jamais tu n’en reçus!

Cette menace acheva de décider le berger.

– Non, Monseigneur! pleurnicha-t-il.

– En ce cas, qui t’a chargé de porter ce mot?

– Un cavalier. Monseigneur… un cavalier que je ne connais pas… Il m’a offert un écu pour la commission… J’ai accepté… Je ne savais pas…

– Hum! Je ne suis pas si sûr que cela que ta conscience ne te reproche rien… Enfin! Voilà ta pièce. Maintenant, ne t’avise plus de me jouer des tours pareils, sinon, je te transforme en pâté!

Le garçon se hâta de disparaître derrière un éboulis de rochers. Castel-Rajac, riant encore de son effroi, entendit le bruit des sabots claquant précipitamment sur le sol. Puis tout s’éteignit.

Le chevalier remonta à cheval et reprit le chemin de Bidarray, tout songeur. Il était clair que l’agression avait été voulue, préparée… Mais par qui?

– Veillons! conclut-il.

S’il avait été moins préoccupé de combattre et de se défendre, il aurait aperçu, précautionneusement abrité par une roche, un homme drapé dans une ample cape brune. Il vit l’intervention de Navailles, dont le visage était éclairé en plein par la lune. Il l’entendit se nommer au Gascon.

– Malédiction! gronda-t-il, les dents serrées. L’homme de l’auberge! L’envoyé du cardinal!

C’était pour lui la preuve tangible que Richelieu, loin de vouloir poursuivre le père adoptif et l’enfant de sa haine, cherchait au contraire à les protéger.

Durbec, malgré la rage qui l’étouffait, comprit qu’il avait tout à perdre et rien à gagner dans une lutte, même occulte, contre le premier ministre. Il regagna Pau par des chemins détournés.

Le lendemain matin, il reprenait la route de la capitale, abandonnant ses projets pour l’instant.

– Patience… murmura-t-il. Mon heure sonnera! Alors…

CHAPITRE IV LA PROMESSE DE CASTEL-RAJAC

Le temps passa. Les jours formèrent des mois, puis des années…

Castel-Rajac, ses deux amis et le bambin vivaient toujours dans leur village pyrénéen. Quelque temps, Navailles était resté dans la région. Puis, certain enfin que les protégés du cardinal ne couraient plus aucun risque, il avait rejoint Paris, non sans venir faire, de temps à autre, une incursion jusqu’à Bidarray. Il avait revu de la sorte le gentilhomme gascon et ses amis, et avait reçu, au vieux manoir, chaque fois un accueil aussi franc qu’enthousiaste. Mais il n’avait jamais dévoilé à Castel-Rajac la raison pour laquelle il revenait ainsi de temps à autre. Le marquis de Navailles était à la fois le plus loyal et le plus discret des serviteurs.

Puis ses visites s’espacèrent à mesure qu’il acquérait la certitude que ses amis n’avaient plus rien à craindre.

Peu de temps avant la dernière crise qui devait l’emporter, Richelieu partit pour Pau, espérant que le climat rétablirait sa santé chancelante.

Il se souvint alors que Pau n’est pas tellement éloigné de la Gascogne, et que dans cette province vivaient le chevalier de Castel-Rajac et son fils.

Le cardinal n’avait nullement été dupe de l’habile subterfuge employé par le défenseur de Mme de Chevreuse.

Le petit Henry resterait donc officiellement le fils de Castel-Rajac, alors que le premier ministre aurait donné sa tête à couper que le garçonnet était bien celui dont la reine avait accouché clandestinement, quatre ans auparavant.

Le cardinal envoya un de ses officiers auprès de Castel-Rajac, avec ordre de le ramener près de lui, ainsi que son fils.

Afin de donner toute sécurité à Gaëtan, l’émissaire du cardinal n’était autre que le marquis de Navailles. Il était porteur d’un sauf-conduit qui donnait toutes garanties à Castel-Rajac et à l’enfant.

Tout d’abord, le Gascon hésita. Il se dit:

– Si c’était un piège?

Avec sa franchise habituelle, il ne se gêna nullement pour faire part de ses soupçons à M. de Navailles.

– Monsieur, lui dit-il, j’ai charge d’âme. Je respecte Son Éminence. Mais je ne puis oublier que j’ai été appelé à jouer vis-à-vis d’Elle un rôle qu’elle ne m’a peut-être pas encore pardonné…

– Chevalier, répondit le marquis de Navailles avec non moins de franchise, si cette invitation était un guet-apens, jamais Son Éminence n’aurait osé m’envoyer comme émissaire!

Cette fière réponse décida Castel-Rajac.

– Si vous le désirez, ajouta Navailles, je puis vous donner ma parole d’honneur que les intentions du cardinal sont pleines de bienveillance, et que vous n’avez à redouter aucune traîtrise.

– Monsieur le marquis, votre parole d’honneur est plus que suffisante! Votre première réponse me satisfaisait déjà, et je suis prêt à partir avec mon fils quand il vous plaira!

Dès le lendemain, ils se mirent en route. Le petit Henry était alors un délicieux bambin de quatre ans, déjà solide et éveillé.

Richelieu les reçut dans une grande salle du château où était né Henri IV.

Déjà marqué par la mort, le visage amaigri, les mains osseuses et quasi squelettiques, l’œil toujours aussi lumineux, il semblait, au seuil du tombeau, plus grand encore qu’au sommet de sa vie.

Malgré son audace naturelle Gaëtan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac se sentit tout à coup dominé par la majesté de celui qui, depuis tant d’années, était le véritable roi de France.

Au regard bienveillant que «l’homme rouge» lui adressa, et à l’appel affectueux de la main qu’il fit au petit Henry qui le contemplait d’un air un peu effarouché, mais respectueux, comme si, d’instinct, il devinait qu’il se trouvait en face d’une des plus grandes forces humaines qui eussent jamais existé, l’ami de la duchesse de Chevreuse comprit que M. de Navailles lui avait dit la vérité, et qu’il avait bien fait de ne point se dérober à l’appel du cardinal-ministre.

Celui-ci, d’une voix grave, lui dit:

– Monsieur le chevalier, si je vous ai mandé près de moi, ce n’est point dans un sentiment de curiosité, et encore moins de rancune; c’est parce que je voulais, avant de mourir, avoir de votre bouche toute la vérité.

Et, attirant l’enfant près de lui, il les regarda successivement avec beaucoup d’attention, puis il reprit:

– Je voudrais vous parler seul un instant.

Gaëtan prit le petit par la main et, l’emmenant au bout d’une vaste salle, près d’une grande fenêtre qui donnait sur la cour d’honneur, il lui dit:

– Regarde tous ces cavaliers… regarde-les bien, afin d’être un jour comme eux!

L’enfant s’absorba dans la contemplation des officiers et des gardes qui cavalcadaient sur le pavé. Le Gascon revint alors vers Richelieu, qui se disait:

– Il n’est pas encore tranquille, puisqu’il n’a pas voulu emmener le petit hors de sa présence. Cela prouve qu’il est aussi prudent que brave et cela n’est point pour me déplaire.

Castel-Rajac, qui s’était approché de Richelieu, attendait, dans une attitude pleine de déférence, que celui-ci daignât lui adresser la parole. Après l’avoir considéré pendant un instant l’homme rouge reprit:

– Savez-vous, monsieur le chevalier, que vous avez été mêlé à une aventure qui aurait pu vous coûter la tête?

– Je le sais, Éminence!

– Sans doute, vous êtes-vous étonné qu’après la tuerie du château de Montgiron, je n’eusse point songé à châtier ceux qui avaient massacré mes gardes?

Avec sa netteté habituelle, Gaëtan répondait:

– J’ai supposé que Votre Éminence avait perdu ma trace, ainsi que celle de mes amis!

– Il n’en était rien, monsieur! À peine un mois après votre rébellion, je connaissais le lieu de votre retraite, et si je vous ai épargné, c’est que j’ai appris que vous aviez agi en très bonne foi, et que si vous aviez pourfendu plusieurs de mes meilleurs soldats c’était uniquement pour tenir le serment d’honneur que vous aviez fait à la duchesse de Chevreuse, de défendre jusqu’à la mort l’enfant qu’elle vous avait confié.

Tout en s’inclinant légèrement, Gaëtan répondait:

– Je constate que Votre Éminence est admirablement renseignée!

