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Daldry en fit le tour pour ouvrir la portière passager à Alice.
— Vous avez une voiture ? dit-elle, surprise.
— Je viens de la voler.
— Sérieusement ?
— Si votre voyante avait prédit que vous alliez rencontrer un éléphant rose dans la vallée du Pendjab, vous l’auriez crue ? Évidemment que j’ai une voiture !
— Merci de vous moquer de moi aussi ouvertement, et pardonnez mon étonnement, mais vous êtes la seule personne que je connaisse qui possède sa propre automobile.
— C’est un modèle d’occasion et c’est loin d’être une Rolls, vous le constaterez très vite aux suspensions, mais elle ne chauffe pas et remplit honorablement sa mission. Je la gare toujours quelque part aux carrefours que je peins, elle est présente dans chacune de mes toiles, c’est un rituel.
— Il faudrait qu’un jour vous me montriez ces toiles, dit Alice en s’installant à bord.
Daldry bredouilla quelques mots incompréhensibles, l’embrayage craqua un peu et la voiture s’élança sur la route.
— Je ne voudrais pas vous paraître curieuse, mais pourriez-vous me dire où nous allons ?
— Où voulez-vous que l’on aille, répondit Daldry, à Brighton bien sûr !
— À Brighton ? Pour quoi faire ?
— Pour que vous interrogiez cette voyante et lui posiez toutes les questions que vous auriez dû lui poser hier.
— Mais c’est totalement dingue…
— Nous y arriverons dans une heure trente, deux heures si la route est verglacée, je ne vois rien de dingue à cela. Nous serons rentrés avant le crépuscule et, quand bien même la nuit nous surprendrait sur la route du retour, les deux grosses boules chromées que vous apercevez devant vous de chaque côté de la calandre, ce sont des phares… Vous voyez, rien de bien périlleux ne nous attend.
— Monsieur Daldry, auriez-vous l’extrême amabilité d’arrêter de vous moquer de moi à tout bout de champ ?
— Mademoiselle Pendelbury, je vous promets de faire un effort, mais ne me demandez tout de même pas l’impossible. Ils quittèrent la ville par Lambeth, roulèrent jusqu’à Croydon, où Daldry demanda à Alice de bien vouloir prendre la carte routière dans la boîte à gants et de localiser Brighton Road, quelque part au sud. Alice lui indiqua de tourner à droite, puis de faire demi-tour, car elle tenait la carte dans le mauvais sens. Après quelques errements, un piéton les remit sur le bon chemin.
À Redhill, Daldry s’arrêta pour refaire le plein d’essence et vérifier l’état des pneumatiques. Il lui semblait que la direction de l’Austin tirait un peu à droite. Alice préféra rester à sa place, la carte sur ses genoux.
Après Crawley, Daldry dut ralentir l’allure, la campagne était blanche, le pare-brise givrait et la voiture dérapait dangereusement dans les virages. Une heure plus tard, ils avaient si froid qu’il leur était impossible de tenir la moindre conversation. Daldry avait poussé le chauffage à fond, mais le petit ventilateur ne pouvait lutter contre l’air glacial qui s’engouffrait sous la capote. Ils firent une halte à l’auberge des Huit Cloches et s’y réchauffèrent un long moment, attablés au plus près de la cheminée. Après une dernière tasse de thé brûlant, ils reprirent la route.
Daldry annonça que Brighton n’était plus très loin. Mais n’avait-il pas promis que le voyage ne durerait que deux heures au plus ? Il s’en était écoulé le double depuis leur départ de Londres.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin à destination, les attractions foraines commençaient à fermer, la longue jetée était déjà presque déserte, les derniers promeneurs rentraient chez eux pour se préparer à fêter Noël.
— Bien, dit Daldry en descendant de la voiture et sans s’inquiéter de l’heure. Où se trouve donc cette voyante ?
— Je doute qu’elle nous ait attendus, répondit Alice en se frictionnant les épaules.
— Ne soyons pas pessimistes et allons-y.
Alice entraîna Daldry vers la billetterie ; le guichet était fermé.
— Parfait, dit Daldry, l’entrée est gratuite.
Devant le kiosque où elle avait la veille fait cette étrange rencontre, Alice ressentit un profond mal-être, une inquiétude soudaine qui lui serrait la gorge. Elle s’arrêta, et Daldry, devinant son malaise, se tourna face à elle.
— Cette voyante n’est qu’une femme comme vous et moi… enfin, surtout comme vous. Bref, ne soyez pas inquiète, nous allons faire le nécessaire pour vous désenvoûter.
— Vous vous moquez encore de moi, et ce n’est vraiment pas gentil de votre part.
— Je voulais juste vous faire sourire. Alice, allez écouter sans crainte ce que cette vieille folle a à vous dire et, sur la route du retour, nous rirons tous les deux de ses inepties. Et puis une fois à Londres, dans l’état de fatigue où nous nous trouverons, voyante ou pas, nous dormirons comme des anges. Alors, soyez courageuse, je vous attends, je ne bouge pas d’un pouce.
