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Sur la route enneigée qui le conduisait à Shelty Manor, lord Jeremy Stork gelait dans sa vieille automobile, une monumentale Hotchkiss décapotable qu'il avait fait construire à ses mesures, sept ans auparavant. Ses longues jambes y étaient à l'aise ; le volant était sculpté pour ses mains, tout comme le pommeau en acajou de Java du changement de vitesses.
Fortuné, Jeremy s'était toujours attaché à vivre dans un univers sur mesure. L'idée de porter des caleçons taillés pour d'autres fesses que les siennes le dégoûtait ; les siens - fourrés en castor - lui procuraient une indicible félicité lorsqu'il les enfilait chaque matin. Chez lui, tout ou presque était cousu, concocté ou fabriqué sur mesure : son peigne en écaille qui épousait la courbe de son crâne, son dentifrice au cognac, les étonnants thermomètres qu'il s'introduisait parfois dans le rectum, ses préservatifs en soie de Lyon qu'un admirable tailleur de Londres lui confectionnait avec amour, que sais-je encore. Même la porte de son bureau avait été faite pour lui : sa silhouette était découpée dans le mur, de façon qu'il fût le seul à pouvoir y pénétrer aisément. Dans sa bizarrerie, il lui paraissait normal que le monde s'ajustât à lui, et non le contraire.
- Peter, avait-il coutume de dire à son fils adoptif aîné, n'abdique jamais ce que tu es !
Acquérir un produit industrialisé - alors que ses revenus le mettaient à l'abri d'une telle déchéance - lui semblait le début de la compromission. La défense du sur mesure était à ses yeux un acte de résistance, de rébellion contre la lugubre uniformisation qui commençait à corrompre nos sociétés. Il avait d'ailleurs toujours veillé à ce que ses rejetons eussent des idées sur mesure sur les choses de la vie. Rien ne lui semblait plus détestable que le prêt-à-porter de la pensée qui moisit dans le cerveau des bons écoliers.
Jeremy poussait le bouchon jusqu'à remonter les romans qu'il goûtait, comme s'ils eussent été des films non achevés. Respectueux du génie des grands auteurs, il n'aurait jamais osé retirer une ligne de leurs textes ; mais, muni d'une paire de ciseaux et d'un pot de glu, il s'arrogeait sans vergogne le droit d'en faire des romans sur mesure en modifiant l'ordre des paragraphes, parfois des chapitres. Sa bibliothèque personnelle était farcie d'ouvrages ainsi revisités, recousus avec passion.
Ce matin-là, il grelottait dans sa traction. Cigogne ne s'était jamais résigné à l'équiper d'une capote. Dans son esprit, un amant se devait de conduire cheveux au vent, quel que fût le temps. S'incliner devant la pluie ou les rigueurs de l'hiver lui semblait pitoyable, contraire à la haute idée qu'il s'était toujours faite de son rôle de lover. Son automobile - d'allure sportive - était certes peu commode, surtout à l'arrière, mais à chaque fois qu'il en prenait le volant, il se sentait le cœur à aimer, à culbuter Emily sur l'étroite banquette.
Ragaillardi par le froid polaire qui gerçait ses lèvres, il décida d'entreprendre illico la mue qui allait faire de lui un Gaucher ; et pour commencer, il résolut de traduire son nom. À compter de ce matin-là, lord Stork devint lord Cigogne, puisque le français était la langue de l'île d'Hélène. Stork avait essayé de demeurer un amant ; Cigogne, lui, aurait l'ambition d'être un mari, pas un amateur, un mari de race. Il s'efforcerait de mettre tout l'art des Héléniens dans sa nouvelle conduite ; mais Jeremy sentait que liquider le droitier en lui ne serait pas chose aisée. Sa maladresse d'époux continuerait longtemps encore à infléchir sa conduite.
