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26

Poussée par une curiosité teintée d'appréhension, Emily gagna le café Colette vers minuit. L'identité de cet homme-chat l'intriguait autant que cette pseudo-liberté qu'il prétendait lui faire goûter ; et puis, que le mois d'octobre se terminât bientôt était entré pour beaucoup dans sa décision de le rejoindre avant, peut-être, de se rendre à ses instances ; bien qu'elle n'osât pas même envisager cette hypothèse, qui tentait ses appétits et l'effarouchait à la fois. Les contorsions du désir la travaillaient sans relâche.

L'habileté de l'homme-chat était de paraître déplaisant, de l'irriter assez pour qu'elle se crût hors de danger en sa présence, afin qu'elle se prélassât dans cette illusion tout en continuant à subir son ascendant, jusqu'à ce qu'elle fût dans la complète dépendance de son regard, sans qu'elle s'en rendît compte. Il avait saisi qu'une femme comme Emily ne pouvait se donner que dans un ultime glissement, à la faveur de circonstances qui ne feraient pas peser sur elle le poids de sa culpabilité ; et son intention était de susciter cette occasion au plus vite, dès la nuit prochaine s'il le pouvait.

Emily entra dans le café, plus nerveuse qu'à l'ordinaire, saisie par le pressentiment de ne bientôt plus s'appartenir ; mais elle était toujours dans le dessein de s'enfuir sitôt qu'elle aurait appris qui la convoitait sous ce masque de chat. Aucune piste ne se présentait à son esprit, car elle ne se connaissait pas de relations capables, à ses yeux, de soutenir un tel personnage, fût-il de pure composition. Au rez-de-chaussée, en terrasse, personne ne s'était établi en portant un masque de chat. Elle poussa plus avant, au sous-sol, et, là, trouva son homme qui égrenait quelques notes sur un vieux piano, habituellement animé par les musiciens de jazz de l'île. Quelques rares clients écoutaient la mélodie heurtée que ce chat maladroit torturait de la main gauche. En affectant une mine détendue, Emily vint s'asseoir à côté de lui, de son air distrait, et alors qu'il continuait à malmener la musique, elle appuya plusieurs fois, avec agacement, sur la touche de la note la plus aiguë. La septième fois, le chat arrêta et commença à parler, avec un air de douceur qu'elle ne lui avait jamais vu, une apparence de sincérité qui ne pouvait relever de la manœuvre :

- Sur l'île du Silence, j'ai rencontré une femme que j'ai beaucoup aimée, puis haïe à proportion de mon amour déçu. Elle fut celle qui me fit croire à l'ambition de cette société gauchère, à la possibilité d'un amour véritable, alors que je ne croyais plus guère qu'à l'effervescence des passions. Comment dire ? Il y avait dans sa féminité une promesse de bonheur. En la regardant, j'ai éprouvé pour la première fois la joie qu'il y a à aimer sans conditions, à être avec l'autre, dans une recherche d'intimité qui n'exclut pas de respirer pour son compte, aussi. Ces quelques jours m'ont... bien que nous n'ayons pas prononcé un seul mot ! Quand je vous ai rencontrée, je me suis mis à rêver, bêtement, que votre voix fût la sienne, et que sa figure fut sous votre masque. Votre voix pourrait être la sienne ; elle va si bien avec le visage de cette femme... que j'ai par la suite tant détestée. Elle m'a si cruellement... Enfin je vous ai prise pour elle, pour son fantôme. Pardonnez mes écarts de langage, ma férocité parfois. Je n'ai été avec vous que comme j'aurais aimé être avec elle, pervers, acerbe, comme pour mieux me venger.

- Que s'est-il passé entre vous, à la fin ?

- Je ne sais pas, je n'ai rien compris...

Machinalement, ses mains touchèrent les touches du piano et, avec une agilité surprenante, se mirent à jouer un air qu'Emily avait déjà entendu quelque part ; quand tout à coup elle eut un vertige. Cessant un instant de respirer, elle fouilla rapidement sa mémoire et, dans un affolement complet, Emily comprit soudain que cette musique était celle qu'avait composée pour elle Hadrien Debussy !

