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Chaque matin, Hadrien Debussy laissait une lettre de couleur bleue sur un banc, au bout d'une jetée en bois qui s'avançait sur les eaux claires du lagon. Emily venait s'y asseoir tous les jours, pour vivre là les instants précieux du lever du soleil, face à cette mer pacifiée par la barrière de corail qui lui était comme une présence apaisante ; sur ce banc, elle aimait peindre et se sentir exister, loin des vertiges et des yo-yo affectifs que s'inventent les hommes ; les pinceaux à la main, elle éprouvait le bonheur qu'il y a à être intime avec le monde sensible, lorsqu'il s'éveille. Les cris d'oiseaux tropicaux flottaient dans le silence de l'aube ; elle s'enveloppait alors dans le vent tiède de l'été austral. Parfois, des raies géantes venaient planer devant le ponton de bois, comme pour la saluer. Debussy avait dû surprendre ce rite matinal et juger que ce moment était propice pour lui parler d'elle, par écrit ; cette attention, qu'elle avait devinée, lui touchait le cœur chaque fois qu'elle trouvait sur son banc une petite enveloppe bleue. Mais l'esprit de résistance d'Emily n'était pas encore anéanti.

Certes, elle et Hadrien étaient d'accord sur leurs sentiments ; leurs yeux se l'étaient confié, dans un accord muet. Mais elle espérait conserver sur sa conduite la maîtrise qu'elle avait perdue sur ses sens et ne souhaitait pas ajouter à ses tourments ceux de remords douloureux ; car en elle se livrait toujours un touchant combat entre son corps et son désir d'honnêteté. Emily ne s'était pas résolue à rompre avec celui que ses enfants considéraient comme leur père ; et elle ne se voyait pas lui revenir un jour souillée par le mensonge, en se laissant regarder comme une sainte par Peter, Laura et Ernest. Cependant, la prose de Debussy agissait et Emily était à présent incapable de faire cesser cet état de trouble, cette anxiété qui l'accaparait toujours davantage. Parfois, en se promenant le long des cocoteraies sablonneuses de l'île, elle convenait qu'elle n'aurait de tranquillité qu'en se soumettant une bonne fois pour toutes à son inclination pour Hadrien. Parfois aussi, elle réussissait à se faire violence pour se distraire de l'impression qu'il faisait sur elle ; mais toujours une puissance inexorable l'y ramenait. Sa défense faiblissait. Elle pressentait sa reddition.

Dans l'agonie de sa volonté, Emily en voulait à Cigogne. Pourquoi diable l'avait-il exposée à de tels déchirements en laissant son esprit disponible et ses sens insatisfaits ? Son absence de réaction, alors qu'elle se débattait, la rendait comme folle ; elle ne voyait pas que Jeremy ne percevait pas cette lutte souterraine. Il avait dans l'idée qu'elle était déjà perdue pour lui ; aussi ne se pressait-il pas d'agir pour la reprendre. Occupé qu'il était à méditer sur sa nouvelle métamorphose, Cigogne était loin de penser que ces heures étaient les dernières avant l'irréparable ; car Emily n'avait jamais su se donner avec légèreté. Entière, elle se réservait ou se livrait toute, sans économiser ses sentiments.

Un jour qu'elle croisa lord Cigogne, Emily le fixa avec panique ; ses yeux lui criaient qu'elle avait besoin d'aide. Ne comprenant rien, ne pressentant rien, il se contenta de lui jeter un bref coup d'œil, détaché, qui en un instant acheva le lent travail de Debussy. Révoltée, Emily le vit s'éloigner sans lui faire l'aumône d'un regard. Dans sa fureur, elle prit le parti de ne plus lutter même si, un jour, il lui faudrait répondre des suites de cette faiblesse. En retrait, à l'ombre d'un banian étrangleur sous lequel il écrivait son opéra, Hadrien Debussy avait tout saisi.

Une lettre bleue donna rendez-vous à Emily ; les mots du jeune homme la persuadèrent aisément. Emily s'y rendit dans le projet de se défaire de son désir. Vaincue par les circonstances, elle avait l'espoir que cet assouvissement serait suffisant pour quitter Hadrien ensuite. Afin de ne pas avertir l'univers de cette fugue, elle s'éclipsa subrepticement de son bungalow. Emily s'était débarrassée auparavant de son alliance, laissée sur sa table de nuit. Les infidèles ont parfois de ces coquetteries...