– Maintenant, monsieur, j’ai une question très grave à vous poser. Elle est même la vraie raison pour laquelle je vous ai fait venir ici.

Tout en fixant dans les yeux le Gascon, qui soutint son regard avec la tranquille énergie d’une âme sincère, il dit:

– Connaissez-vous le père et la mère de cet enfant?

Spontanément, l’amant de la belle Marie répliquait:

– Le père… je m’en doute un peu…

– Il est inutile de me dire que c’est vous, coupait Richelieu, car je ne vous croirais pas, bien que vous l’eussiez déclaré sur le registre de baptême de l’église de Saint-Marcelin. D’ailleurs, cela n’a que peu d’importance… Mais la mère… Connaissez-vous la mère, ou plutôt, le nom de la mère?

– Non, Éminence…

– La duchesse de Chevreuse n’a jamais laissé échapper devant vous aucune parole qui fût de nature à éveiller vos soupçons?

– Jamais, Éminence!

– Et vous, n’avez-vous même point cherché à pénétrer ce secret qui doit être d’importance, puisqu’on a fait autour de lui un si grand mystère?

– Non, Éminence…

– Vous me le jurez?

– Je vous le jure…

Le cardinal garda un moment le silence. Puis il reprit:

– Êtes-vous ambitieux, chevalier?

Castel-Rajac sourit.

– Oh! pas du tout! J’aime mon pays, son soleil, ses paysages; cette vie simple me suffit, et je ne demande ni la richesse, ni la gloire.

– Cependant, vous me paraissez doué de qualités telles qu’il est dommage de penser qu’elles demeureront stériles… Vous n’êtes guère fortuné, mais vous êtes de bonne souche. J’ai là, dans cette cassette, un brevet de colonel. Que diriez-vous si je le signais?

Le chevalier s’inclina.

– Éminence, je serais pénétré envers vous de la plus profonde reconnaissance…

Et, avec finesse, il ajouta:

– Il va donc y avoir la guerre?

Richelieu répliqua:

– Pourquoi me dites-vous cela?

– Mais, Éminence, parce que s’il n’y a point de guerre, il n’y a pas lieu de me nommer colonel!

– Et s’il y a la guerre?

– Eh! mordiou, je me battrai en soldat!

Le grand cardinal dissimula un rapide sourire. Cette verve gasconne l’amusait. Il étendit la main pour saisir la cassette et mettre sa promesse à exécution. Mais le chevalier l’arrêta respectueusement.

– Pardonnez-moi, Éminence… Mais il existe un motif qui m’interdit l’honneur et la joie d’accepter l’immense faveur que vous daignez me proposer…

Le cardinal prit un air interrogatif.

Alors, Castel-Rajac, désignant le petit Henry qui continuait à regarder dans la cour les évolutions des cavaliers, fit, avec une profonde tendresse:

– Qui s’occuperait du petit? Le confier à mes parents? Car je suis célibataire et j’entends le rester. Ma pauvre maman est bien âgée et… je ne devrais point dire cela devant un prince de l’Église, elle est un peu trop dévote.

De nouveau, un sourire furtif courut sur les lèvres du grand cardinal.

Encouragé par cet accueil, Gaëtan continua:

– Le confier à des étrangers? Je ne serais pas tranquille… Je préfère être à la fois son père nourricier et son éducateur, et quand je le vois déjà, si ardent et si beau, et puis quand je découvre dans sa petite âme, qui s’épanouit peu à peu, de belles promesses, j’ai l’impression, Éminence, que je suis en quelque sorte le gouverneur d’un prince charmant qu’une bonne fée aurait déposé devant ma porte!

À ces mots, qu’il prit pour une transparente allusion, Richelieu eut un imperceptible tressaillement, et son regard aigu fouilla celui du Gascon.

Mais celui-ci resta impassible. Il acheva, avec tendresse:

– Et puis, je l’aime tant!

– Autant que s’il était vraiment votre fils?

– Il l’est, Éminence!

Le cardinal-ministre comprit qu’avec ce fin matois, il n’aurait jamais le dernier mot. Castel-Rajac savait-il ou ne savait-il pas la vérité? À vrai dire, le gentilhomme, s’il se doutait que son pupille était d’illustre naissance, ne soupçonnait point encore son origine royale, et sa phrase de l’instant précédent était un effet du hasard. Mais Richelieu, sachant à qui il avait affaire, n’en était pas absolument certain.

Le prélat se recueillit quelques instants, cherchant une solution. Enfin, il prononça d’un air grave, méditatif:

– Eh bien! gardez-le! Mieux vaut qu’il soit entre vos mains que dans celles de bien d’autres! Faites-en, ainsi que vous le proposez, un beau gentilhomme, dévoué à son roi et à son pays. C’est tout ce qui pouvait arriver de plus heureux à cet enfant. Mais je voudrais lui parler, à lui…

Castel-Rajac, enchanté de la tournure qu’avait prise l’entrevue, appelait déjà:

– Henry! Henry, viens saluer Son Éminence…

L’enfant s’empressa d’accourir, et s’inclina gracieusement devant Richelieu, qui, tout en le contemplant avec une expression de douceur et de bonté que nul, peut-être encore ne lui avait connue, fit, en désignant le jeune chevalier qui s’efforçait de comprimer son émotion:

– Mon enfant, regarde bien ton père. C’est un vaillant gentilhomme qui ne peut que te donner de bons exemples. Aime-le sans cesse. Imite-le toujours. Et plus tard, quand tu seras grand, tu te souviendras que peu de temps avant qu’il ne s’en fût rendre ses comptes à Dieu, le cardinal de Richelieu ne t’a pas donné sa bénédiction, parce qu’on ne bénit pas un ange, mais a imprimé sur ton front un baiser affectueux.

Le cardinal approcha ses lèvres du front que lui tendait le fils de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Puis, le contemplant encore, il murmura:

– Comme il ressemble à son frère!

Et tout à coup, il fit:

– Chevalier, vous pouvez vous retirer avec votre fils. Veillez sur lui, car il se peut qu’un jour, de graves dangers le menacent, et ce ne sera pas trop de votre épée pour les écarter de son chemin…

Castel-Rajac s’inclina profondément devant le premier ministre et sortit.

En emmenant l’enfant, les paroles prononcées au cours de cet entretien lui revinrent à la mémoire. Il songea:

– Pour que le cardinal m’ait parlé de la sorte, et témoigné en présence de cet enfant un trouble aussi profond, il faut que mon fils soit celui d’un bien grand personnage et d’une bien grande dame!

Comme il se faisait tard, le chevalier, ne voulant pas voyager de nuit, à cause du jeune Henry, auquel il voulait éviter les fatigues d’un déplacement nocturne, se décida à souper et à coucher dans la ville de Pau.

Ses moyens, plutôt restreints, ne lui permettaient de se rendre que dans une très modeste auberge.

C’était une hostellerie où se rencontrait un monde plutôt mélangé. Ce qui ne l’empêcha nullement de manger avec un superbe appétit, ainsi d’ailleurs que le petit Henry, qui, pendant tout le repas, se montra d’une grande gaieté.

Ce ne fut qu’à la fin du souper que ses yeux commencèrent à papilloter. Et Gaëtan, qui veillait sur lui avec autant de vigilance qu’une mère, l’emmena se coucher dans la chambre qu’il avait retenue au second étage de la maison.

Quand le petit fut dévêtu et endormi, comme il était trop tôt pour qu’il en fasse autant, Castel-Rajac descendit dans le jardin et s’en fut s’asseoir sur un banc, dans un bosquet, où il se mit à rêver à la jolie Marie de Rohan, devenue l’idole exclusive de sa vie.

Mais bientôt, son attention fut attirée par un murmure de voix assez rapproché.

– Mordiou! pensa-t-il. Quels sont ceux qui prennent les arbres comme confidents? C’est quelquefois une méthode dangereuse…

Il distingua plusieurs voix d’hommes. Il prêta l’oreille. Soudain, l’un d’eux prononça un nom qui le fit tressaillir.

– Sangdiou! Serait-ce la Providence qui m’a guidé jusqu’ici? fit-il entre ses dents.

Le chevalier n’avait plus envie de rire. Sans doute les paroles qu’il entendait étaient-elles de la plus haute gravité, car son visage revêtit une expression d’inquiétude assez vive.

Maintenant, il s’était levé, et, à pas de loup, prenant bien garde de ne point faire craquer sous ses semelles quelque brindille, il s’était approché autant qu’il l’avait pu du groupe dont il n’était séparé que par un simple buisson.