Cigogne n'en était pas à sa première métamorphose ; les quatorze années passées à remanier son caractère avaient trempé la volonté de cet homme qui, je le rappelle, s'était toujours singularisé par une extraordinaire capacité d'aimer.
Au volant de son automobile, le nouveau lord Cigogne ne savait trop comment annoncer à Emily leur départ pour l'Océanie. Son accord ne le tracassait guère ; elle était trop insatisfaite de leur vivotement pour se dérober. Mais il eût voulu mettre de l'éclat dans cette annonce, concevoir une scène propre à refiler à Emily un peu de l'enthousiasme qui l'échauffait ; quand soudain il songea qu'il devait se défaire de ses procédés, de l'artificiel qui imprégnait ses initiatives habituelles. De la simplicité, de la simplicité ! se répéta-t-il. Le temps n'était plus aux pirouettes destinées à requinquer une passion pâlotte, non, non ! Au diable ses adolescenteries, ses mises en scènette ! D'amour il allait être question, enfin, d'un véritable roman d'amour, puissant et vrai ! Foin des assaisonnements d'antan ! Avec authenticité, il leur causerait, à Emily et à ses frustrations. Ce qu'il avait à dire à sa femme n'avait pas besoin des béquilles d'une situation théâtrale. Pour une fois, la réalité toute simple allait suffire ; elle aurait assez de talent pour toucher Emily, avec justesse, ni trop ni pas assez, pour remuer son cœur et, peut-être, lui tirer des larmes, des larmiches de femme bientôt heureuse, en chemin d'être comprise.
L'automobile de lord Cigogne traversa le grand parc blanc et s'arrêta devant la façade délabrée de Shelty Manor, aux allures de palais de maharadjah. Cinq coupoles de verre teinté achevaient de donner un air indien à ce bâtiment d'esprit colonial qui surprenait au milieu de la campagne coquette du Gloucestershire. Jeremy bondit hors de son véhicule et surgit dans la cuisine en sautant par l'une des fenêtres entrouverte.
- Emily ! Emily ! hurlait-il, heureux, léger.
Une porte s'ouvrit.
Algernon, leur valet de chambre très usé, apparut dans sa tenue de butler, l'air plus affligé qu'à son habitude. Comprimé dans son gilet rayé, le double menton serré par son plastron blanc, il demeura un instant immobile, dans une posture d'Anglais mi-courroucé mi-désespéré, mais soucieux de modérer ces choses répugnantes qu'on appelle des émotions.
- Sir, finit-il par articuler, il ne nous reste plus qu'à boire. Nous sommes quittés par Madame.
- Quittés... fit Jeremy, stupéfait.
- Croyez-le bien, je n'ai pas ménagé ma peine pour l'en dissuader, mais rien n'y a fait. Elle nous a bel et bien laissés tomber, si vous me permettez ce vocable. Et avec le perroquet !
- Et les enfants ?
- Oui, elle a également emmené les enfants.
- À quelle heure sont-ils partis ?
- Il y a une demi-heure, pour la gare. Pourquoi ?
Cigogne se précipita dans son automobile ; Algernon insista pour prendre le volant :
- Vu la gravité des circonstances, je me permets de dire à Monsieur qu'il ne sait pas conduire. Cela fait des années que je me retiens, mais là je ne peux pas vous laisser vous tuer ! La route est verglacée !
Sur ces mots, Algernon s'emmitoufla dans une pelisse en fourrure d'Emily - un blaireau de quinze kilos hérité d'une vieille tante frileuse et costaude - puis il chaussa ses petites lunettes et, collé contre le pare-brise en deux morceaux, pilota l'Hotchkiss avec adresse jusqu'à la petite gare de Cheltenham ; il avait jadis suivi les cours particuliers de chez Rolls-Royce, réservés aux larbins de grande classe. Mais cette précipitation fut vaine. Congelés, ils foulèrent le quai de la gare dix minutes trop tard. Emily et les enfants s'étaient enfuis, emportés par un train à vapeur trop ponctuel.
