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Le 2 décembre 1992, lord Cigogne connut une victoire posthume : le succès du parti de l'Ouverture aux élections héléniennes. Mort à quatre-vingt-six ans, le 30 juillet 1980, Cigogne avait fondé peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale ce grand parti d'opposition, le seul qui passionnât jamais les colons de Port-Espérance. L'idée de Jeremy était de faire participer les Gauchers à la reconstruction du monde des droitiers, d'ouvrir l'île afin que l'univers pût bénéficier de l'expérience de leur petite société australe, née d'une utopie. Qu'ils fussent peu nombreux ne signifiait nullement que leur influence devait être négligeable. Combien étaient les Athéniens sous Périclès ? avait-il coutume de s'exclamer.

Lors de son voyage à Londres, en janvier 1942, Cigogne avait été frappé, et peiné, par le sentiment de résignation qui dominait alors, derrière les flonflons patriotiques, comme si la réalité britannique eût été la seule concevable. Personne, au fond, n'avait l'air de croire que la vie pût être refaçonnée un jour afin qu'elle eût davantage de sens. La déconfiture des passions ? L'impossibilité de réussir à aimer ? Des fatalités ! L'existence tout entière régie par le dieu Travail ? Inévitable, qu'on vous disait ! Le progrès technique, opiniâtre à abîmer les êtres ? Un inconvénient désagréable, certes, mais incontournable ! Fallait s'user à vivre, pas trop bien, ravaler ses espérances, et toutes ses illusions. Ou les confier à un parti politique, histoire de se faire berner. Pas une seconde il n'était question de rébellion radicale, de dynamiter les conformismes des contestataires officiels et les vieilles croyances ! De se défaire de toute cette rouille de l'esprit ! On s'en accommodait, avec un peu d'aigreur forcément.

Ce qu'avaient connu Cigogne et Emily, dans cet archipel gaucher d'Océanie, était si foutrement joli que Jeremy entendait le faire connaître ailleurs, le partager ! Pas pour claironner qu'ils possédaient la vérité à Port-Espérance ! Mais qu'il était possible de se mettre en chemin de la chercher, à tâtons, de manière à soigner moins mal ses sentiments. Alors il avait créé ce parti de l'Ouverture, avec le rêve de convaincre les Héléniens d'ouvrir leur archipel, l'île du Silence, Muraki et toutes les autres îles. Mais trente années de coups de gueule, de persuasion exaltée n'avaient pas suffi à diminuer les craintes d'une invasion droitière et des poisons que recèlent les séductions du monde des Mal-Aimés. Et si les jeunes Gauchers y succombaient ? entendait-on dans les cafés de Port-Espérance. On redoutait surtout l'importation de ce goût du malheur qui infectait l'Europe, de cette esthétique du désespoir qui prévalait en littérature ou au cinéma, de cette ironie élégante que les Européens affectaient d'adopter, plutôt que de se laisser porter par le vent frais de leurs enthousiasmes. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes gauchers ; pourquoi rompre cette quiétude ? ne cessait de marteler le parti adverse, celui des isolationnistes.

C'était cette indifférence au grand chagrin des Mal-Aimés, cette façon de se claquemurer dans son bonheur bien égoïste qui irritaient lord Cigogne. Et puis, il pressentait que les droitiers étaient peut-être las de leur quotidien sans délires amoureux, de ne copuler convenablement qu'à l'occasion, et finalement si peu ; oui, pas satisfaits que l'amour comptât pour presque rien dans la mise en musique de leur existence. Alors, malgré les réticences, il avait défendu la cause de l'ouverture, au nom d'Emily ; et douze ans après sa mort, son parti l'avait emporté à 72,3 %. Laura, Peter et Ernest avaient eu la joie de voir les Gauchers accepter de réintégrer leur île dans la géographie connue. Le 2 avril 1993, la compagnie Air Nouméa ouvrit même la première liaison aérienne régulière qui permet aujourd'hui de gagner Port-Espérance, le mercredi, via la Nouvelle-Calédonie. L'aventure de l'ouverture commençait pour le petit peuple des Gauchers.

C'est ainsi qu'un mercredi soir, le 14 avril 1993, j'eus le privilège d'atterrir sur le champ d'aviation de l'île d'Hélène, dans ce pays civilisé qui refuse toujours l'usage du téléphone, pour que ne meurent pas les lettres d'amour. Un monsieur d'âge mûr, et d'une élégance sans faute, vint me chercher en voiture à cheval ; il se présenta ainsi, avec une rigidité très anglaise :

How do you do ? Mon nom est Ernest Cigogne, mais vous pouvez m'appeler Erny...

Avec stupeur, je découvris cette société isolée du monde qui choisit encore sa modernité, sans rien accepter qui soit contraire à l'ambition des pionniers qui débarquèrent sur ce confetti en 1885. Port-Espérance avait bien l'air d'une cité coloniale surgie d'un songe du XIXe siècle, faite de bois exotiques rares, travaillés avec art. Les bâtiments étaient tous différents, construits à l'image de chacune des Gauchères qui les avaient inspirés. Quelques zubiaux circulaient dans les rues de terre battue rouge, chargée de nickel. Le lagon intérieur était semblable à celui que le capitaine Renard avait dû trouver lors du naufrage de sa goélette ; mais les modes gauchères avaient fait évoluer les mœurs, ainsi que le calendrier hélénien. Là se situaient les changements les plus notables depuis qu'Emily avait quitté cette terre d'Océanie.

Le français que parlait Erny paraissait un peu affecté à mes oreilles gâtées par le langage télévisuel de métropole ; mais il était propre à rendre toutes les subtilités des mouvements du cœur. En chemin, le fils d'Emily et de lord Cigogne me parla longtemps des amours de ses parents, de la cause généreuse de son père, avec une ferveur empreinte de cet humour plein de distance que lui avait légué Algernon. Puis Erny me laissa à un hôtel, fréquenté par des couples illégitimes, vêtus de blanc. Une éolienne fixée sur le toit alimentait l'établissement en électricité ; les alizés paraissaient ne jamais faiblir sous ces latitudes. Je pus prendre un bain chaud. Délassé des fatigues du voyage, j'ouvris alors la fenêtre de ma chambre qui donnait sur l'avenue Musset, éclairée par des réverbères à gaz, dont la lumière chaude va mieux au teint des femmes que celle des ampoules électriques ordinaires.

Jamais je n'avais vu tant d'amoureux, occupés à être ensemble, à s'émerveiller que l'autre existât, à se quereller, à se basculer dans les fontaines en riant. On ne m'avait pas raconté de fables ; aimer était bien l'activité principale des Héléniens, l'objet de tous leurs soins, quel que fût leur âge. Aux terrasses des cafés, ceux qui étaient habillés de blanc montraient un entrain particulier.

Fasciné par le spectacle de cette utopie qui avait réussi, je plaçai ma table devant la fenêtre, pris mon stylo, une rame de papier et me lançai dans l'écriture de mon premier livre rédigé de la main gauche. Mon intention était de dépeindre scrupuleusement l'existence des parents d'Erny, afin que l'œuvre de lord Jeremy Cigogne trouvât un écho sous ma plume. Ce monde à l'endroit venait me distraire de mon désenchantement de Mal-Aimé, le dissipait de façon inespérée et se présentait à mes yeux comme la patrie que je m'étais toujours cherchée. Etant né droitier, la rédaction des premières pages de cet ouvrage fut laborieuse ; mais, après bien des luttes pour me défaire des vestiges de ma culture droitière, c'est en authentique Gaucher que j'écris cette dernière ligne.

Port-Espérance, le 20 octobre 1994.