Retenant sa respiration, il écouta quelques instants de la sorte. Enfin, il se redressa lentement. Les personnages dont il venait de surprendre les propos s’éloignaient maintenant dans la direction de la ville.

Castel-Rajac les laissa partir. Après quoi, il remonta dans sa chambre.

Son fils d’adoption dormait d’un sommeil à la fois paisible et profond.

Alors, il boucla son ceinturon, enfonça son feutre sur sa tête, se drapa dans son manteau, et, d’un pas rapide, gagna le château de Pau.

Devant la grille, une ombre se dressa, croisa son arme devant lui.

– Qui vive? fit une voix.

– Où est le chef de poste?

– Qui êtes-vous?

– Un gentilhomme qui veut être introduit immédiatement auprès de M. le capitaine des gardes de Son Éminence!

La sentinelle regarda d’un air défiant cet inconnu, puis devant l’insistance de Castel-Rajac qui s’écriait déjà qu’il allait entrer de gré ou de force, elle alla chercher l’officier de service.

Celui-ci comprit qu’il avait affaire à un gentilhomme. À la demande du Gascon, il s’inclina avec politesse, mais répondit que Son Éminence était partie pour Bordeaux depuis une demi-heure, et que le capitaine de ses gardes, M. le baron de Savières, l’accompagnait.

– Tiens! philosopha Castel-Rajac, en souriant dans sa moustache, il s’en est fallu de peu que je me retrouve nez à nez avec ce sympathique capitaine…

Il laissa échapper un sonore juron gascon et gronda:

– Pourvu que je n’arrive pas trop tard!

– Que se passe-t-il donc? interrogeait l’officier, déjà inquiet.

– Je viens de découvrir un complot qui a pour but d’assassiner le cardinal au cours de son retour à Paris!

L’officier eut un haut-le-corps.

– Est-ce possible!

– J’en suis sûr! Aussi, il n’y a pas une minute à perdre! Donnez-moi un cheval, un très bon cheval, et je réponds de tout!

Comme son interlocuteur le regardait avec une certaine méfiance, se demandant quel crédit il devait accorder à cet inconnu qui voulait réquisitionner un cheval appartenant au service de Son Éminence, Gaëtan s’exclama:

– Je suis le chevalier de Castel-Rajac, et tout le monde, dans le pays, vous affirmera que je dis toujours la vérité!

– Ça, c’est vrai! dit un soldat en s’avançant.

– Tiens, c’est toi… Crève-Paillasse! lançait le chevalier en reconnaissant un jeune paysan originaire de la localité pyrénéenne où il s’était retiré.

– Oui, monsieur le chevalier! répondait le soldat. Il y a justement à l’écurie un pur-sang qui ne demande qu’à galoper un train d’enfer!

– Eh bien! amène-le-moi vite! commandait déjà l’amant de la duchesse de Chevreuse.

Mais l’officier de service intervenait à nouveau.

– Minute! Il me faut d’autres garanties!

Castel-Rajac fronça les sourcils.

– Prenez garde, monsieur l’officier, s’écria-t-il. Vous assumez là une lourde responsabilité! Chaque minute que vous me faites perdre risque de coûter la vie à Son Éminence! Et s’il arrive malheur au cardinal de Richelieu, je ne manquerai point de dire très haut que c’est par votre faute!

Ce dernier argument dissipa les scrupules du militaire.

– Va chercher le cheval! lança-t-il à Crève-Paillasse qui partit aussitôt.

Moins de cinq minutes après, Gaëtan sautait en selle et partait au triple galop sur la route de Bordeaux.

Crève-Paillasse avait dit vrai. Sa monture, une bête admirable, avait véritablement des ailes.

Castel-Rajac galopa environ pendant deux lieues à francs étriers. Puis, à un détour du chemin, il aperçut des lueurs de torches, en même temps que son ouïe, très fine, percevait un cliquetis d’armes, révélateur d’un proche combat.

– Sangdiou! grommela-t-il. Est-ce que j’arriverais trop tard, déjà?

En quelques bonds de sa monture, il arriva sur le théâtre de la lutte. Et il aperçut, entourant le carrosse du cardinal, une bande d’hommes masqués qui ferraillait contre les gardes de Son Éminence.

Il était hors de doute que l’escorte allait succomber sous le nombre, et qu’aussi valeureux que soit l’appui que le Gascon était décidé à leur donner, les conspirateurs ne pouvaient manquer d’avoir le dessus.

Mais Castel-Rajac, une fois de plus, allait leur prouver que l’esprit d’un Gascon est capable de triompher des pires situations.

Sautant à bas de son cheval, et profitant de ce que les combattants, acharnés dans une bataille sans merci n’avaient point remarqué sa présence, il grimpa sur un arbre, au pied duquel le carrosse était arrêté.

Il le fit si doucement et si prestement que personne ne s’aperçut de rien. Les gardes du cardinal combattaient en braves, mais visiblement, ils commençaient à faiblir, ce qui encourageait les sacripants à attaquer de plus belle.

– Il est temps d’intervenir, mordiou! se dit le chevalier après avoir prudemment observé les phases de la lutte.

Il tira son épée, qu’il plaça entre ses dents. Puis, sans hésitation, il se laissa tomber sur la toiture du véhicule.

Le cardinal, effaré, mit la tête à la portière, persuadé que c’était un de ses ennemis qui allait l’égorger; mais déjà, Castel-Rajac s’était dressé, et d’une voix vibrante, qui domina le tumulte, il clama:

– À moi, mes amis! À bas les traîtres et vive le cardinal!

Les assaillants, surpris par ce renfort inopiné, levèrent la tête. Ils aperçurent le Gascon, debout sur le carrosse, brandissant son épée. Bondissant comme un diable, Gaëtan sauta sur le dos de l’adversaire le plus proche, qui s’étala aussitôt en poussant un cri d’agonie: l’épée l’avait traversé de part en part.

– En avant, en avant! hurla Castel-Rajac derechef.

Et il se jeta avec furie au milieu de la mêlée.

Convaincus qu’une troupe importante arrivait au secours de Son Éminence, les conjurés eurent un mouvement d’hésitation, suivi d’un léger recul. Les gardes en profitèrent pour les contre-attaquer aussitôt avec succès. Castel-Rajac, sautant à la gorge d’un des conspirateurs qui le menaçait de son arme, roula avec lui à terre en hurlant:

– Sangdiou! Je vais t’apprendre comment on étrangle les gens, en Gascogne!

Et il le fit avec un tel brio que les conspirateurs, persuadés qu’un renfort de plusieurs hommes venait de leur tomber sur le dos, s’empressèrent de rejoindre leurs chevaux, qu’ils avaient laissés à la lisière d’un champ voisin, et de s’enfuir dans une galopade effrénée.

Le capitaine des gardes, qui était bien en effet le baron de Savières, avait reconnu en son sauveur l’homme qui, quelques années auparavant, lui avait joué, au château de Montgiron, le tour que l’on n’a pas oublié. Il s’écria:

– Il est vraiment étrange, monsieur le chevalier, que ce soit à vous que je doive aujourd’hui la vie!

Mais déjà, une voix s’élevait du carrosse:

– N’est-ce point le chevalier de Castel-Rajac?

– Mais oui, Éminence!

Et l’amant de Marie de Rohan, s’avançant vers l’homme d’État dit, tout en le saluant en grande cérémonie:

– Vous voyez, Éminence, qu’un bienfait n’est jamais perdu, puisque votre indulgence à mon égard me vaut l’honneur de vous délivrer aujourd’hui de ces misérables qui voulaient vous assassiner!

– Chevalier, dit le cardinal, vous n’aurez point obligé un ingrat. Je saurai vous récompenser…

– Votre Éminence l’a fait d’avance!

– Comment cela?

– En me laissant mon fils, Éminence…

Puis, tout haut, il reprit:

– Ne nous attardons pas dans ces parages et évitons de donner à nos adversaires l’occasion d’un retour offensif. Je vais vous accompagner par des chemins détournés que je connais bien, jusqu’au bourg de Saint-Parens, où cantonne, en ce moment, un régiment de cavalerie qui se chargera d’assurer la sécurité de Votre Éminence.

