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17
Le jour même, lord Cigogne frappa à la porte d'Emily ; elle vint ouvrir.
- Emily, je vais me remarier ! lui lança-t-il avec enthousiasme. Enfin, je l'espère...
Elle blêmit, crut qu'elle était perdue ; et il ajouta avec jubilation :
- Avec toi, ma chérie ! Selon les rites des Gauchers !
Jeremy la souleva de terre ; effarée, Emily se laissa faire, sans bien saisir ce qui lui arrivait. Puis il la reposa sur le sol ; elle reprit ses esprits, lui assena une gifle à lui dévisser la tête et l'embrassa à son tour, comme une folle. Dieu qu'elle avait eu peur ! À l'instant précis, et sans répit depuis qu'elle l'avait vu quitter Emily Hall en blanc, la veille.
Dès le lendemain, les Cigogne voguaient vers Muraki, l'île de Toutes les Vérités, l'île où les langues se déliaient, où les Gauchers se montraient dans toutes leurs vérités.
Sur les conseils de lord Tout-Nu, Jeremy avait emporté quelques malles ; on ne savait jamais combien de jours, de semaines ou de mois duraient les séjours à Muraki. Ce simple détail enchantait Cigogne. En Angleterre, le temps lui avait toujours été mesuré, resserré dans des limites invisibles, faites de nécessités absurdes ; alors que les Gauchers, eux, prenaient celui de se bien aimer. Aucune urgence artificielle ne prévalait sur leur exigence ; le reste pouvait bien attendre.
Lord Cigogne avait rempli ses grandes malles en osier de tout le matériel sur mesure qu'il avait fabriqué pour se divertir et répondre à ses angoisses d'une façon qui lui ressemblât : une machine ingénieuse en cuivre destinée à calmer sa jalousie chronique, machine qui fonctionnait à l'énergie éolienne, une pompe à sperme aux dimensions exactes de son sexe qui lui permettait de traire avec efficacité ses testicules, les jours où ses fringales sexuelles excédaient celles d'Emily. Il possédait également une énorme poire en caoutchouc dont il usait pour assouplir les métacarpes de sa main gauche ; à chaque pression, les petits trous dont elle était percée libéraient des bouffées de son parfum préféré, une macération d'ongles d'Emily, de sa sueur et de sa salive, substances que Jeremy recueillait discrètement la nuit à l'aide d'une pipette, pendant qu'elle dormait du sommeil de l'innocence. À cela se joignaient un ustensile conçu pour élargir ses narines, histoire de mieux profiter des subtiles odeurs de sa femme les soirs de copulation, ainsi qu'un appareil étrange dont il se servait pour la gymnastique du médius de sa main gauche, dont Emily appréciait l'habileté prodigieuse dans certaines caresses intimes ; le même appareil, d'aspect luxueux, était employé pour faire faire de l'haltérophilie à sa langue, on imagine à quelles fins. Dans la même malle, on trouvait un autre engin, aux allures de faux dentier, qui lui permettait de coincer au fond de sa gorge un sifflet de sa fabrication qui, s'il se mettait à ronfler, le réveillait aussitôt. Jeremy avait également sculpté deux mains en bois de niaouli, copies exactes des siennes, afin que son épouse pût les appliquer sur ses seins, les soirs où il était trop fatigué pour déférer à ses demandes. Naturellement, rien de tout cela ne servait à quoi que ce fût ; et Cigogne en tirait une étrange fierté. Il se plaisait à constater que ses appareils n'avaient pour utilité que de le faire rire de ses insuffisances.
Pour l'heure, lord Cigogne songeait surtout à Charlotte à qui il avait rendu visite le matin même. Assis sur l'une de ses malles en osier, à l'arrière du bateau à vapeur, il se demandait s'il avait bien fait de la congédier. Certes, il y avait mis des formes, une douceur pleine de sollicitude, mais enfin, il avait blessé cette femme qui l'avait éveillé à sa propre vie, celle à qui il devait le retour de sa vitalité ; et cela le chagrinait, d'autant plus que ses mots avaient devancé quelque peu ses dispositions, du moins celles qu'il espérait se voir ressentir après ce voyage à Muraki, lorsqu'il se serait défait de son envie persistante de lui refaire l'amour.
Jeremy était encore hanté par cette femme qui savait jouir de sa virilité, avant de la lui rendre magnifiée. Il souhaitait la revoir, afin de s'assurer qu'elle existait bien, que ce qui s'était passé entre eux avait quelque réalité. Charlotte... il suffisait d'être désiré par elle pour renouer avec sa force essentielle. Il le savait, hélas ou peut-être tant mieux, pour le restant de ses jours. Toujours il la porterait en lui, comme un recours. Face à la brise du Pacifique, lord Cigogne se détestait de l'avoir blessée et de la trouble satisfaction qu'il avait éprouvée en la quittant ; un instant, il avait été soulagé de n'avoir pas choisi pour femme cette fille aux désirs fulgurants qui, s'ils le revitalisaient de façon spectaculaire, lui fichaient également la trouille. Il devait bien le reconnaître, une épouse aux appétits aussi flamboyants l'eût inquiété, et maintenu dans l'anxiété qui naît de la terreur d'être trompé, dépossédé de la sécurité illusoire de l'amour de l'autre. Comment pouvait-il éprouver des sentiments aussi misérables ? Jeremy se méprisait.