- Sir ! s'exclama Algernon, engoncé dans son blaireau, votre ancêtre lord Philby avait pour devise : My wife and only my wife. Prouvez-nous qu'en descendant jusqu'à vous son sang ne s'est pas attiédi !
Sans délai, Algernon, le blaireau et lord Cigogne reprirent la route avec l'espoir de rattraper le train, et le bon bout de la vie qui soudain leur échappait. En qualité de copilote, Jeremy consultait les cartes du Gloucestershire, allumait des cigares, distribuait des lampées de whisky, sans retenue, histoire de tenir tête à la froidure. Ils pissèrent dans une bouteille de lait vide, pour ne pas s'arrêter. L'alcool aidant, la route gelée leur sembla bientôt sûre. L'aiguille du compteur rôda longtemps sur des zones qu'interdit la prudence. Le trouillomètre déréglé, ils arrivèrent fort gais dans les faubourgs de Londres, puis à Waterloo Station, vaincus par la bise mais avec une demi-heure d'avance ! Le temps de rincer leurs pensées dans un thé chaud.
- Et si elle ne revenait pas ? dit soudain Cigogne, accoudé au comptoir d'un pub bondé de cheminots, encrassés par le charbon.
- For Heavens sake ! s'écria son butler éméché, si elle nous quitte pour de bon, moi je ne vous quitterai pas ! Et nous saurons la reprendre !
En descendant du train avec ses trois enfants, le perroquet Arthur, quelques malles et cinq valises, Emily fut assaillie par une nuée de porteurs en uniforme qui se mirent à virevolter autour de ses jupes volumineuses ; quand tout à coup, elle eut la surprise et l'embarras d'apercevoir Jeremy en bout de quai, sanglé dans le blaireau de la tante Jane. Il pétunait, tirait sur l'un de ses cigares très personnels, des feuilles d'eucalyptus roulées pour lui en Bolivie. Son visage étonnant, celui qu'il s'était fait pour elle, était plus puissant qu'à l'ordinaire, plus volontaire. Dans un geste instinctif, Emily rassembla son petit monde ; voulait-il les lui reprendre ? Sous la voilette de son chapeau, elle avait cet air de trouble et de désordre qui est la marque de l'amour, fût-il douloureux ou déçu. Ce n'était pas une indifférente qui tentait de le quitter, mais une amante blessée, exigeante, incapable d'attendre que son inclination fût gâtée par l'impuissance de Jeremy à l'aimer avec talent, comme elle l'aurait voulu. Dix fois, elle lui avait confié son désarroi. La résolution qui se peignait à présent sur les traits d'Emily disait assez à Jeremy que la fléchir ne serait pas facile ; mais il se sentait le cœur de la convaincre, à présent que l'île des Gauchers les attendait, loin de ses maladresses, quelque part dans l'hémisphère sud, dans une autre réalité.
Algernon se tenait derrière Jeremy, sous un parapluie noir, au milieu d'une foule chapeautée où se mêlaient des accents cockney et la langue anglaise la plus pure. Sa grosse figure écossaise était cramoisie, ses petits yeux mobiles ; toute sa physionomie dénonçait son inquiétude, malgré le soin qu'il avait toujours mis à affaiblir l'expression des sentiments qu'il ne parvenait pas à éteindre. Depuis qu'il la connaissait, il éprouvait en la présence d'Emily un trouble embarrassant, toutes les agitations d'une ardeur souterraine ; mais il n'osait pas s'attarder sur ce que ses sens lui chuchotaient. Algernon s'attachait à ignorer cette passion étouffée, à lui donner d'autres noms, moins effrayants. Vivre sous le toit d'Emily suffisait à le satisfaire ; l'entourer de son attention vigilante comblait son cœur compliqué. Le zèle qu'il apportait dans l'accomplissement de ses fonctions était sa manière de lui murmurer son amour, qu'il n'avait jamais espéré réciproque. Algernon nourrissait une répugnance authentique à être aimé ; jamais il n'aurait pu estimer une femme dont le désir physique - ridicule à ses yeux - se serait porté sur lui, une lady qui aurait eu le mauvais goût de se placer sous la dépendance d'un être aussi ridicule que lui. Il vénérait Emily de n'avoir pas la complaisance de l'aimer ; ce départ l'affligeait donc au-delà de ce qu'il pouvait tolérer.