Et retournant vers son cheval qui, sans doute exercé aux bruits de bataille, n’en avait paru nullement effrayé et s’était mis philosophiquement à arracher les pousses d’un jeune chêne, il remonta en selle et servit de guide à Richelieu et à ses soldats.

Après être arrivé sans encombre à Saint-Parens, Castel-Rajac prit congé du ministre. Celui-ci eut un mince sourire.

– Allons, chevalier, je crois que nous finirons par devenir de très bons amis! dit-il.

– Je serai déjà heureux si Votre Éminence veut bien me considérer avec la bienveillance qu’Elle accorde à ses fidèles serviteurs! riposta finement le Gascon en s’inclinant devant le tout-puissant prélat.

Celui-ci accentua son sourire.

– L’avenir ne m’inquiète nullement pour vous chevalier! Vous êtes brave, loyal, chevaleresque, et ce qui ne gâte rien, vous avez de l’esprit. Vous deviendrez maréchal de France!

Ce fut sur cette prophétie pleine d’espérance que le jeune homme se retira.

Mais il n’en avait pas encore fini avec la reconnaissance que son geste avait provoquée. Dans la cour, au moment où il allait remonter à cheval, il vit s’avancer un homme vers lui. À la lueur d’une torche que tenait un soldat, il reconnut le capitaine de Savières.

– Chevalier, fit celui-ci en lui tendant une main large comme l’épaule d’un bœuf, je sais ce que nous vous devons tous, à commencer par Son Éminence Je ne sais pas comment notre cardinal pense s’acquitter. Mais moi, ce que je veux vous dire, c’est que, morbleu! je suis votre ami, et si jamais vous avez besoin de moi, je serai là!

– Capitaine, répondit le Gascon en lui rendant sa poignée de main, je suis fier qu’un homme aussi brave que vous m’appelle son ami, et heureux d’avoir pu vous rendre ce léger service!

Puis, décidément réconcilié définitivement avec ses anciens ennemis, le jeune homme sauta sur son cheval et reprit la route de Pau à fond de train.

Il y arriva au petit matin. Son premier soin fut de ramener sa monture au château. L’officier de service s’y trouvait toujours. En quelques mots, Gaëtan lui narra ce qui s’était passé. L’autre manqua défaillir en pensant à la responsabilité qu’il avait failli encourir en refusant un cheval à cet inconnu. Castel-Rajac vit son trouble.

– Ne craignez rien, monsieur! À l’heure actuelle, Son Éminence est saine et sauve, et le régiment de cavalerie de Saint-Parens, où je l’ai conduite, renforcera son escorte et la conduira jusqu’à Bordeaux!

Il ne tarda pas enfin à regagner l’auberge où il avait laissé le petit Henry. Il trouva celui-ci dormant toujours de son sommeil de chérubin et souriant aux anges. Castel-Rajac le considéra un instant avec attendrissement.

– Ah! oui! murmura-t-il. Je suis déjà payé au centuple de ce que j’ai fait pour le cardinal… Que serais-je devenu, sans cet enfant?

CHAPITRE V DURBEC RÉAPPARAÎT

Les jours qui suivirent s’écoulèrent sans histoire. Castel-Rajac et le bambin avaient regagné leur vieille gentilhommière, où les attendaient le gros d’Assignac et de Laparède.

Durbec semblait avoir disparu. À vrai dire, il attendait le moment propice, mais n’avait point encore abandonné ses projets de vengeance.

Il avait appris le fait d’armes que Castel-Rajac avait accompli en sauvant la vie du cardinal-ministre, et cette nouvelle l’avait rempli d’une sombre fureur. Il comprenait bien que maintenant, plus que jamais, le seul fait de porter la main sur le Gascon déchaînerait des représailles dont lui, Durbec, supporterait les conséquences. Aussi, avec un froid sourire, il s’était dit:

– Attendons!

Durbec n’était pas pressé. Il était sûr d’avoir son heure!

Moins d’un an après ces événements, Richelieu mourut. Et Louis XIII, comme s’il n’avait pu survivre à celui qui avait fait sa grandeur et sa puissance, le suivit dans la tombe à quelques mois de distance.

Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, à peine âgé de cinq ans, fut nommée régente, pendant la minorité du roi. Son premier acte fut de nommer Mazarin premier ministre.

Peu de temps après, Castel-Rajac recevait la visite de Mme de Chevreuse.

Mais, cette fois, ce n’était pas seulement pour consacrer à son ami quelques rares instants de liberté qu’elle s’efforçait de conquérir sur ses obligations, mais pour lui annoncer que, désormais, il n’avait plus rien à craindre de personne au sujet du petit Henry.

– En quoi la mort de Sa Majesté et celle de Son Éminence le cardinal peuvent-elles changer le sort de cet enfant? questionna le Gascon, peut-être faussement naïf. Je suis persuadé que Richelieu, depuis que j’ai eu l’occasion de lui sauver la vie, ne me voulait que du bien…

Mais Mme de Chevreuse n’était pas de celles que l’on prend sans vert.

– Certes, répliqua-t-elle avec vivacité. Mais le père véritable de ce bambin était un favori de Sa Majesté, et pour lui être agréable, le roi n’aurait pas hésité à sévir… Rappelez-vous que le cardinal lui-même le ménageait.

Puis, sans laisser à Gaëtan le temps de s’appesantir sur cette réponse, elle reprit:

– D’ailleurs, je suis heureuse de voir que vous aurez enfin une situation digne de vos mérites…

Castel-Rajac dressa l’oreille.

Marie de Chevreuse ouvrit une cassette, posée près d’elle, en tira un rouleau cacheté et le remit en souriant à son amant.

– Ceci est le brevet de lieutenant aux mousquetaires du Roi, dit-elle.

Un tressaillement de joie et d’orgueil secoua le jeune homme. Servir dans ce corps d’élite avait toujours été son ambition et son rêve.

– Et l’enfant? interrogea-t-il pourtant.

– C’est à mon tour de m’en charger! Mais soyez tranquille, mon cher Gaëtan, vous n’en serez pas longtemps séparé, et vous pourrez le voir chaque fois que vous le désirerez.

» Je vais l’installer dans cette maison de Chevreuse où il est né, et que j’ai fait restaurer entièrement pour lui. Sa mère tient en effet à ce qu’il demeure non loin d’elle. Mais il est bien entendu que pour lui et pour tous, vous resterez son père. Vous avez trop dignement conquis ce titre pour que personne ne songe à vous l’enlever.»

Castel-Rajac mit un genou en terre devant sa belle amie et lui baisa la main.

– Comment puis-je m’acquitter envers la gracieuse Providence qui m’accable sous ses bienfaits? murmura-t-il tendrement.

La belle duchesse eut un sourire exquis, et comme Castel-Rajac avait déjà répondu au cardinal quelques mois plus tôt sur la route de Bordeaux, elle répliqua:

– Mais vous vous êtes déjà acquitté, mon ami!

Il attira son amie sur sa poitrine, et un baiser fervent vint récompenser cet aveu.

Une seule chose chagrinait Gaëtan en pensant à cette nouvelle et brillante situation qui l’attendait. L’enfant, il le verrait fréquemment… d’ailleurs, confié aux soins de la duchesse de Chevreuse, il était tranquille… Mais ses deux inséparables, Assignac et Laparède, avec lesquels il avait vécu de nombreuses et tranquilles années… Il allait falloir les quitter!

Cependant, il ne se tenait pas encore pour battu. Dès qu’il fut en possession de ses nouvelles fonctions, son premier soin fut d’aller rendre visite au nouveau premier ministre. Celui-ci le reçut d’une façon fort affable.

– Charmé de vous revoir, chevalier! s’écria-t-il. Voici longtemps que je ne vous ai vu…

– Que Votre Éminence daigne m’excuser… J’avais, ainsi que vous le savez, des obligations précises qui m’absorbaient fort…

Mazarin eut un gracieux sourire.

– Nous ne les avons pas oubliées, chevalier, et je suis heureux de cette occasion pour vous remercier du zèle et du soin que vous avez mis à vous en acquitter…

– Éminence, cet enfant a fait mon bonheur… C’est moi qui serai éternellement reconnaissant à Mme la duchesse de Chevreuse d’avoir bien voulu faire appel à moi…

– Je suis heureux, chevalier, de voir qu’aujourd’hui, vos mérites vous ont fait accéder à une situation digne de vous.