Emily était donc assise à côté de celui en qui se confondaient les deux hommes qui lui avaient inspiré des désirs illégitimes : l'homme-chat et le jeune musicien ! Elle se sentit alors la proie de tous les égarements, de toutes les agitations dont son cœur était susceptible. Ses lèvres se desséchèrent. Son souffle devint court. Sa vue se troubla. Elle n'entendait plus que le sang qui lui battait dans les tempes. Comment une telle coïncidence avait-elle pu se produire ? Cet homme dont elle ignorait la voix  - puisqu'ils s'étaient connus sur l'île du Silence  - avait songé à elle en écoutant la sienne ! Il y avait là quelque chose qui dépassait le fortuit, un phénomène quasi magique dans lequel Emily voulut voir un signe du destin.

La vérité était, hélas, moins poétique. Alors qu'il feignait d'être égaré dans les vapeurs de sa mélancolie, en jouant du piano, Hadrien Debussy n'ignorait pas qu'il se trouvait à côté d'Emily. Depuis le début il l'avait su, et ne s'était intéressé à elle que pour tenter de la reprendre, à la faveur du mois d'octobre. Il entendait se dédommager de ses anciennes larmes par une conduite déshonnête à son endroit, pleine de cautèle, de calculs, inspirée par un vif besoin de vengeance ; car il était vrai que le froid mépris qu'Emily lui avait marqué après leur rupture, sans explications, l'avait précipité dans un chagrin sans fond. Là était la seule sincérité de ses demi-aveux. Du coin de l'œil, il observait Emily afin de s'assurer qu'elle avait bien reconnu sa musique. Le léger tremblement de ses lèvres lui apprit que c'était chose faite ; sa respiration oppressée le lui confirma.

Satisfait, Hadrien Debussy sortit de sa fausse méditation et, avec une désolation simulée, ajouta que son plus grand rêve était qu'une nuit sa belle de l'île du Silence le rejoignît chez lui, au numéro 2 de la rue Marivaux, sous l'emprise d'un violent regret, dans le projet de l'aimer à nouveau, ne fût-ce qu'une nuit. Si cela arrivait, précisa-t-il avec un regard fiévreux de possédé, alors il retrouverait la capacité de composer sa musique, faculté que son désarroi lui avait fait perdre, en ruinant tous ses désirs.

- À présent je vais vous laisser, madame, en vous priant de m'excuser de vous avoir importunée avec ces histoires dont vous n'avez que faire. Adieu !

L'homme-chat se leva et, comme ébranlé par le ressac des souvenirs qu'il était censé repasser dans son esprit, il s'éloigna d'un pas chancelant, d'un pas qui témoignait de la vivacité de son ancien amour.

Lord Cigogne asphyxiait de tristesse sous son masque d'oiseau. Attablé derrière eux, il n'avait pas perdu un seul mot de cette entrevue qu'il jugeait trop heureuse pour être fortuite. Jeremy ne croyait guère aux signes du destin, surtout dans une île où les hommes savaient donner au quotidien un tour romanesque. Que lui s'en fût aperçu, alors qu'Emily semblait vouloir l'ignorer, le désespérait. Au fond, elle désirait que leurs retrouvailles fussent un effet du destin, une manière de fatalité contre laquelle il était en somme vain de lutter.

Emily était effectivement dans ces dispositions. À quoi bon s'user contre le sort lorsqu'il se montre aussi opiniâtre ? se répétait-elle. N'était-il pas écrit que leur liaison devait se renouer ? Avait-elle le droit de laisser cet homme dans de tels tourments qui stérilisaient son beau génie, que chacun admirait sur l'île d'Hélène ? Il y avait là comme un crime contre l'art, une attitude qui lésait l'humanité, une mesquinerie qu'elle ne pouvait raisonnablement perpétuer. N'avait-il pas dit qu'une seule nuit suffirait à lui rendre son inspiration ?