- Qu'est-ce que tu fais là, daddy ? demanda Peter.
Lord Cigogne s'avança, fixa Emily et lança :
- J'emmène votre mère au bout du monde pour l'aimer, dans une nouvelle vie qui sera comme un long voyage de noces !
- Et nous ? demanda Laura.
- On vous emmène aussi ! dit Jeremy en souriant.
- Quand ? fit Ernest, du haut de ses cinq ans.
- Tout de suite ! s'exclama Cigogne en saisissant les sacs des enfants.
- Pardon ? lâcha Emily, effarée.
- Emily, on ne va pas attendre d'être vieux pour s'aimer à la folie ! Je t'enlève, on se délivre de cette société absurde, de la morosité de ce pays en crise, de la tyrannie de notre vie sociale, de cette existence désenchantée qui empêche d'être à soi, et à l'autre. Bloody Hell, on a le droit d'être heureux ! De mener une vie qui ait un sens ! Emily, on divorce d'avec le monde et on part s'aimer. Ici, tout s'arrange contre nous, tu le vois bien.
Ahurie, sensiblement touchée, Emily était dans une confusion extrême qui la laissait muette ; puis, d'une voix altérée par la surprise, elle parvint à murmurer :
- Mais... mes galeries, la maison, mon père...
- On plaque tout, on laisse notre histoire dans les placards, nos enfances, le poids de nos familles, nos occupations. Ce n'est pas moi qu'il faut quitter, c'est cette vie malade qui nous sépare. Quittons l'Angleterre, ma chérie.
- Mais... fit-elle en dissimulant sa fébrilité soudaine, où veux-tu aller pour échapper à tout ça ?
- Là où les hommes et les femmes ont les rapports les plus tendres, darling, là où les femmes sont enfin comprises, là où je ne m'occuperai plus que de te mériter.
- Où est-ce ? fit-elle, ironique.
- Tu verras, c'est un univers sur mesure pour toi, un monde à l'envers où tout est à l'endroit, une société de gauchers !
Déjà Algernon s'était emparé des valises ; la petite troupe allait s'arracher à la triste réalité des Mal-Aimés pour gagner ce pays inventé par des pionniers rêveurs, ces écrivains non pratiquants qui avaient écrit un chapitre de l'histoire des Gauchers sur cette terre vierge. Chacun s'installa à bord de la décapotable ; on arrima les malles, les valises, tant bien que mal. Algernon reprit le volant et s'engagea sur la route de Southampton, d'où partaient les navires au long cours au début de ce siècle.
Ils firent toutefois un crochet par Shelty Manor, afin de rassembler les quelques affaires nécessaires à cette équipée : leurs raquettes de tennis en boyaux de lamentin (les meilleurs), les clubs de golf de lord Cigogne (faits sur mesure en bois de santal de Calcutta), quelques ouvrages en latin, un drapeau britannique en lin, les gilets rayés et les plastrons d'Algernon, des cartes à jouer pour faire un whist, du thé parfumé au bacon, une boussole en cuivre qui indiquait la direction de Big Ben et, bien entendu, quelques bonnes vieilles battes de cricket. Alors qu'il furetait pour la dernière fois dans ce château qu'il avait tant astiqué, Algernon tomba dans le grand hall sur l'armure du premier lord Philby, celui qui périt glorieusement à Azincourt ; et il n'eut de cesse d'insister pour que Jeremy l'emportât.
- N'est-ce pas un peu encombrant ? fit remarquer Cigogne.
