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Deux jours plus tard, Emily retrouva l'homme-chat à un bal donné dans l'ancien bâtiment de la Compagnie minière, aux allures de grande demeure du Sud américain. Il y avait dans cette fête galante un parfum de Louisiane, mâtiné d'influence néo-calédonienne, des robes bouffantes, des hommes masqués, des loups posés sur les yeux des femmes, des gorges ravissantes, des chandeliers en bois de cocotier qui répandaient une lumière chaude.
- Tiens, vous ! s'exclama Emily en se retournant, un verre à la main.
- Ne prenez pas cet air étonné, répliqua le libertin, cela fait deux jours que vous me pistez.
- Comment le savez-vous ? demanda sèchement Emily.
- Je l'ignorais il y a encore cinq secondes, mais vous venez de me l'apprendre à l'instant. Je prêchais le faux, à tout hasard... Mais ne faites pas cette tête, la gravité est un péché, avant d'être un ridicule, vous ne le saviez pas ?
Sans attendre de réponse, il l'entraîna dans une valse, histoire de mieux dissiper la vexation d'Emily. L'homme-chat avait en horreur les situations pesantes. Il prétendait qu'être léger était une politesse minimale et que les gens sérieux relevaient d'une impardonnable vulgarité. Une inclination persistante lui semblait toujours suspecte ; il s'attachait à n'éprouver que des goûts mobiles et faisait de son inconstance une règle, et un chic. Plus un sentiment était futile, plus il le peignait avec enthousiasme ; ses vraies douleurs n'avaient droit qu'à des litotes, lorsqu'il ne les taisait pas.
- Ainsi donc, reprit-il, vous vous demandez depuis deux jours ce qui se passe dans une existence lorsqu'on se met à écouter ses instincts, je me trompe ?
- Pas tout à fait, s'entendit-elle répondre.
- Eh bien, je vous l'ai déjà dit, on trouve l'énergie d'être soi, et à soi ! Cette réponse vous suffit-elle ? Cela dit, belle enfant, il importe surtout de savoir se protéger de ses liaisons.
- Et comment ?
- Vous avez donc déjà tout oublié ? En deux jours ! Mais en apprenant à feindre ce que vous n'éprouvez pas, à employer de grands mots pour dire vos émotions les moins sincères, celles qui glisseront sur votre cœur tout en se marquant vivement sur votre physionomie. Vous verrez, c'est très amusant ! Il suffit d'être passionné sans sentiments, de dissocier vos émois véritables de votre expression.
Profitant d'un changement de danse, il l'attira sous une véranda, à l'écart des éclats de la fête, en lui proposant de s'exercer séance tenante :
- Tenez, par exemple, parlez-moi d'amour alors que tout ce que je vous dis vous scandalise. Tout ce que je suis vous insupporte, n'est-ce pas ? Allez-y, déclarez-moi la flamme que vous ne ressentez pas, en y mettant du sentiment, de la persuasion, sans oublier une nuance de trouble et un soupçon d'anxiété. Allez-y ! C'est par les mots qu'il faut commencer à se pervertir, comme disent les bien-pensants.
- Pardonnez-moi mais... je tiens à mes mots. Les faire mentir me chagrinerait, et je ne crois pas être très douée pour la fausseté. Ma mère l'était, mais moi je...
- Sans doute était-elle maladroite. Vous n'avez pas eu de bon professeur. Tenez, faites comme moi. Il suffit d'inverser tout ce que vous pensez ou ressentez.
L'homme-chat lança alors son éloquence dans une logorrhée de flatteries, de compliments physiques et moraux qui, inversés, étaient autant d'insultes faites à l'anatomie d'Emily, à son caractère, à sa féminité ; et il les égrenait en affectant un air de sincérité presque touchant, une fausse timidité qui l'eût émue s'il n'avait été question de retourner les sentiments qu'il faisait mine de montrer. Ses mots d'amour étaient empreints d'une poésie authentique. Pénétrée de trouble, contre sa volonté, Emily avait envie de croire qu'une part de ces paroles était vraie, que ce procédé était le seul par lequel cet homme compliqué pouvait entrouvrir son cœur ; mais dans le même temps, elle était révoltée qu'il la maltraitât ainsi ; quand soudain elle aperçut à la naissance de ses lèvres un demi-sourire qui disait toute la fausseté de cet homme. Tout n'était que flagornerie, ignominie, puant mensonge !
Ulcérée, Emily entra dans le jeu :
- J'ai compris, j'apprends vite ! fit-elle avec hargne.