– Ah! soupira benoîtement le Gascon, j’ai fait de mon mieux pour élever cet enfant dans les principes les plus élevés. D’ailleurs, mes amis dévoués m’ont été dans cette tâche d’un précieux secours, et c’est aussi grâce à eux si, aujourd’hui, je peux affirmer que le petit Henry fera plus tard un gentilhomme accompli.

Mazarin avait dressé la tête.

– Vos amis? Quels amis, chevalier.

– Mais MM. d’Assignac et de Laparède, deux braves et loyaux gentilshommes, que je regrette fort de savoir restés dans les Pyrénées.

– Il faut les faire venir à Paris! Nous leur trouverons un emploi.

– Ah! Éminence! continua à soupirer le rusé chevalier. Il n’y a qu’une seule chose qui les comblerait, mais je ne sais…

– Dites toujours! On verra si on peut satisfaire leur désir!

– Oh! peu de chose! Entrer comme mousquetaires dans le corps où je suis lieutenant.

– Hé! monsieur le chevalier, savez-vous que les mousquetaires sont un corps d’élite?

– Je le sais, Éminence!

– On n’accepte pas n’importe qui!

– Ah! Éminence, mes amis sont des gentilshommes de bonne souche gasconne!

– Je n’en doute pas… Enfin monsieur de Castel-Rajac, je verrai… je tâcherai d’en toucher deux mots à Monsieur de Guissancourt, votre capitaine…

Le nouvel officier s’inclina jusqu’à terre et sortit, rayonnant. Il était certain d’avoir gagné la partie.

En effet, quelques jours plus tard, Assignac et Laparède, au fond de leur retraite méridionale, apprenaient, à leur vive joie, qu’ils étaient incorporés dans cette glorieuse phalange des mousquetaires, sous les ordres directs de leur ami, Gaëtan-Nompar-Francequin de Castel-Rajac. À cette nouvelle, ils commencèrent par tomber dans les bras l’un de l’autre. Puis, bondissant chacun vers leur appartement respectif, ils se mirent en devoir de préparer leur départ avec toute la célérité dont ils étaient capables.

Il y avait à peine une semaine qu’ils étaient arrivés à Paris, lorsque l’atmosphère politique commença à se gâter.

Le nouveau cardinal-ministre avait commencé par augmenter les charges que supportait le bon peuple de France, ce qui, du premier coup, ne l’avait point rendu populaire. Le Parlement prit le parti des mécontents. Or le Parlement représentait une puissance avec laquelle il fallait compter.

Il parla haut et fort. La réponse ne se fit pas attendre: le lendemain même, les chefs les plus populaires et les plus influents furent arrêtés. Carton, Blancmesnil et Broussel furent incarcérés.

Ce fut, de la part du rusé Italien, un pas de clerc. Le peuple, qui grognait ou chantait lorsqu’on l’accablait d’impôts, se révolta carrément. Des barricades s’élevèrent.

Anne d’Autriche, fort effrayée, manda en hâte son ministre auprès d’elle.

– Qu’allons-nous faire? s’écria la régente. Voyez ce qui se passe…

– Madame, répondit le Florentin, lorsqu’on n’est pas les plus forts, il faut céder. Donnez l’ordre d’élargir les prisonniers, en feignant d’agir par clémence pure. Le peuple en saura gré à Votre Majesté, s’apaisera, et les messieurs du Parlement vous seront également reconnaissants de ce geste plein de mansuétude.

– Comment? s’emporta la reine, dont l’orgueilleux sang espagnol se révoltait à l’idée des concessions. Ce seront donc les factieux qui auront raison?

– Que non. Madame! sourit l’Italien. Ce sera chacun son tour de chanter la canzonetta…

Cependant, le ministre avait vu juste. Dès que les parlementaires furent élargis, le peuple mua ses menaces en clameurs d’enthousiasme, voulut porter Broussel en triomphe, et cria vive la reine et vive le premier ministre. Un vent de popularité soufflait.

Il ne dura pas longtemps.

Mazarin était patient. Lorsqu’il crut favorable l’occasion, il agit.

Le prince de Condé était un de ces grands seigneurs turbulents, actifs, pleins de feu et de courage, qui ne demandent qu’à dépenser leur ardeur. Il pouvait devenir un ennemi dangereux, car il commandait les troupes et était fort populaire dans l’armée.

Mazarin, par des promesses, le gagna à la cause royale. Mais Condé n’était pas seul. Longueville, Conti, Beaufort, Elbeuf, s’estimèrent lésés par cette brusque faveur, et, faisant cause commune avec le Parlement qui n’avait point désarmé, ameutèrent si bien l’opinion qu’un beau matin, la situation devint tout à fait menaçante pour la Cour.

– Nous pendrons ce faquin de Mazarin! affirmait-on tout haut.

Mazarin tenait à son cou; la régente tenait à Mazarin, pour des raisons qui n’étaient pas toutes d’État.

Aussi fallut-il aviser sans retard. Le ministre fit mander tout de suite dans son cabinet le lieutenant de Castel-Rajac, dont il connaissait le dévouement à la cause royale, et qu’il savait aussi homme de bon conseil.

– Mordious, Éminence, répliqua vivement le Gascon lorsqu’il fut mis au courant de la situation, il n’y a pas à hésiter! Il faut mettre en sûreté Sa Majesté la Régente et le jeune Roi! Espérons que tout ceci se réduira à une échauffourée, mais on ne sait jamais jusqu’à quelles extrémités peuvent se porter tous ces excités!

– J’y avais pensé, chevalier! Je vais conseiller à Sa Majesté de fuir à Saint-Germain, où elle attendra avec le roi son fils la fin de cette ridicule aventure… Car ce n’est qu’une aventure, n’est-ce pas, monsieur le chevalier?

– Naturellement, Éminence!

– Puis-je compter sur vous pour escorter le carrosse royal et le faire parvenir coûte que coûte et sans risque jusqu’à Saint-Germain?

Castel-Rajac étendit la main.

– Sur le nom que je porte, Éminence, il en sera ainsi!

– C’est bien! La Cour se mettra donc sous la protection des mousquetaires que vous commandez, chevalier. Nous partirons aussitôt que possible, aujourd’hui même…

Deux heures plus tard, quatre carrosses, dans lesquels avaient pris place la Reine, le Dauphin, Mme de Chevreuse, quelques personnes de la suite et Mazarin, partaient au grand galop dans la direction de Saint-Germain, entourés par un détachement de mousquetaires dont Castel-Rajac avait pris la tête.

Il avait sous sa protection non seulement ce qui représentait la tête de la France, mais encore celle pour laquelle il avait un véritable culte: sa chère Marie.

Elle se trouvait dans la voiture de la reine. Gaëtan chevauchait avec d’Assignac d’un côté du carrosse; le capitaine de Guissancourt occupait l’autre portière avec Laparède. Les autres mousquetaires galopaient à l’avant et à l’arrière.

Il y eut quelques murmures au passage du cortège. Quelqu’un hurla:

– Au feu, le Mazarin!

L’Italien, tout pâle, se rejeta au fond de la voiture.

– Eh! mordiou, Éminence! lui dit Castel-Rajac sans façon, ne vous montrez pas, ou je ne réponds plus de rien, moi!

Quelques exaltés firent mine de vouloir arrêter les chevaux. Mais le Gascon, à grands coups de plat d’épée, déblaya le chemin. Il clama:

– Gare, sangdiou! la prochaine fois, ce sera avec le fil, que je frapperai!

Cette menace eut le don de faire refluer la foule immédiatement, et l’équipage, au grand galop de ses chevaux, passa sans encombre.

Ils arrivèrent sains et saufs au château. Là la Cour était en sûreté. L’orage s’apaiserait tout seul et, dans quelque temps, rien ne s’opposerait à un retour dans la capitale.

Pourtant, les choses durèrent plus longtemps que prévu.

– Cela ne peut continuer ainsi! s’écria un jour la bouillante Autrichienne, alors qu’avec son amie inséparable, elles causaient des derniers événements qui les forçaient à rester à l’écart de la capitale. Il faut prendre un parti!

– Je n’en vois qu’un! répondit la belle duchesse. Il faut appeler les Espagnols à notre aide!

Anne d’Autriche eut un haut-le-corps.

– C’est un parti dangereux!

– Mais nécessaire! Les Espagnols ne vous refuseront certainement pas leur aide!

– Marie, il n’y faut pas compter! Ce serait introduire l’ennemi en France!