Ulcéré, Algernon lui rétorqua que si la dépouille du premier lord Philby avait été ramenée en Angleterre en 1415, ses descendants pouvaient bien se charger de son armure jusqu'au bout du monde ; et il ajouta, avec cette morgue que l'on ne trouve que chez certains insulaires issus de générations d'amateurs de panses de brebis farcies :
- Et puis, comment prendre possession de vos futures terres ancestrales sans emporter un peu de votre passé ?
L'argument fit mouche. Vaincu, lord Cigogne se résigna à attacher l'armure de son ancêtre illustre sur le capot de l'Hotchkiss. En sortant de Shelty Manor, Jeremy laissa tomber sur le parquet le mégot de son cigare à l'eucalyptus. Algernon le tança froidement et le somma de mettre des patins lustrants.
- Mais enfin, Algernon, nous partons, pour toujours !
- Sir, j'ai fait briller ce parquet depuis 1897. Il fut ma raison d'être pendant trente-cinq ans ! Il est mon œuvre ! De plus, dois-je ajouter que ce laisser-aller est du plus mauvais effet devant vos enfants ? Lord Philby, votre aïeul, qui était pourtant issu de la jungle, ne se serait jamais permis un tel écart.
Cigogne capitula, ramassa son mégot et traversa le grand hall pour la dernière fois en empruntant les patins doublés en peau de chamois. Avant de refermer la porte, Algernon appela Peter et Ernest afin de leur faire jeter un ultime coup d'œil sur son parquet étincelant.
- Gentlemen ! leur lança-t-il, je quitte cette demeure l'âme en paix, sans laisser derrière moi la moindre poussière. C'est inutile, et c'est pour ça que c'est beau.
Sur ces mots, l'homme au gilet rayé referma la porte, tourna la clef et la tendit à lord Cigogne qui, sans hésiter, la lança dans l'une des douves du château.
- Et à nous la belle vie ! Emily, je t'emmène au bout du monde !
Ils abandonnaient l'essentiel de leurs biens, tout le poids de leurs familles. Les vastes placards du château étaient pleins de linge fin, de dentelles espagnoles, de vaisselle rare ; les murs étaient encore habillés de leurs tableaux innombrables. Ils se carapataient comme s'ils se fussent absentés pour huit jours de villégiature en Cornouailles. Etrangement, Cigogne éprouvait une authentique jubilation à quitter cet univers sur mesure, ses thermomètres d'un exquis diamètre, son lit-bureau en acajou, ses slips fourrés, ses pièges à chats, ses pots de peinture pour retoucher les photos irritantes, les élixirs de gaieté qu'il faisait ingurgiter à leur insu à ses relations les plus moroses, ses parapluies équipés de moustiquaires circulaires, les lunettes d'écaille qui le rendaient myope les jours où il souhaitait mettre de la distance entre le monde et lui, ses énormes cuillères faites pour ingurgiter au plus vite les aliments, ses rouleaux hygiéniques en soie grège destinés à préserver son anus de toute irritation, les bouchons nasaux sur mesure qu'il logeait parfois dans ses sinus afin de se préserver des mauvaises odeurs de son époque, ses sublimes gants de toilette en alpaga de Bolivie, ses bouillottes ventrales fabriquées dans des vessies d'autruche et conçues pour lui par le professeur Whilemus, de la faculté de Johannesburg, afin de faciliter sa digestion, un étonnant appareil à ventouses utile pour siphonner ses fosses nasales ; de tout ce matériel sur mesure il n'avait plus besoin, à présent que sa vie même allait être à la mesure de sa nouvelle ambition : être un mari !
Contre toute attente, il ne lui déplaisait pas de se défaire de sa bibliothèque très personnelle, de ces centaines d'ouvrages qu'il avait remontés avec soin, au fil de ses incursions dans les romans dont il raffolait. Son Madame Bovary ou son Frères Karamazov l'auraient ramené sur les routes de sa pensée dont il voulait s'écarter. En sabordant son existence de droitier, il espérait se libérer des sillons déjà tracés dans sa cervelle.
