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Lorsque Emily reparut dans la chambre, le soir même, Hadrien Debussy avait éteint la lampe de chevet. Des bougies parfumées éclairaient le masque de chat qu'il portait. Il se trouvait près du piano, occupé à goûter un vin rouge d'Australie. Suivant le rite qu'elle avait inauguré la nuit précédente, Emily se dévêtit en des lenteurs qui soulignaient le prix de ce qu'elle offrait à ses regards puis, avec une liberté qu'elle ressentit comme une effronterie, lady Cigogne s'accouda au piano et offrit ses fesses, en imprimant à son dos une cambrure qui disait ce qu'elle attendait de son amant.
Cette posture était pour Emily une manière de victoire sur elle-même, un écart qui ne lui eût pas même paru concevable une année auparavant quand, dans ses cercles de Kensington, elle était encore corsetée par un puritanisme inquiet. Jamais peut-être cette fille de pasteur ne s'était sentie aussi maîtresse d'elle-même, de son sort, de sa conduite, de ses pensées, qu'en cet instant qui semblera bien sage en cette fin de XXe siècle mais qui, en 1933, relevait du songe érotique, d'une transgression qu'aucune femme de l'aristocratie britannique n'eût pu s'accorder sans déchoir, aux yeux de son mari, et aux siens propres. Ivre du sentiment de se gouverner, en rupture avec toutes les convenances, Emily poussa les choses jusqu'à se présenter d'une façon peu orthodoxe lorsque Debussy voulut entrer en elle. À Londres, en ce temps-là, seules les prostituées reconnaissaient se livrer ainsi. Cette ultime audace marquait dans son esprit une volonté de divorcer d'avec son éducation, d'ouvrir à jamais la cage de ses terreurs. Emily prit ensuite toutes les initiatives ; elle était décidée à se posséder elle-même, avec une frénésie sans bornes.
Alors, tandis que l'homme s'apprêtait à jouir, elle entendit tout à coup la voix de Jeremy qui hurlait son amour, avec une ferveur emportée. Interloquée, Emily tourna la tête et, avec effarement, vit Cigogne qui retirait le masque de chat ! Un tressaillement de panique la traversa, mêlant la honte et le plaisir vertigineux d'être regardée telle qu'elle était vraiment. Pour la première fois de son existence, Emily eut le sentiment fugitif d'être réunifiée, rassemblée dans sa complexité. La part organique de sa personne et celle plus officielle se confondaient soudain ; dans l'affolement, sa jouissance en fut décuplée, la chavira, jusqu'à lui faire perdre presque conscience.
Dans le même temps, Cigogne cessa de se retenir. Sans quitter le corps d'Emily, il lui murmura alors qu'il avait enfermé Debussy pour se substituer à lui, qu'il savait tout depuis les débuts de leur liaison. Il allégua qu'il lui avait laissé toutes les licences parce qu'il l'aimait pour lui donner sa liberté, et non pour éteindre ses désirs contradictoires. Longtemps il lui reparla ainsi d'amour, de ses déchirements, de l'adoration folle qu'il avait pour elle, de sa curiosité illimitée pour les mystères de sa nature ; mais il ajouta qu'à présent il était à bout. Les souffrances de la jalousie l'exténuaient, détérioraient son jugement, sa santé aussi. Il ne pouvait plus aimer au-delà.
Encore dans l'étourdissement dû au choc qu'elle venait de subir, Emily se dégagea, assena une claque à Jeremy et se mit à pleurer qu'il eût pu l'aimer jusque dans ces extrémités. Fascinée, reconnaissante, irritée, pleine de fureur, troublée, tremblante, en un mot amoureuse, Emily l'attira et, mue par un désir magnifique, et tragique aussi, elle se donna toute, dans un partage complet de leurs sensations, en se défaisant de cette distance que, jadis, elle ne quittait jamais vraiment tout à fait. Avec Jeremy, elle se sentait soudain plus libre que sans lui. Combien de maris savent faire naître cette sensation-là, plutôt que d'enfermer dans les rets de leur affection ? Ils firent l'amour somptueusement, comme des époux qui s'aiment, dans cette intimité prodigieuse que les amants passionnés ne font qu'apercevoir, et que seul permet l'amour conquis par de folles luttes, contre l'autre et contre soi.
Quand leurs corps eurent enfin épuisé leurs appétits, Cigogne dit à voix basse :
- Ce mois d'octobre m'aura appris une chose décisive, oui, décisive.
- Quoi ?
- Une attitude.
- À quel sujet ?
- L'art d'aimer une femme, de répondre à ce qu'elle ne songerait pas à réclamer...
- C'est agréable ? fit-elle en souriant.
- Non, pas du tout ! Mais grisant, oui, enfin je l'espère. Désormais, tout va changer. Je vais quitter mon ancienne conduite...