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Lord Cigogne ignorait tout des principes de l'architecture amoureuse. Jamais il n'avait même songé que l'on pût édifier une baraque avec ce souci-là. Un temps il fut tenté d'aller voir comment les autres Héléniens s'y étaient pris. Puis, quand il fut pénétré de l'idée qu'il devait construire la maison d'Emily et non celle d'une autre, il résolut de partir à la découverte de sa femme avant de poser les fondations. Une mission préliminaire, en quelque sorte ; un peu tardive, hélas.
Sir Lawrence leur avait prêté une remise, le temps qu'il faudrait. Cigogne s'était empressé d'accepter ; la promiscuité de sa femme et de ses enfants avec cet homme nu finissait par l'indisposer. Cette demeure improvisée était certes rustique mais Algernon avait su en faire un sweet home acceptable en accrochant des rideaux aux - rares - fenêtres, en bricolant des ébauches de meubles et en plaçant l'armure de l'aïeul mort à Azincourt face à la porte d'entrée. Il avait également hissé le drapeau britannique à un cocotier qui s'élevait non loin de la grange et projetait de se procurer une tondeuse afin de faire de leur pelouse un authentique gazon. La présence civilisatrice de l'Angleterre commençait à se faire sentir jusque dans cette remise délabrée.
Lord Cigogne convenait avec honte que sept années de mariage ne lui avaient pas suffi pour explorer le cœur d'Emily qui, au fond, lui était presque une étrangère. Comme la plupart des maris, il ignorait les attentes informulées de sa femme, ce que cachaient ses silences, la véritable nature de ses blessures secrètes, les mystères de son rythme étrange à ses yeux. Cigogne le Londonien avait toujours été incapable de s'abandonner à des instants d'empathie, de se couler dans ces moments de tendre communion qui, seuls, permettent de voyager dans les sensations de l'autre. Pourtant, il était fou de sa femme, fou d'elle, oui, fou de son Emily Pendleton, de cette fille intègre de pasteur qu'il regardait comme l'être le plus noble que la terre eût jamais porté ; mais il se savait peu talentueux pour aimer, comme indigne de ses sentiments.
Un jour, Jeremy et Emily entendirent parler d'une île particulière de l'archipel hélénien, l'île du Silence. C'était là, sur cette terre étonnante, que bien des couples de Gauchers s'étaient formés. À leurs yeux, se rencontrer était un art, un événement si décisif qu'il convenait de l'entourer de précautions. C'est en 1908 que l'une des filles du capitaine Renard, Jeanne Merluchon - la sœur de l'écrivain Jules Renard -, avait eu l'idée de fonder une colonie singulière sur l'île du Silence. Muette de naissance, Jeanne s'était aperçue un jour que les couples de muets se portaient plutôt moins mal que les couples ordinaires. Leur handicap semblait leur permettre de se rencontrer sans tomber dans les chausse-trapes de la parlote, ces séductions souvent illusoires de l'esprit qui égarent le cœur en faisant naître des inclinations qui s'appuient sur des malentendus, des faux-semblants, cette cohorte de tricheries porteuses de déceptions. Les muets, eux, faisaient connaissance plus promptement, avec plus de vérité, d'être à être, comme si le silence dissipait lors des premiers contacts ces parasites qui empêchent de bien sentir qui est l'autre. On le sait, les mots vont souvent plus loin qu'on ne voudrait, ou alors pas assez.
Jeanne et son époux, Aristide Merluchon, avaient bâti un hôtel délicieux en bois rouge de pandanus, dans une cocoteraie sablonneuse adossée à une falaise, au nord de l'île du Silence. Sur ce minuscule bout de terre océanienne, personne ne se donnait le droit de parler. Se taire pour mieux voir ce que l'on ne voyait plus était la maxime de ses habitants. Le silence y régnait depuis vingt-cinq ans et la qualité d'intimité que les hommes et les femmes y trouvaient était unique. Cette île rafraîchie par les alizés se trouvait à une quinzaine de miles au sud de Port-Espérance. Les Gauchers y venaient pour mieux se rencontrer, les couples y retournaient pour se reparler d'amour, sans mots, afin de redevenir poreux l'un à l'autre ; là-bas, les vieux amants réapprenaient à s'émerveiller des beautés de leur moitié que leurs yeux usés ne voyaient plus.