– Que faire, lorsque vos propres amis vous trahissent?

La reine hésita.

– Si nous déclenchons la guerre civile, les événements peuvent nous entraîner très loin…

– Anne! préférez-vous rester éloignée de votre capitale longtemps encore? Les factieux ont besoin d’une punition! Les armées du roi d’Espagne sauront la leur donner!

– J’en parlerai au cardinal, dit enfin la Régente, partagée entre le désir de se montrer la plus forte dans ce duel engagé avec le Parlement et les mécontents, et la sagesse qui lui déconseillait une telle entreprise.

Mais lorsque Mazarin fut mis au courant de l’idée de la duchesse, il s’y montra catégoriquement opposé.

Certes, le Florentin avait bien des défauts; il était cupide, avare et rusé, mais il était doué d’un grand bon sens, et soit attachement fidèle à la Régente et au petit Roi, soit parce que, devenu premier ministre, il sentait toute la responsabilité qui lui pesait aux épaules et entendait remplir sa tâche loyalement et au plus grand profit du peuple dont il avait la sauvegarde, il se refusa à entrer dans cette combinaison qui pouvait avoir pour la France les plus funestes et les plus dangereuses conséquences.

Le projet de la duchesse de Chevreuse fut donc repoussé et on n’en parla plus.

Pendant ce temps, Condé, qui avait pris la tête du mouvement insurrectionnel, s’occupait activement à lever des troupes dans le Midi. Il rencontra les troupes royales à Bléneau et les battit. Alors, il entra en maître dans Paris, à la grande fureur d’Anne d’Autriche.

Cependant, tous les maréchaux n’étaient pas hostiles à la royauté. Le brave Turenne se porta en hâte à la rencontre du prince victorieux. Parmi ses troupes se trouvait le régiment des mousquetaires, dont faisaient partie Castel-Rajac et ses deux amis.

Le choc eut lieu au faubourg Saint-Antoine. Et les troupes royales auraient été victorieuses, si la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, n’avait fait tirer le canon de la Bastille sur l’armée régulière. Prise entre deux feux, celle-ci dut se retirer, à la grande fureur du Gascon et de ses compagnons.

– Sangdiou! hurlait Castel-Rajac, est-ce donc que nous n’avons plus de sang dans les veines, que nous nous laissons battre comme des femmelettes, nous, les mousquetaires?

Laparède, le voyant en cet état d’excitation, lui frappa amicalement sur l’épaule.

– Ce n’est pas ta faute, ni la nôtre, ni celle du corps où nous servons… La fatalité l’a voulu. Sois tranquille: quelque chose me dit que cela ne durera pas!

Cependant, en ces heures troubles, un personnage qui s’était fait un peu oublier pendant ces derniers temps reparut. C’était Durbec.

Après la bataille du faubourg Saint-Antoine, Condé s’était installé à Paris.

Durbec, avec sa souplesse coutumière, avait réussi à se glisser dans l’entourage du puissant du jour. Il tressaillit de joie lorsque, peu de temps après, un officier de la troupe de Condé lui dit:

– Monsieur le Prince a pris une excellente résolution: il va purger la capitale de tous les partisans du Mazarini… Il a déjà fait exécuter les bourgeois réfugiés à l’Hôtel de Ville…

À ces mots, Durbec tressaillit d’aise.

– C’est en effet un projet digne de l’énergie et de la volonté que montre Monseigneur à assainir la capitale et faire entendre raison à la Régente…

L’officier baissa un peu la voix.

– Le Mazarin n’en a plus pour longtemps… Monsieur le Prince se fera nommer ministre à sa place, et on obligera Sa Majesté à renvoyer son Italien à sa bonne ville de Florence, qu’il n’aurait jamais dû quitter!

– Dites-moi, mon cher, interrogea doucereusement Durbec, savez-vous les noms de ceux que Monseigneur compte supprimer de sa route?

– Il m’en fit dresser la liste voici à peine deux heures!

– Quoi! Serait-ce vous qui êtes chargé de nommer tous les suspects?

– Je les note, en effet, car dès ce soir, ils seront exécutés… Ce sera une petite Saint-Barthélémy!

Il fit un geste.

– C’est triste… Mais peut-on faire autrement?

– Certainement que non! s’écria Durbec, et j’approuve Monseigneur de toutes mes forces… Lui seul, par sa naissance, son intelligence et son énergie, est digne d’administrer la France à la place de ce rustre d’Italien que la reine protège, on sait pourquoi! Mais je pourrais peut-être vous donner une indication utile à ce sujet… Je connais personnellement trois individus, fort dangereux, entièrement dévoués à la cause de Mazarin, et qui devraient figurer en premier sur votre liste noire.

– S’il en est ainsi, ils y figurent sûrement! affirma l’officier. Dites-moi leurs noms?

– Il s’agit du chevalier de Castel-Rajac, Hector d’Assignac et Henri de Laparède!

– Non, je n’ai pas ces noms-là, c’est vrai, convint l’officier. Et vous dites que ce sont des fidèles du signor Mazarini?

– Dites qu’ils se feraient tuer pour lui! affirma l’espion.

– Que font-ils? Où sont-ils?

– Ils font partie du corps des mousquetaires du roi!

L’autre fit une grimace.

– Très dangereux… murmura-t-il.

– Très dangereux surtout pour Monseigneur. Ces hommes ont le diable au corps, mon cher! Croyez-moi: n’hésitez pas!

– Ils sont probablement à Saint-Germain. Nous ne pouvons aller jusque-là! Notre action se borne à la capitale!

– Ce soir, ils seront à Paris, ou presque: j’ai aussi ma police, et je sais qu’ils doivent coucher à l’auberge du Vieux-Bacchus, la première taverne sitôt passées les fortifications, en se dirigeant vers Vincennes!

– En ce cas, concéda l’officier, peut-être pourrons-nous agir, en effet. Je vous remercie du renseignement, j’espère que nous pourrons en débarrasser Monsieur le Prince…

Ils se séparèrent après s’être serré la main, et partirent chacun de leur côté: l’officier pour ajouter à sa liste le nom des trois gentilshommes gascons, et le chevalier de Durbec, jubilant et se frottant les mains, à l’idée que grâce à cet événement, il verrait enfin sa vengeance assouvie sans risque pour lui!

Les trois amis avaient bien formé le projet de passer la nuit dans l’auberge qu’il avait désignée au frondeur. La route était longue, du faubourg Saint-Antoine jusqu’à Saint-Germain; et après avoir attendu quarante-huit heures afin de savoir s’il n’y aurait pas contre-attaque, ils avaient décidé de rentrer à la Cour en attendant les nouveaux événements. Mais, cette nuit encore, ils coucheraient au Vieux-Bacchus, qu’ils avaient élu comme gîte.

Tandis que les autres mousquetaires campaient avec l’armée royale, un peu plus loin, les trois Gascons avaient préféré une bonne table au menu incertain de la troupe.

De plus, la fille de l’aubergiste, une jolie fille de seize ans, assurait le service, ce qui n’était point fait pour déplaire aux convives, qui trouvaient le vin plus parfumé et la poularde plus dorée lorsque c’étaient les jolies mains de Guillemette qui les servaient.

La petite n’avait d’yeux que pour Gaëtan, tant et si bien que Laparède, mi-riant, mi-vexé de voir que tout le succès allait à son ami, s’écria:

– Tu perds ton temps, ma belle! Notre ami n’aime que les blondes!

La jeune fille avait rougi jusqu’à sa chevelure, dont les boucles noires et lustrées cascadaient sur ses épaules, et s’éclipsa sans rien dire.

Enfin, lorsqu’ils eurent copieusement soupé, ils remontèrent dans leur chambre. Au passage, ils croisèrent Guillemette, et ses beaux yeux noirs se posèrent avec admiration sur le chevalier. Celui-ci s’en aperçut. Au passage, il lui tapota la joue.

– Tu sais, dit-il en souriant, une brune comme toi ferait oublier toutes les blondes!

Le naïf intérêt que la fillette témoignait pour lui l’avait à la fois touché et flatté, et il pensait que cette attention valait bien un compliment, même s’il n’en pensait pas le premier mot!

Paroles bienheureuses, qui allaient avoir sur les événements à venir une influence décisive!

Guillemette, oubliant l’heure, s’était mise à sa fenêtre, dissimulée par le feuillage d’un gros marronnier. Cette circonstance lui permit d’entrevoir une troupe de cavaliers qui s’approchait silencieusement. Devant l’auberge, ils mirent pied à terre.