- Jeremy, lui demanda Emily en s'asseyant dans leur automobile, tu es sûr que tu ne préfères pas qu'on attende d'avoir vendu le château ?
- Ma chérie, tout ce qui n'est pas toi ne m'intéresse plus. À nous l'île des Gauchers !
Algernon démarra sans sourire ; il était du voyage bien qu'il désapprouvât cette échappée trop française pour lui plaire. Cette débauche de sentiments le contrariait fort. Il subodorait que l'île d'Hélène se présenterait à ses yeux sous des dehors contraires à ses goûts, peuplée d'une tripotée de tourtereaux impudiques. Ces Gauchers n'étaient-ils pas traversés par des élans sans mesure ? N'étalaient-ils pas leurs émois ordinaires dans des débordements insupportables ? Algernon redoutait déjà d'en avoir la nausée ; mais il aimait Emily et son sort était intimement lié à celui de son maître lord Cigogne qui, depuis sept ans, jouait comme à sa place la comédie de la vie, cette pièce hasardeuse dans laquelle il avait toujours craint de s'engager. Algernon haïssait les émotions ; il n'avait de passion que pour la modération, les scones beurrés à la marmelade et le drapeau britannique. Friand d'allusions, de demi-teintes, il raffolait également des romans policiers écrits par de vieilles Anglaises subtiles ; la seule vue d'un roman d'amour suscitait chez lui un malaise viscéral. Dans son esprit, le Français Chateaubriand était le type même de l'écrivain répugnant, en raison même de son génie.
En route vers cet avenir nettoyé de tout ce qui n'était pas leur couple, Emily songeait qu'elle avait été folle de se laisser reprendre par Cigogne. Cet infernal s'était toujours prélassé dans de belles intentions, mille fois répétées en vain. Mais cette fois-ci Jeremy paraissait dans des dispositions qu'elle ne lui avait jamais vues, prêt à rompre avec toutes les habitudes qu'il avait contractées en Angleterre, désireux d'accommoder la vie à leur amour, et non le contraire. En l'embarquant ainsi, ne venait-il pas de sacrifier pour elle son sanatorium singulier, cette entreprise qui avait été l'objet privilégié de sa réflexion, de sa rage de découvreur, pendant plus de six ans ? Emily en demeurait étonnée. Dans l'automobile, l'enthousiasme de Cigogne éteignit ses dernières réticences.
- Tu verras, là-bas tout est différent !
Il ne se lassait pas de répéter qu'aimer était l'activité principale de ces Gauchers, leur première urgence. Un seul peuple sur terre avait ce projet comme thème central, et il l'avait déniché ! À l'entendre, tout ce qui n'avait pas trait à la vie du cœur était là-bas négligé, diminué, voire recalé. La passion de l'accumulation ? Evacuée sans regret ! Les jeux de l'arrivisme ? Extirpés du corps social ! La grande quête pénible de l'efficience économique ? Abolie ! Le coup de torchon ! Seules les ambitions amoureuses, les plus folles à vrai dire, étaient prioritaires. Toute la culture de ces îliens s'articulait autour de cette orientation pas désagréable.
Un instant il se tut pour s'émerveiller de ce qu'Emily fût là, à ses côtés.
- My love, reprit Cigogne avec une jubilation qui défroissait ses traits, c'est dans ce pays que nous allons. Là où les hommes et les femmes savent bricoler leur passion pour en faire de l'amour, et du vrai, pas frelaté ! Le grand vertige à portée de main ! Fini le goût du trop peu ! La médiocrité de l'à-peu-près ! À nous les promesses tenues ! Les mirages enfin réels ! L'amour vivable !
Emily le regarda, ahurie par les naïvetés de cet homme de presque quarante ans, et charmée aussi qu'il se permît de tels élans, en bousculant sa retenue habituelle.