Ces pensées fermentaient dans le cerveau d'Emily, encore étourdie par ce hasard étonnant qu'elle ne cessait de déchiffrer. Mais l'affolement de lord Cigogne était encore plus vif, balayait ce qui subsistait de britannique en lui, liquidait son flegme. Devait-il s'opposer par la force à ce qu'elle le rejoignît cette nuit même ? Mais à quoi bon ? Elle irait bien un jour ou l'autre au 2, rue Marivaux, si son désir le lui commandait. Et puis, n'y avait-il pas pour la femme comme une nécessité à se placer, tôt ou tard, face à un amant, un homme qui, par son statut clandestin, lui donnait accès à cette partie clandestine d'elle-même, à cette femme irréductiblement libre qui, un jour ou l'autre, réclame sa part de vie, d'ivresses et de jouissance ? Cette pensée, qui s'imposa à Jeremy, le désespérait mais lui paraissait incontournable ; quand, brutalement, il fut saisi par un accès de jalousie, une fureur elle aussi inévitable contre les exigences des femmes, surtout contre celles qui lui semblaient, hélas, légitimes. Enragé, il quitta le café Colette et alla se poster devant le 2 de la rue Marivaux, avec la ferme intention d'empêcher toute copulation.

Dissimulé derrière un arbre creux, Jeremy priait pour qu'Emily ne vînt pas ; mais sa silhouette ne tarda pas à se profiler. Elle passa devant lui, avec un air de panique sur le visage, une précipitation qui trahissait son envie de se donner pour, l'espérait-elle, mieux se reprendre ensuite. Toujours cette illusion qu'en cédant à ses instincts, on obtiendra d'eux un répit, un amoindrissement de leur emprise. Quelle erreur ! Ils se déchaînent alors, augmentent leur appétence, l'urgence de leurs assouvissements ; mais dans sa fringale de peau, Emily ne voulait plus le savoir. Son imagination égarait son jugement.

Terré dans sa cachette, Jeremy hésita à paraître. À quoi cela eût-il servi ? se demanda-t-il à nouveau. N'avait-il pas déjà écarté en vain Debussy, sur l'île du Silence ? N'était-il pas illusoire de s'opposer à ce qui devait se tisser entre ces deux êtres ? Et puis, quel droit avait-il d'interdire à Emily qu'elle fît avec ce musicien ce qu'il s'était permis avec Charlotte ? Etait-elle plus monstrueuse que lui de suivre son désir ? Ne devait-il pas, enfin, aimer sa femme telle qu'elle était ? Plus triste qu'amer, Cigogne renonça à se montrer ; et soudain, dans un éclair qui l'étonna lui-même, il sentit que sa résignation n'était pas une défaite. Bien au contraire ! Porté par un élan d'amour confus, inexplicable, plus fort que sa jalousie, Jeremy découvrit la jouissance étrange, inavouable, qu'il y a à laisser l'autre être lui-même, quelles que soient ses propres souffrances. Tout à coup, il lui apparut comme une évidence qu'il avait épousé Emily pour lui donner sa liberté, intellectuelle, affective et dans l'ordre des mœurs, afin de l'aider à s'affranchir des conventions étroites qui la réduisaient. Ah, quel luxe suprême d'aimer l'autre sans l'enfermer ! L'amour qu'il ressentit pour elle en cet instant était d'une pureté extrême. Il connut brièvement le bonheur d'adorer sa femme sans aucune complaisance, sans que la moindre perversité comptât dans son plaisir. Le prix qu'il payait rehaussait l'éclat de ses sentiments, les dilatait, les libérait des limites communes qui les avaient si longtemps resserrés. Les jaloux ordinaires ne comprendront rien à cela ; seuls les fous d'amour saisiront la nature de cette jouissance, dans ce qu'elle a de lumineux et de généreux, jusqu'au délire.

Emily entra donc au 2 de la rue Marivaux, sans masque.