La jeune fille, croyant qu’il s’agissait de voyageurs, allait descendre et s’informer de ce qu’ils désiraient, lorsque, soudain, un nom saisi au vol l’arrêta tout net:

– Vous êtes bien sûr, capitaine, que ce Castel-Rajac est lieutenant aux mousquetaires?

– Mais oui! Commencez par lui. Allez à sa chambre et dès qu’il ouvrira, frappez-le sans explications. Vous exécuterez ensuite ses deux compagnons.

L’homme qui avait parlé s’approcha de l’huis et heurta du poing, tandis que Guillemette cherchait un moyen de soustraire Gaëtan au danger qui le menaçait.

Comme, en bas, on cognait de nouveau, elle se pencha et cria:

– Qui va là?

– Ouvrez!

– Je passe un cotillon et je descends!

– Dépêche-toi, la fille! Nous sommes pressés!

Guillemette avait déjà quitté la fenêtre. Sans prendre le temps d’enfiler un jupon, pour la bonne raison qu’elle ne s’était pas encore déshabillée, elle courut à la chambre de Castel-Rajac et frappa de toutes ses forces.

– Monsieur! Monsieur! cria-t-elle d’une voix étouffée: Ouvrez! Ouvrez vite!

Gaëtan, qui venait juste de s’endormir, s’éveilla en sursaut, bondit hors du lit et alla tirer le verrou.

– Que se passe-t-il? s’écria-t-il, étonné.

– Il y a en bas une bande d’hommes armés qui demande à entrer… Ils viennent vous assassiner, vous et vos deux amis! Fuyez!

– Mordiou! On ne nous assassine pas comme cela, la belle! s’écria le Gascon en courant éveiller ses deux compagnons.

Un conseil rapide fut tenu.

– Il faut montrer à ces coquins qu’on est capable de soutenir la lutte un contre dix! affirma Gaëtan avec sa superbe intrépidité.

Mais Laparède, qui avait glissé un coup d’œil par la fente des volets, secoua la tête.

– Mon ami, il y a des moments où la fuite est une nécessité. Songe que tu as des responsabilités. Tu risques de te faire tuer sans profit. La reine compte sur toi; les mousquetaires sont ses derniers fidèles…

– Fuir comme des lâches? Jamais! Guillemette, va ouvrir la porte!

– Partez, Monseigneur! implora la jeune fille. Je les ai vus; ils sont au moins trente! Que voulez-vous faire contre cette troupe? Sautez par la fenêtre de la chambre de votre ami; elle donne dans le jardin. À droite, il y a l’écurie; vous sortirez par la porte, au fond. Elle ouvre sur la campagne. Pendant ce temps, je les retiendrai avec des balivernes…

– Cette enfant a raison! s’écria Assignac. Le courage est louable, mais la témérité, surtout quand on est chargé de responsabilités comme toi, est blâmable. Songe à Henry.

Le Gascon finit par se laisser persuader. Ils s’élancèrent dans le jardin au moment où le verrou tiré, une bande d’hommes armés envahissait l’auberge du Vieux-Bacchus…

CHAPITRE VI LA DAME MASQUÉE

Une fois encore, grâce à la vigilance de la petite hôtelière, la vengeance du chevalier de Durbec avait échoué…

Tandis que les soldats de Condé fouillaient l’auberge, et que l’hôte, éveillé, levait les bras au ciel et gémissait en prenant à témoin tous les saints du paradis, les trois Gascons galopaient ventre à terre, contournant la capitale investie pour regagner Saint-Germain, où Castel-Rajac raconta cette agression à la duchesse de Chevreuse.

Celle-ci ne s’y trompa pas.

– C’est encore un coup de Durbec! s’écria-t-elle. Il a profité des temps troublés que nous vivons pour lancer contre vous et vos amis les sbires des frondeurs…

– Malheur à lui si je me trouve un jour face à face avec ce fantoche malfaisant! gronda Gaëtan. Je l’écraserai sans pitié!

Mais les événements subirent un tel revirement que bientôt, la Fronde devait se calmer d’elle-même, comme une mer agitée après la tempête.

L’injuste exécution des bourgeois et des partisans de Mazarin avait soulevé l’opinion publique. Le régime tyrannique, la période de terreur que le prince de Condé avait instituée à Paris ne tarda pas à lui aliéner les sympathies des habitants. Et ce furent les Parisiens eux-mêmes, ceux qui avaient crié le plus fort: «À bas Mazarin!» et «Vive la Fronde!» qui adressèrent une supplique à la Régente, afin de faire revenir la Cour à Paris.

Au reçu de cette délégation, Mazarin adressa à la Reine un sourire.

– Que vous disais-je. Madame? murmura-t-il. Chacun son tour de chanter la canzonnetta!

Le régiment des mousquetaires revint donc, parmi les premiers, dans la capitale, escortant les carrosses de la Cour, au milieu des acclamations et des vivats. La Régente et Mazarin triomphaient.

La paix et l’ordre une fois rétablis, Castel-Rajac s’empressa de solliciter un congé auprès du capitaine de Guissancourt afin d’aller jusqu’à la gentilhommière où sous la garde d’une gouvernante, d’un intendant, et sous la surveillance d’un précepteur, le digne abbé Vertot, Henry était en train de devenir le plus charmant des garçonnets.

Ces jours de détente étaient pour le chevalier une halte délicieuse au milieu de la rude vie qu’il menait. L’enfant avait pour lui une vive tendresse, et c’était fête au logis lorsque le lieutenant des mousquetaires du Roi venait y passer quelques jours!

Cette fois-ci, comme les précédentes, il galopait allègrement sur la route blanche de poussière, en songeant qu’il allait revoir à la fois l’enfant de son cœur et la femme à laquelle il n’avait pas cessé de porter la tendresse la plus vive.

Bientôt, il vit se dessiner, à travers les hautes branches de la futaie, une grille qu’il connaissait bien. Celle-ci était ouverte. Probablement, l’attendait-on déjà.

Sans se faire annoncer, il entra, suivit l’allée sablée qui conduisait au perron.

Tout à coup, il s’arrêta, saisi, devant un tableau pour le moins imprévu!

Deux femmes étaient assises dans de grands fauteuils, sur la pelouse. L’une d’elles lui tournait presque le dos, et tenait le petit Henry sur ses genoux, en lui prodiguant mille baisers. Ce n’était pas la duchesse de Chevreuse, puisque celle-ci était la seconde personne qui regardait cette scène en souriant.

– Sangdiou! murmura notre Gascon, interloqué, qui est cette femme?

Juste à cet instant, celle-ci tourna la tête, sans voir le cavalier, toujours immobile. Gaëtan eut un haut-le-corps: il venait de reconnaître la reine Anne d’Autriche en personne!

L’exclamation de stupeur qu’il allait pousser s’étrangla dans sa gorge.

Fut-ce prescience? À cet instant, la duchesse de Chevreuse aperçut le nouveau venu, que la surprise clouait sur place. Sans affectation, après avoirs échangé quelques mots avec sa royale amie, elle se dirigea vers le Gascon.

– On ne vous a pas vu, jeta-t-elle rapidement, à mi-voix. Cela vaut mieux. Cachez-vous vite dans la maison.

Castel-Rajac, qui avait toujours peur qu’on le prive de son pupille, se hâta d’obéir, et de suivre le conseil de sa très fine amie.

Il venait à peine de pénétrer dans le petit salon où se tenait d’habitude la duchesse, que celle-ci entra.

– Je pense, mon ami, dit-elle simplement, que l’heure est venue de tout vous révéler, puisqu’un hasard vous a fait surprendre la vérité.

– C’est exact. Madame! répondit-il en baisant la main qu’on lui tendait. J’ai déjà été admis en présence du jeune roi, et j’avais déjà été frappé par l’extraordinaire ressemblance qui existait entre lui et l’enfant que j’ai reconnu pour le mien.

– Inutile de vous celer plus longtemps que ce sont les deux frères. Je pense que vous vous doutez également de l’extrême gravité de la situation qui en résulte pour notre filleul. Ce secret terrible, d’autres peuvent l’apprendre. Il ne peut en résulter que des malheurs. Heureusement, Mazarin est au pouvoir, et veillera autant qu’il le faudra sur la sécurité de cet enfant!