Emily se tenait devant lui, au-dessus de la proue du navire, cheveux aux vents, dans sa robe de fiançailles, d'une légèreté exquise, qu'elle avait toujours conservée. Rassurée que Cigogne lui fût revenu après cette nuit d'absence pour lui redemander sa main, elle se laissait éblouir par cet océan dont les verts et les bleus lumineux ont le pouvoir de rendre heureux qui les contemple. Se remarier avec Jeremy... jamais elle n'eût imaginé que cela fût possible ; et cette idée fantasque lui plaisait, tout comme les rites nuptiaux héléniens. Elle y trouvait un renouvellement, une énergie qui l'avait saisie dès qu'elle s'était glissée dans son ancienne robe. Jeremy s'approcha d'elle et resta là, tout près de son épaule, à regarder dans la même direction.
Cigogne se demandait quelles seraient les réactions d'Emily lorsqu'il parlerait, là-bas, dans l'île de Toutes les Vérités. Puis il songea que s'il était resté chez les Mal-Aimés, en Europe, il n'aurait jamais connu ces tourments-là qui lui étaient aussi un plaisir. À Londres, il se faisait du mauvais sang pour les finances de son sanatorium secouées par la Grande Crise, pour l'assemblée annuelle de la Royal Geographical Society privée de subsides, se tracassait pour l'entretien de son écurie de lévriers, sans compter les mille sujets d'inquiétude dont la presse jugeait absolument nécessaire de l'accabler, sujets sur lesquels il n'avait d'ailleurs aucune prise. Qu'il fût mis au courant par le Times des dernières imprécations de Mussolini, lui, lord Cigogne, n'avait jamais eu l'air de troubler le ridicule Duce. Oh, certes, il connaissait la puissance des conformismes qui poussaient à se croire obligé d'être informé, comme si cela eût donné un sens à l'existence. Cigogne avait toujours flairé que les émissions radiophoniques de la BBC visaient à lui faire ressentir des émotions qui se substituaient aux siennes propres plus qu'à l'informer véritablement. De tout cela il était exempté, comme protégé par l'étendue du Pacifique ! Dieu que ses tourments actuels lui plaisaient au regard de ceux qui engorgeaient la cervelle des droitiers.
Jamais depuis son arrivée il ne s'était senti aussi joyeux d'avoir rompu avec l'Europe. À Port-Espérance, on recevait bien des nouvelles de là-bas ; mais personne n'avait l'idée de se passionner pour ce que les droitiers avaient coutume d'appeler l'actualité, sauf peut-être celle des arts et des lettres. Tous les Gauchers s'accordaient à trouver naturel qu'un monde peuplé de Mal-Aimés, inconscients d'eux-mêmes, allât de mal en pis. L'animosité n'appelait-elle pas la violence en la légitimant ? Personne sur l'île d'Hélène n'ignorait que des nuages s'accumulaient sur l'Europe hargneuse qui se hérissait peu à peu de croix gammées, de bras tendus, d'uniformes sombres, loin derrière les barrières de corail du Pacifique, très loin des couleurs des lagons, bien au-delà de la ligne d'horizon, là où les droitiers vivaient à l'envers sur une terre grise et froide, dure aux hommes, et encore plus aux femmes.
Lord Cigogne serra la main gauche d'Emily ; ici, la vie avait du sens.
- Regarde, murmura-t-elle.
Devant eux se dessinait, très au large, la silhouette du grand volcan de Muraki qui fumait. Cigogne frissonna. Le pilote du bateau leur avait dit que sur cette île volcanique régnaient des vapeurs bleutées, des émanations des failles du volcan qui possédaient un pouvoir particulier. Respirer cet air chargé de substances non toxiques aidait à s'ouvrir, les hommes surtout, à ce qu'ils fissent tomber les barrières de leur pudeur. Ce gaz iodé dissolvait les mensonges, agissait comme un opiacé léger, une drogue qui libérait les mots pour se dire, se confier tout à fait, sans altérer le moins du monde les états de la conscience. Son action était beaucoup plus nette que celle du virus de la mouche pikoe qui interdisait seulement de mentir, sous peine d'être gagné par des accès de fièvre paludéens.
Certains Gauchers goûtaient tellement le gaz muraki qu'ils renonçaient à quitter l'île ; ceux-là choisissaient de rester vrais dans la jungle hospitalière, ou sur les plages de sable noir, jusqu'à leur mort. Mais la plupart s'en allaient après un séjour plus ou moins bref, conscients que la vie à deux ne pouvait se dérouler continûment dans la transparence ; cette honnêteté extrême devait demeurer circonscrite pour n'être pas trop toxique. Certains couples en repartaient détériorés, ratatinés pour toujours ; d'autres s'en retournaient éblouis d'avoir vu la petite ou la grande âme de l'autre, et d'avoir été aimés tels qu'ils étaient, dans leur vérité. L'alliance de ces derniers en ressortait renforcée ; ceux-là étaient prêts pour le mariage gaucher.
L'étrave du bateau fendait les eaux claires de Muraki ; une brume bleu pâle commençait à descendre sur eux ; son odeur marine n'était pas trop forte, légèrement iodée. L'heure de toutes les vérités avait sonné. Dans quel état Jeremy et Emily quitteraient-ils cette île ?