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En route vers l'île d'Hélène, Cigogne était songeur. Il s'étonnait soudain que personne à Port-Espérance ne s'insurgeât que la vie amoureuse fût l'objet de si nombreux rites collectifs. Etait-ce à la société de s'inquiéter de la fréquence des coïts de chacun, de l'intensité des râles des épouses et de la sincérité des élans ? En Angleterre, chacun se serait indigné si le Parlement s'était chargé de ces questions-là ! Qu'aurait dit le Times si l'on eût organisé un référendum sur l'interdiction de forniquer pendant le Carême ? Cette façon qu'avaient les Gauchers de mettre sur la place publique leur frénésie à rendre leurs femmes moins frustrées qu'ailleurs avait quelque chose d'extravagant ; à les entendre, c'était même là l'essence de l'action politique gauchère. Sur ce bout de terre océanienne, chacun pensait qu'il valait mieux aimer qu'exercer du pouvoir, activité finalement assez lassante, et salissante. Les Gauchers ne se rassuraient pas sur leur valeur par les jeux navrants de la reconnaissance sociale.

Lord Cigogne s'ouvrit de son débat intérieur avec les passagers du navire, et se fit l'avocat du diable. On lui répliqua que sur l'île d'Hélène la recherche du bonheur n'était pas une obligation. Chacun était libre d'user ou non de la géographie particulière de l'archipel, de ne pas tirer profit du calendrier hélénien, ou des coutumes insulaires ; et puis, si l'on avait vraiment le goût du malheur  - persistant chez certains détériorés  - ou la passion de faire partager à son prochain son dégoût pour l'existence, on pouvait toujours mettre les voiles pour regagner le monde des Mal-Aimés. Il se trouvait bien des capitales en Europe pour accueillir les fanatiques de la désespérance, toute une presse disposée à leur renvoyer d'eux-mêmes une image assez fidèle, glauque à souhait, éprise des raffinements de la morosité ou, pis, une autre presse, ivre de mièvrerie, de sourires artificiels, qui saurait les écœurer tout à fait de l'idée du bonheur.

Le pilote du bateau attaqua vivement Cigogne en lui faisant voir que ceux qui s'offusquaient que la société s'inquiétât de la vie de cœur des citoyens avaient assez de revenus pour disposer du loisir de se bien aimer. On lui fit également sentir que l'existence intime ne pouvait que fort difficilement s'épanouir dans un univers qui s'en moquait, qui versait chez les êtres des aspirations vides de sens, et les éloignait toujours davantage de celles qui leur étaient propres. Combien d'hommes jeunes en Europe faisaient de piètres compagnons, occupés qu'ils étaient par l'obsession de s'en sortir ou de briller des feux pâlots de la réussite ? Comment faire l'amour divinement après les fatigues d'une journée laborieuse, soumise aux tensions ordinaires de l'existence droitière ? Et, mon Dieu, qu'y a-t-il de plus important pour un homme que de faire jouir une femme ? De son corps, et d'elle-même !

Rêveur, appuyé sur le bastingage, lord Cigogne se plut à imaginer Winston Churchill intervenant à la Chambre des communes pour proposer au Parlement une loi-cadre afin que l'on aimât moins mal en Angleterre : Gentlemen, happyness is a new idea in the British Empire ! Cela le fit sourire ; et il en fut affligé. L'Europe était-elle vouée à traîner, de siècle en siècle, le chancre de son mal de vivre ? Pourquoi étions-nous aussi fâchés avec l'idée du bonheur ? Pourquoi ce mot avait-il toujours été prononcé par des politiques douteux, pour mieux cacher de crapuleux desseins ?

Au loin, l'île d'Hélène se profilait, si petite pour porter un si grand projet.

Une question vint à l'esprit de lord Cigogne : pourquoi les hommes gauchers, eux, n'avaient-ils pas peur des femmes ?