À son tour, elle se mit à dire le contraire de ce qu'elle éprouvait, pour mieux lui signifier le mépris, le ressentiment fielleux que sa conduite et ses propos injurieux lui inspiraient ; et, sous le couvert de ce procédé, elle ne modéra pas ses critiques, ses piques venimeuses. Il l'avait incitée à quitter toute retenue, à dessein naturellement, pour la faire entrer dans des sentiments vifs. Un délire passionnel ! Sa seule crainte était qu'ils ne s'accoutumassent à se voir de façon paisible ; sa présence devait demeurer synonyme d'orages, de vertiges, qu'ils fussent de haine ou de trouble. On revient si difficilement de dispositions indifférentes, alors qu'il suffit d'un glissement habile pour convertir une prévention déclarée ou une irritation en inclination véritable. Dans sa fureur, humiliée, Emily n'apercevait pas cette manœuvre ; elle se croyait plus loin que jamais de fléchir, alors qu'elle n'en avait jamais été si près. Le libertin l'observait, scrutait dans ses gestes nerveux et sur sa physionomie animée les symptômes de la passion qui commençaient à paraître, sans qu'elle le sût elle-même.
- Bravo ! s'exclama-t-il, vous apprenez effectivement très vite... je ne m'attendais pas que vous me suiviez si promptement sur ce chemin ! Vous aviez l'air si prévenue contre moi... et mes vilains procédés.
- Vous me dégoûtez !
- Mon Dieu, vous m'aimez donc déjà ?
- Il y a quelque chose de corrompu en vous, de pourri, qui salit tout !
- Vous voyez que vous arrivez parfaitement à exprimer le contraire de ce que vous éprouvez ! Le ton y est, l'apparence de sincérité, le...
- Arrêtez de tout inverser ! De tout pervertir.
- Vous me priez de continuer ?
- Ce que vous êtes me DÉ-GOÛTE, suis-je claire ?
- Oh oui ! Et pourtant, ce qui est surprenant, c'est que vous allez quand même venir me rejoindre à minuit, au café Colette, au sous-sol.
- Moi ? !
- Oui, vous, d'abord parce que je le VEUX, et ensuite parce que si vous saviez QUI se trouve sous mon masque de chat vous seriez moins serpent. Peut-être même auriez-vous l'envie d'être tendre... ou de m'aimer un peu.
- Vous aimer... fit-elle avec ironie.
- Oui, car vous sauriez que le personnage que je joue devant vous depuis notre rencontre n'existe pas, qu'il est même exactement contraire à ma véritable nature, et que je ne l'ai joué que parce que nous sommes en octobre, et que c'est le moment ou jamais d'explorer cette façon d'être, ces vertiges extraordinaires qu'a balisés pour nous le XVIIIe siècle des gens libres, de mœurs, de croyances et d'esprit.
- Si c'est une nouvelle ruse, elle est habile, dit Emily soudain désorientée par ce brusque changement de ton.
- Oh, je sais, je ne peux pas vous empêcher de le penser à présent, mais ce que je viens de vous dire est pourtant vrai. Si toutefois vous hésitiez encore à venir tout à l'heure, à minuit, je vous rappelle qu'octobre finira bientôt. Si je réussissais à m'emparer de votre volonté, vous n'auriez donc pas à répondre des suites de vos actes. Votre découverte du libertinage serait sans risque puisque ça ne serait pas un parti sans retour. Sur ce, madame, je vous laisse à vos interrogations. Mais n'oubliez pas, vous me connaissez !
Et il s'éclipsa, un verre à la main, sans s'apercevoir qu'un homme masqué le suivait, dissimulé derrière un long bec d'oiseau en paille. Cet homme-oiseau avait écouté furtivement les éclats de leur conversation, les épiait depuis leur premier échange, avec la rage froide et étouffée d'un mari jaloux ; oui, cet homme n'était autre que Cigogne ! Il avait eu du mal à retrouver son Emily dans cette marée de masques qui inondait les rues de Port-Espérance ; mais sa persévérance avait eu raison des faux indices et, en la pistant, il était remonté jusqu'à ce chat libertin qu'il filait à présent.
Se croyant seul, aux approches d'une jolie maison de bois, l'homme-chat ôta son masque et, dans la clarté lunaire, Jeremy le reconnut. C'était donc lui ! Saisi de panique, il demeura immobile, caché derrière un flamboyant. Que pouvait-il tenter contre un tel adversaire ?