– Je comprends maintenant, dit pensivement le chevalier, la suprême adjuration du cardinal de Richelieu, lorsque je lui conduisis le petit Henry… «Veillez sur lui, m’a-t-il dit, car il se peut qu’un jour, de graves dangers le menacent…»

– Oui, dit Marie de Rohan, Richelieu, lui, en avait pris son parti. Mazarin est tout désigné pour veiller sur lui. Mais ensuite? Ne cherchera-t-on pas à abuser de cette situation, à substituer, par exemple, un faux roi au vrai? Ne cherchera-t-on pas à agir sur la reine grâce à ce secret qui serait un scandale s’il venait aux oreilles du peuple? Pauvre enfant! Sa jeune tête est déjà accablée sous le poids d’une bien grosse responsabilité!

– Soyez tranquille, ma chère Marie! s’écria le Gascon. Pour ma part, je garderai jalousement cette découverte, et je n’en aurai que plus de zèle pour accomplir la tâche que vous avez bien voulu me confier!

Il attendit que la reine soit repartie pour sortir à son tour. Henry, en le voyant, se jeta à son cou avec les marques de la plus grande joie.

Ces quelques jours de congé passèrent comme l’éclair, puis le lieutenant dut rejoindre son poste.

Par ses fonctions mêmes, il était appelé à voir assez fréquemment le jeune roi. Et plus il le voyait, plus il était frappé par ce caprice de la nature qui avait donné aux deux frères un visage identique…

Quelque temps s’écoula. Castel-Rajac ne pensait plus guère à ce qu’il avait involontairement surpris dans le jardin de Mme de Chevreuse, lorsqu’un jour, il reçut un billet de sa belle amie:

«Soyez ce soir à minuit à la petite porte du Louvre, disait la missive. Et laissez-vous guider par la personne qui vous attendra.»

– Mordiou! se dit le Gascon, intrigué. Voilà qui sent terriblement le mystère! Cependant, je ne puis m’y tromper: il s’agit là de l’écriture de ma belle duchesse. On dirait à s’y méprendre un rendez-vous galant!

Quoi qu’il en soit, Gaëtan attendit le soir avec une certaine impatience. Il fit sa toilette avec un soin inaccoutumé. La lune brillait déjà haut dans le ciel, lorsqu’il arriva à la petite porte du Louvre où il lui était enjoint de se rendre.

D’abord, il ne vit rien. L’ombre était épaisse; la lumière nocturne glissait seulement sur la Seine, et pailletait ses eaux d’argent.

Tout à coup, il sentit que quelqu’un lui saisissait la main. À son tour, il serra les doigts qui le tenaient, et reconnut une main de femme.

– Cordiou! Madame, fit le jeune chevalier, qui êtes-vous et que me voulez-vous?

Mais la femme, qui était masquée, et qu’un long capuchon noir enveloppait de la tête aux pieds, la rendant absolument méconnaissable, se contenta de poser un doigt sur ses lèvres en signe de silence, et le fit entrer par la petite porte qu’elle venait d’ouvrir.

Aucune sentinelle ne s’y tenait. Cette ouverture donnait directement sur les berges de la Seine.

À la suite l’un de l’autre, et dans l’obscurité la plus profonde, ils grimpèrent un escalier aux marches hautes et étroites. Puis ils suivirent un couloir interminable. Ils firent tant de tours et de détours que Castel-Rajac, intrigué, se demanda si, vraiment, cette promenade n’avait pas pour but de l’égarer.

Enfin, une portière fut soulevée. Gaëtan, ébloui, recula d’un pas.

Il se trouvait dans un somptueux boudoir. De grands candélabres de bronze où brûlaient des bougies roses et parfumées éclairaient la pièce brillamment.

Sur un divan, une femme, également masquée, et enveloppée aussi d’une mante noire, attendait.

– Approchez, monsieur de Castel-Rajac! dit-elle d’une voix harmonieuse, à l’imperceptible accent, qui fit tressaillir le chevalier.

Il obéit, dominant son trouble. Celle qui l’avait amené s’assit dans un fauteuil.

La dame masquée le regardait fixement. À travers les trous du loup de velours, il voyait le feu de ses prunelles.

Un court silence régna. L’inconnue ne se pressait point d’entamer la conversation. De son côté, Castel-Rajac attendait respectueusement qu’on voulût bien l’interroger. Il avait cru, malgré les précautions prises, reconnaître une illustre voix. Il attendit, plein de déférence.

– Monsieur de Castel-Rajac, reprit la femme masquée, j’ai beaucoup entendu parler de vous, et le désir m’est venu de vous connaître. Je ne peux vous cacher que ce que j’ai ouï-dire à votre sujet était tout à votre louange.

– Madame, répondit le Gascon avec finesse, la personne qui vous a renseignée a témoigné d’une grande indulgence à mon égard, et je vous prie de l’assurer de toute ma reconnaissance.

– On m’a dit, monsieur, que vous étiez aussi chevaleresque que brave, et que, le cas échéant, vous n’hésitez pas à vous lancer dans les plus compromettantes aventures pour sauver l’honneur d’une femme…

– Ce que j’ai pu faire n’a rien d’extraordinaire, Madame, et tout gentilhomme de France l’eût fait avec joie comme moi je l’ai fait!

– Cette réponse est digne de votre modestie, chevalier… À propos: on m’a rapporté que vous aviez un fils?

– Oui, Madame. Un charmant enfant, auquel je suis attaché profondément…

– Vous êtes marié?

– Non, Madame.

– Une aventure?

– Si vous voulez, Madame.

– Vous êtes discret, chevalier!

– Madame, l’honneur d’une femme en dépend. Cette raison doit être suffisante pour que je le sois…

– Je vous en félicite. Vous êtes bien tel qu’on me l’a dépeint! À propos: puis-je connaître le nom de cette femme?

– Je regrette. Madame, mais… même à vous, je ne puis le dire!

– Peut-être l’ignorez-vous? lança l’inconnue avec hardiesse.

Castel-Rajac se redressa.

– Non, Madame, dit-il avec un respect infini. Je connais le nom de la mère de mon fils. Mais ce nom, je le garde dans mon cœur, et il faudra l’ouvrir pour l’y lire! Sur mon épée, moi vivant, personne ne le saura!

Les yeux de l’inconnue brillèrent davantage. Castel-Rajac ne baissa pas les yeux.

Elle se leva.

– Chevalier de Castel-Rajac, dit-elle lentement, je ne sais ce que vous réserve l’avenir. Partez, maintenant. Mais avant, je veux vous dire ceci: veillez sur cet enfant, qui est le vôtre, avec le soin jaloux et la tendresse que vous lui avez toujours témoignés. Le cœur d’une mère n’est pas toujours assez fort pour préserver des embûches de la vie: il faut parfois un grand courage et un cœur fort pour les détourner. Je suis certaine que vous y parviendrez!

Elle sortit de la mante noire un bras et une main d’une blancheur et d’une forme admirables, et les tendit au chevalier, qui, mettant un genou en terre, y déposa respectueusement ses lèvres. Puis Castel-Rajac se releva.

– Madame, dit-il, je renouvelle devant vous le serment fait jadis: donner ma vie, s’il le faut, pour cet enfant et pour sa mère!

– Adieu, chevalier! murmura la voix harmonieuse, aux inflexions un peu tristes. Je suis heureuse d’avoir fait la connaissance, ce soir, d’un parfait gentilhomme.

L’autre dame masquée se leva et ouvrit la porte. Le Gascon sortit, et, précédé par son guide muet, refit en sens inverse le chemin déjà parcouru pour venir.

Lorsqu’il se trouva devant la petite porte du Louvre, devant laquelle coulait le fleuve, il se tourna vers son guide anonyme. Sous le masque de velours, il vit se dessiner un malicieux sourire, et un regard brillant se posa sur lui.

– Marie! murmura-t-il.

Et, sans attendre la réponse, persuadé qu’il s’agissait là de sa belle amie, il l’attira vers lui et posa ses lèvres avec fougue sur la jolie bouche souriante.

Alors, un frais éclat de rire retentit, et une voix inconnue lui répondit:

– Monsieur le chevalier de Castel-Rajac, vous êtes bien entreprenant… Je me nomme Gilberte, et je ne suis que la première camériste de… de celle que vous venez de voir!

Et laissant le Gascon encore tout ébaubi, elle lui ferma la porte au nez…