Sans échanger un mot, elle passa une journée entière avec Debussy. Ils se retrouvèrent sur les rives d'une baie profonde, plantées de pins colonnaires. Le lagon était en cet endroit parsemé de blocs minéraux qui formaient des îles sombres. À nouveau, Emily eut le sentiment qu'il y avait un autre soleil sous les eaux du Pacifique. Elle jeta sur lui un regard animé mais timide, propre à l'engager à plus de hardiesse. De prévenant, Hadrien devint tendre en l'aidant à embarquer sur la pirogue qu'ils empruntèrent pour traverser la baie. À bord, elle s'abandonna, toute à la volupté d'être regardée. Les yeux d'Hadrien, moins enflammés, étaient plus caressants. Son sourire était celui d'un homme sûr d'être dédommagé de son attente et qui, sur le point d'en être récompensé, prend encore du plaisir à maintenir cette distance qui suspend le désir. Cet homme éveillait chez elle une ardeur sauvage, mêlée de compassion pour son incapacité à se débarrasser de son sentiment de solitude.

Au fond de la baie, ils débarquèrent pour franchir à pied une colline couverte de jungle. L'embarras qu'elle marquait dans sa progression donnait à Hadrien le loisir de lui tendre la main. Elle ne se laissait attendre que pour se faire désirer davantage. Sa main se retirait toujours et se donnait sans cesse. Libres dans leurs regards, et ayant tous deux la même faim de l'autre, ils se refusaient à trop hâter l'issue de ces frôlements. Se comprendre sans jacasser leur était une volupté supplémentaire ; jamais en conversant ils n'eussent éprouvé un tel accord fait de connivence et de communion physique, bien qu'ils se fussent à peine touchés. Sans avoir entendu le son de la voix de l'autre, il leur semblait se connaître dans ce qu'ils avaient de plus authentique, au-delà des menteries des mots, des malentendus qui naissent toujours d'un échange de paroles. L'éloquence de leurs gestes, de leur visage, les avait fait se rencontrer sous le drapeau de l'honnêteté la plus vraie. Ils sentaient ce qu'éprouvait l'autre, s'étonnaient ensemble, partageaient des fous rires, oubliaient leur solitude à deux. Une seule phrase eût suffi à les sortir de ce présent qui ignorait l'emploi du passé et du futur, ces temps angoissants.

Ils furent arrêtés par une rivière d'eau de mer limpide, guéable sur toute sa longueur, et la suivirent jusqu'à un bassin naturel de sable corallien, très blanc. Ce petit lac salé était d'un bleu vif qui vibrait sous l'effet du soleil ; il formait une manière de clairière aquatique, creusée dans le cœur de l'île du Silence et environnée d'arbres sans âge, des flamboyants millénaires dont les fleurs rouge sang se reflétaient dans les eaux transparentes de ce lagon intérieur. Emily resta interdite et frissonna.

Satisfait de l'émerveillement qu'il lisait sur le visage d'Emily, Hadrien escalada un flamboyant ; les ramures s'élançaient au-dessus du lagon. Il lui tendit la main gauche. Elle monta à sa suite. Les deux Gauchers s'étendirent sur une grosse branche. Emily était toute au plaisir d'être convoitée, dans une lenteur de rêve ; son émotion pleine de désir la laissait sans défense. Une autre femme vivait en elle, au creux de son ventre ; là, elle se sentait fluide, vivante. Longtemps il chercha son corps, avant d'entrer en elle avec un soulagement qui était comme une paix. Au fond d'Emily s'éleva une onde qui, en se propageant, la fit s'agripper à ses épaules pour prendre de lui une première jouissance. L'arbre en fut secoué, comme le cerisier de Hyde Park, et ils voyagèrent longtemps vers le plaisir, baignés par une pluie de fleurs rouges. Le jeune homme fut d'une grande tendresse pour son ventre, pour la femelle qu'elle aimait être contre sa peau ; lui n'ignorait pas l'animal en elle. Il se fichait pas mal qu'elle fût lady Cigogne ou autre chose. Parfois, il sifflotait la mélodie de la sonate qu'il avait composée pour elle ; et dans la mémoire d'Emily résonnaient les notes de piano entendues lors du récital sylvestre.

Leurs vêtements flottaient sous eux, à la surface des eaux du lagon couvertes de fleurs rouges, tandis que leurs reflets poursuivaient cette conversation des corps, aérienne, sauvage, entremêlée de spasmes. L'émotion physique qu'elle obtenait de lui était de celles, indélébiles, qui rendent fou à l'idée de ne plus les retrouver ; mais quel avenir leur était réservé, alors qu'ils n'avaient jamais conjugué un verbe au futur ?