Dans l'exaltation qui l'animait, Jeremy eut alors une idée qui l'inquiéta sur ses propres goûts. Etait-il de ces hommes qui trouvent une satisfaction trouble à livrer leur femme aux appétits d'un autre ? Non, il dut convenir qu'aucun plaisir de cette sorte n'entrait dans son envie d'aller épier les deux amants. Ses désirs n'avaient pas besoin du soutien de ceux d'un autre pour s'affermir. Cigogne avait seulement la curiosité passionnée de connaître l'envers de son Emily, cette face d'elle-même qu'il n'avait jamais su éclairer et qui allait peut-être se révéler dans les bras de Debussy. Son amour exorbitant était plus puissant que les douleurs qu'il s'apprêtait à subir, par Emily et pour elle. Rien ne bornerait jamais sa soif d'explorer les mystères de sa femme ; lorsque, tout à coup, une réflexion faillit l'arrêter. Avait-il le droit de violer ainsi la vie intime d'Emily ? N'y avait-il pas là une contradiction avec le respect qu'il prétendait éprouver à son endroit ? Pourquoi cette contradiction lui plaisait-elle tant ? Ces interrogations qu'il avait soin de ne pas négliger le ravissaient. En descendant dans son cœur, il avait soudain le sentiment d'étudier aussi celui d'Emily.

La réponse qu'il se fit était honnête, jusque dans sa rouerie : oui, il n'était guère élégant de voler à sa femme ces instants de vérité. Mais l'amour porté à un certain degré a des droits qui se moquent de la morale commune ! Le sien quittait les territoires balisés par les mœurs ordinaires. Il y avait dans sa conduite quelque chose d'extrême qui ne pouvait s'accommoder de réflexions étroites. Cette idée acheva de l'embraser.

Avec discrétion, il pénétra à son tour dans la maison pleine d'obscurité de Debussy, par une fenêtre, en soulevant une moustiquaire. Sur l'île des Gauchers, nombreux étaient ceux qui ne prenaient pas la peine de mettre des vitres à leurs fenêtres ; sous ces latitudes, les brises n'étaient jamais vraiment fraîches et l'on n'était pas venu sur cette terre nouvelle pour nettoyer des carreaux. À tâtons, Cigogne se dirigea dans un couloir, guidé par des notes de piano. Hadrien Debussy jouait le morceau composé pour Emily. Une porte était entrebâillée et donnait sur une pièce éclairée par des bougies. Jeremy jeta un œil, fouilla la chambre du regard et aperçut, derrière un paravent, Debussy qui était assis devant son piano à queue, une pièce extraordinaire conçue pour les musiciens gauchers. L'ordre des touches était inversé, tout comme la découpe de la lourde queue.

Emily entra dans la chambre. Le piano gaucher se tut et, sans un mot, elle commença à se déshabiller avec des lenteurs propres à agacer les sens de Debussy. Lord Cigogne en suffoquait, de rage mais aussi de stupeur. Elle, lady Cigogne, qui dans leurs étreintes ne se montrait habituellement qu'avec une extrême réserve  - sauf lors du Carême gaucher  -, se livrait avec un plaisir manifeste à l'émerveillement de cet Hadrien de rencontre, éveillait sa lubricité sans vergogne ! Le musicien ne bougeait pas. Ils avaient l'air de jouir du silence qui les enveloppait, comme s'ils eussent instinctivement souhaité renouer avec la magie de l'île sur laquelle ils s'étaient connus. Avec l'envie de frapper Debussy, et comme pour mieux s'assurer que ce spectacle effarant avait quelque réalité, Cigogne s'approcha sur la pointe des pieds jusqu'au paravent, derrière lequel il se posta. Allait-il étrangler les deux amants ?

Nue, Emily se dirigea vers Debussy, descendit le long de son corps et, avec une gourmandise que Jeremy ne lui connaissait pas, se livra sur le jeune homme à certaines privautés qu'elle ne lui avait accordées que rarement et avec répugnance, affaiblissant ainsi tout le plaisir qu'il eût pu en retirer. Emily manifestait un goût stupéfiant, quittait d'un coup sa peur ancienne du corps et du sexe des hommes. C'était à la fois insoutenable pour Cigogne et bouleversant de la voir sortir de ses terreurs de petite fille. Si elle se fût contentée d'improviser cette faveur avec réticence, afin de se montrer complaisante, Jeremy eût sans doute mis un terme à tout cela ; mais, dans son amour fou, il eut assez de tendresse pour respecter cette libération qu'elle était en train de connaître, cette occasion qui lui était donnée d'apprivoiser ses instincts, dans la semi-inconscience que permet l'adultère. Loin d'être excité, Jeremy pleurait ; il mordit un foulard pour ne pas trahir sa présence et, alors qu'il voulut se replier, fuir cet enfer, il n'en eut pas la possibilité.