Emily et Jeremy décidèrent d'offrir à leur amour une cure de silence. Ils confièrent les enfants à Algernon qui promit de les mener chaque jour à l'école de Port-Espérance, bien qu'il désapprouvât l'enseignement fort peu classique qu'on y délivrait. Plus le temps passait, plus Cigogne s'étonnait de sa propre flexibilité, de la facilité avec laquelle il s'engageait dans cette nouvelle existence, plus lente, en totale rupture avec la frénésie industrieuse des Anglais. En pénétrant dans cet univers de Gauchers, il était comme passé de l'autre côté de lui-même. Les urgences factices de la vie londonienne l'avaient quitté brutalement ; il se sentait disponible aux choses essentielles, débarrassé de son pressant besoin de s'étourdir par le travail. Soudain sensible, il paraissait avoir tourné le dos à ses rigidités d'antan. Emily le reconnaissait à peine. Jamais elle ne l'avait vu si libre de suivre ses désirs, de se lover dans ses sensations, de s'ajointer à elle.
Dans leur ignorance, Emily et lord Cigogne acceptaient les risques d'un voyage au pays du silence ; car l'entreprise était périlleuse à plus d'un titre. Il arrivait parfois que ce mutisme prolongé devînt éloquent, qu'il fît apercevoir la pauvreté du lien qui subsistait, à force d'habitudes, entre deux êtres. Certains silences, terribles, ne disaient rien d'autre ; alors le séjour dans cette île charmeuse se soldait par des ruptures sans recours. Le silence n'autorisait aucun mensonge ; il obligeait à une transparence du cœur. Il était également fréquent que l'on nouât là-bas une autre liaison, qu'une rencontre décisive redonnât le goût des plaisirs du dehors et ébranlât plus encore les couples à la recherche d'une tendresse réinventée. Certains regards irrésistibles fixaient l'attention lors d'un repas, plongeaient dans l'égarement et agissaient comme des harpons dans ce climat où chacun n'était que disponibilité ; car sur l'île du Silence on ne craignait pas le désœuvrement. L'oisiveté y était cultivée avec art, le relâchement y était encouragé. On y allait pour vivre sans billets de banque, avec sa seule sincérité pour tout capital, sans autre bagage que son désir d'aimer.
Dans son inconscience, Jeremy ne redoutait pas les périls de l'île du Silence ; aux côtés d'Emily, il n'avait jamais eu la trouille de rien. Cette femme sans limites pouvait l'entraîner jusqu'aux frontières de ses terreurs. Avec elle, il se sentait comme protégé des coups du sort. Cependant, les pratiques de cette île gauchère le laissaient perplexe ; il craignait surtout le vide de grandes journées vouées à l'inaction. Qu'était une vie exemptée de tous les besoins artificiels qui distraient de soi-même ? Comment réussirait-il à se vautrer dans la détente si aucun souci ne le sauvait de l'ennui ? Mais sir Lawrence s'était montré formel ; il leur fallait se conformer aux coutumes étranges des Gauchers s'ils voulaient tirer profit de leur science du déminage des couples. Sur l'île du Silence se trouvaient les clefs de la compréhension de l'autre, là-bas s'entrebâilleraient les portes de perceptions qui ne s'ouvrent jamais ailleurs.
Ils laissèrent leurs enfants à Algernon et s'embarquèrent un jeudi matin pluvieux sur La Vérité, un navire de faible tonnage qui reliait les îles de l'archipel hélénien. Sir Lawrence les accompagna jusqu'au débarcadère de bois, nu sous son parapluie noir.
- Lady and gentleman, good luck ! lança-t-il en souriant, tandis que La Vérité se mettait en route.
Cigogne et Emily ignoraient encore dans quels toboggans affectifs ils allaient être entraînés. Ce voyage ne serait pas une simple exportation de leurs difficultés à s'aimer, dans d'autres décors. Le silence, ce grand régulateur des liaisons, ne leur ferait pas de cadeaux.