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Dimanche 24 décembre 1950
Alice sortit faire quelques courses. Tout était fermé dans son quartier ; elle prit l’autobus en direction du marché de Portobello.
Elle s’arrêta chez l’épicier ambulant, décidée à s’acheter tout ce qui serait nécessaire pour un vrai repas de fête. Elle choisit trois beaux œufs et oublia sa résolution de faire des économies devant deux tranches de bacon. Un peu plus loin, l’étal du boulanger proposait de merveilleux gâteaux, elle s’offrit une brioche aux fruits confits et un petit pot de miel.
Ce soir, elle dînerait dans son lit en compagnie d’un bon livre. Une longue nuit et, le lendemain, elle aurait retrouvé sa joie de vivre. Quand elle manquait de sommeil, Alice était d’humeur maussade, et elle avait passé bien trop de temps à la table de son atelier ces dernières semaines. Un bouquet de roses anciennes disposé dans la vitrine du fleuriste attira son attention. Ce n’était pas très raisonnable, mais, après tout, c’était Noël. Et puis, une fois séchées, elle en utiliserait les pétales. Elle entra dans l’échoppe, déboursa deux shillings et repartit le cœur en liesse. Elle poursuivit sa promenade et fit une nouvelle halte devant la parfumerie. Un panneau « fermé » pendait à la poignée de la porte du magasin. Alice approcha son visage de la vitrine et reconnut parmi les flacons l’une de ses créations. Elle la salua, comme on salue un proche, et repartit vers l’arrêt d’autobus.
De retour chez elle, elle rangea ses achats, mit les fleurs dans un vase et décida d’aller se promener au parc. Elle croisa son voisin au bas des escaliers, lui aussi semblait revenir du marché.
— Noël, que voulez-vous… ! dit-il un peu gêné devant l’abondance de victuailles dans son panier.
— Noël, en effet, répondit Alice. Vous recevez ce soir ? demanda-t-elle.
— Grand Dieu, non ! J’ai horreur des festivités, dit-il en chuchotant, conscient de l’indécence de sa confidence.
— Vous aussi ?
— Et ne me parlez pas du jour de l’an, je crois que c’est encore pire ! Comment décider à l’avance de ce qui sera ou non un jour de fête ? Qui peut savoir avant de se lever s’il sera dans de bonnes dispositions ? Se forcer à être heureux, je trouve cela passablement hypocrite.
— Mais il y a les enfants…
— Je n’en ai pas, raison de plus pour ne pas faire semblant. Et puis cette obsession de leur faire croire au père Noël… On pourra dire ce qu’on veut, moi, je trouve ça moche. Il faut bien finir un jour par leur avouer la vérité, alors à quoi bon ? Je trouve même cela un peu sadique. Les plus attardés se tiennent à carreau pendant des semaines, guettant la venue du gros bonhomme rougeaud, et se sentent affreusement trahis lorsque leurs parents leur avouent l’infâme supercherie. Quant aux plus malins, ils sont tenus au secret, ce qui est tout aussi cruel. Et vous, vous recevez votre famille ?
— Non.
— Ah ?
— C’est que je n’ai plus de famille, monsieur Daldry.
— C’est en effet une bonne raison de ne pas la recevoir.
Alice regarda son voisin et éclata de rire. Les joues de Daldry s’empourprèrent.
— Ce que je viens de dire est horriblement maladroit, n’est-ce pas ?
— Mais plein de bon sens.
— Moi, j’ai une famille, enfin je veux dire, un père, une mère, un frère, une sœur, d’affreux neveux.
— Et vous ne passez pas la veillée de Noël en leur compagnie ?
— Non, plus depuis des années. Je ne m’entends pas avec eux et ils me le rendent bien.
— C’est aussi une bonne raison de rester chez vous.
— J’ai fait tous les efforts du monde, mais chaque réunion familiale fut un désastre. Mon père et moi ne sommes d’accord sur rien, il trouve mon métier grotesque, moi le sien terriblement ennuyeux, bref, nous ne nous supportons pas. Vous avez pris votre petit déjeuner ?
— Quel rapport entre mon petit déjeuner et votre père, monsieur Daldry ?
— Strictement aucun.
— Je n’ai pas pris mon petit déjeuner.
— Le pub à l’angle de notre rue sert un délicieux porridge, si vous me laissez le temps de déposer chez moi ce cabas qui n’est pas très masculin, je vous le concède, mais cependant fort pratique, je vous y emmène.
— Je m’apprêtais à aller à Hyde Park, répondit Alice.
— L’estomac vide, par un tel froid ? C’est une très mauvaise idée. Allons manger, nous chaparderons un peu de pain à table et nous irons ensuite nourrir les canards de Hyde Park. L’avantage avec les canards, c’est que l’on n’a pas besoin de se déguiser en père Noël pour leur faire plaisir.
Alice sourit à son voisin.
— Montez donc vos affaires, je vous attendrai ici, nous dégusterons votre porridge et irons fêter ensemble le Noël des canards.
— Merveilleux, répondit Daldry en grimpant les escaliers. J’en ai pour une minute.
Et, quelques instants plus tard, le voisin d’Alice réapparut dans la rue, dissimulant du mieux possible son essoufflement.
Ils s’installèrent à une table derrière la vitre du pub. Daldry commanda un thé pour Alice et un café pour lui. La serveuse leur apporta deux assiettes de porridge. Daldry réclama une corbeille de pain et en cacha aussitôt plusieurs morceaux dans la poche de sa veste, ce qui amusa beaucoup Alice.
— Quel genre de paysages peignez-vous ?
— Je ne peins que des choses totalement inutiles. Certains s’extasient devant la campagne, les bords de mer, les plaines ou les sous-bois, moi, je peins des carrefours.
— Des carrefours ?
— Exactement, des intersections de rues, d’avenues. Vous n’imaginez pas à quel point la vie à un carrefour est riche de mille détails. Les uns courent, d’autres cherchent leur chemin. Tous les types de locomotion s’y rencontrent, carrioles, automobiles, motocyclettes, vélos ; piétons, livreurs de bière poussent leurs chariots, femmes et hommes de toutes conditions s’y côtoient, se dérangent, s’ignorent ou se saluent, se bousculent, s’invectivent. Un carrefour est un endroit passionnant !
— Vous êtes vraiment un drôle de bonhomme, monsieur Daldry.
— Peut-être, mais reconnaissez qu’un champ de coquelicots est d’un ennui à périr. Quel accident de la vie pourrait bien s’y produire ? Deux abeilles se télescopant en rase-mottes ? Hier, j’avais installé mon chevalet à Trafalgar Square. C’est assez compliqué d’y trouver un point de vue satisfaisant sans se faire bousculer en permanence, mais je commence à avoir du métier et j’étais donc au bon endroit.