Les impatiences du corps d'Emily précipitèrent les événements. Elle entraîna brusquement Debussy vers l'alcôve. Jeremy eut tout juste le temps de se dissimuler sous le lit, sur lequel les deux amants s'abattirent avec hâte. Pendant toute la nuit, il dut subir le calvaire d'entendre sa femme accorder de bonne grâce à un autre tout ce qu'elle lui refusait, dans des hennissements de volupté, et de voir la trace mouvante de leurs ébats qui s'imprimait sur le matelas, à quelques centimètres de ses yeux. Le malheureux asphyxiait de désespoir, de chaleur, et plus son affliction l'anéantissait, moins il lui devenait envisageable de sortir de la cachette dont il était prisonnier. Comment eût-il pu justifier les heures passées sous eux ?

Dans son désarroi, Cigogne s'attachait à se consoler en se répétant que tout se déroulait tel qu'il l'avait, d'une certaine façon, espéré. Emily paraissait voyager de l'autre côté de ses appréhensions, dans un abandon qui l'affranchissait toujours plus de ses trouilles d'antan. Mais chaque fois que Jeremy parvenait à tempérer sa souffrance morale, les halètements reprenaient avec plus de vigueur au-dessus de sa tête, jusqu'à lui ôter la raison. Tout, tout, les deux amants explorèrent tous les vertiges qu'il est concevable de goûter dans un lit. S'il ne voyait rien directement, Cigogne pouvait hélas contempler les ombres portées de leurs plaisirs sur le mur opposé à la lampe de chevet ; et il avait beau essayer de diriger son regard sur autre chose, ce spectacle d'ombres sonores obsédait ses nerfs malmenés. Si encore ses sens et son imagination y avaient trouvé leur compte ! Mais non, son sexe demeurait au point mort, comateux, dans une léthargie qui n'appelait pas les délices du poignet. Le compliqué lord Cigogne nourrissait pour sa femme un amour simple.

Au lever du jour, sans qu'ils eussent prononcé un seul mot, Emily avait vaincu ses peurs, les avait converties en de nouveaux appétits, par la grâce de son époux et non par celle de son amant, comme elle le pensait. Aucune parole n'avait été nécessaire ; l'accord de leurs peaux, l'assortiment des désirs, les caresses des regards avaient suffi. Emily se sentait belle d'avoir été aimée ainsi, ronde d'assouvissement ; sa peau retenait encore les tendresses, les divines brusqueries et les odeurs de la nuit, comme si elle eût été hâlée par les plaisirs. Alors, au réveil, les deux amants se mirent à causer ; ils rirent ensemble d'avoir perdu tous deux leurs défis de libertins.

Mais peu à peu les mots les séparèrent, d'abord insensiblement, puis plus nettement. Ceux de l'autre recouvraient mal ce qu'ils éprouvaient chacun de son côté au sortir de ces voluptés ; plus ils parlaient, plus l'incompréhension naturelle qui règne entre les hommes et les femmes reprenait ses droits. De menus quiproquos en micro-agaceries, leurs paroles dissipèrent, malgré eux, l'accord parfait de la nuit. Debussy commit la faute de rappeler avec quelque précision des complaisances qu'elle avait eues et qui, décrites à froid, déparaient la féerie qui enveloppe certains abandons, dans l'instant où on les vit. La pudeur d'Emily s'en trouva froissée, et elle lui découvrit soudain une pointe de vulgarité qui lui déplut. Craignant de décharmer davantage leur aventure, elle voulut se retirer, non sans lui avoir donné rendez-vous, ici même, pour le prochain soir.

Mais, avant de partir, elle précisa ses désirs :

- Hadrien, ne parlons plus, plus jamais. J'aime ce que ton corps, ton visage, tes yeux et tes mains me disent.

- Et ma musique ?

- Oui, ta musique aussi, fit-elle en souriant.

Et elle s'en alla, heureuse d'avoir établi une liaison sans mots.

Sous le lit, Jeremy n'en avait pas perdu un.