— Merci, vous avez raison, je me conduis comme une gamine.
— Oui… bon… maintenant, filez, il vaudrait quand même mieux rentrer avant qu’il ne fasse nuit noire, ma voiture n’a qu’un seul phare qui fonctionne.
Alice avança vers le kiosque. La devanture était fermée, mais un rai de lumière s’échappait des volets. Elle fit le tour et frappa à la porte.
La voyante parut étonnée en découvrant Alice.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.
— Non, répondit Alice.
— Tu n’as pas l’air d’être très en forme, tu es toute pâlotte, reprit la vieille femme.
— Le froid certainement, je suis transie jusqu’aux os.
— Entre, ordonna la voyante, viens te réchauffer près du poêle.
Alice s’engouffra dans la guérite et reconnut aussitôt les odeurs de vanille, d’ambre et de cuir, plus intenses à l’approche du réchaud. Elle s’installa sur une banquette, la voyante s’assit à côté d’elle et prit ses mains entre les siennes.
— Alors comme ça tu es revenue me voir.
— Je… je passais par là, j’ai vu de la lumière.
— Tu es tout à fait charmante.
— Qui êtes-vous ? demanda Alice.
— Une voyante que les forains de cette jetée respectent ; les gens viennent de loin pour que je leur prédise l’avenir. Mais hier, à tes yeux, je n’étais qu’une vieille folle. Je suppose que, si tu es revenue aujourd’hui, c’est que tu as dû réviser ton jugement. Que veux-tu savoir ?
— Cet homme qui passait dans mon dos pendant que nous discutions, qui est-il et pourquoi devrais-je aller à la rencontre de six autres personnes avant de le connaître ?
— Je suis désolée, ma chérie, je n’ai pas de réponse à ces questions, je t’ai dit ce qui m’est apparu ; je ne peux rien inventer, je ne le fais jamais, je n’aime pas les mensonges.
— Moi non plus, protesta Alice.
— Mais tu n’es pas passée par hasard devant ma roulotte, n’est-ce pas ?
Alice acquiesça d’un signe de la tête.
— Hier, vous m’avez appelée par mon prénom, je ne vous l’avais pas dit, comment l’avez-vous su ? demanda Alice.
— Et toi, comment fais-tu pour nommer dans l’instant tous les parfums que tu sens ?
— J’ai un don, je suis nez.
— Et moi, voyante ! Nous sommes chacune douée dans notre domaine.
— Je suis revenue parce que l’on m’y a poussée. C’est vrai, ce que vous m’avez dit hier m’a troublée, avoua Alice, et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit à cause de vous.
— Je te comprends ; à ta place, il me serait peut-être arrivé la même chose.
— Dites-moi la vérité, vous avez vraiment vu tout cela hier ?
— La vérité ? Dieu merci, le futur n’est pas gravé dans le marbre. Ton avenir est fait de choix qui t’appartiennent.
— Alors vos prédictions ne sont que des boniments ?
— Des possibilités, pas des certitudes. Tu es seule à décider.
— Décider de quoi ?
— De me demander ou non de te révéler ce que je vois. Mais réfléchis à deux fois avant de me répondre. Savoir n’est pas toujours sans conséquence.
— Alors j’aimerais d’abord savoir si vous êtes sincère.
— Est-ce que je t’ai demandé de l’argent hier ? ou aujourd’hui ? C’est toi qui es venue frapper deux fois à ma porte. Mais tu sembles si inquiète, si tourmentée qu’il est probablement préférable que nous en restions là. Rentre chez toi, Alice ; si cela peut te rassurer, rien de grave ne te guette.
Alice regarda longuement la voyante. Elle ne l’intimidait plus, bien au contraire, sa compagnie lui était devenue agréable et sa voix rocailleuse l’apaisait. Elle n’avait pas fait tout ce chemin pour repartir sans en apprendre un peu plus, et l’idée de défier la voyante n’était pas pour lui déplaire. Alice se redressa et lui tendit ses mains.
— D’accord, dites-moi ce que vous voyez, vous avez raison, à moi seule de décider de ce que je veux croire ou non.
— Tu en es certaine ?
— Chaque dimanche, ma mère me traînait à la messe. En hiver, il faisait un froid insoutenable dans l’église de notre quartier. J’ai passé des heures à prier un Dieu que je n’ai jamais vu et qui n’a épargné personne, alors je crois que je peux passer quelques minutes à vous écouter…
— Je suis désolée que tes parents n’aient pas survécu à la guerre, dit la voyante en interrompant Alice.
— Comment le savez-vous ?
— Chut, dit la voyante en posant son index sur les lèvres d’Alice, tu es venue ici pour écouter et tu ne fais que parler.
La voyante retourna les mains d’Alice, paumes vers le ciel.
— Il y a deux vies en toi, Alice. Celle que tu connais et une autre qui t’attend depuis longtemps. Ces deux existences n’ont rien en commun. L’homme dont je te parlais hier se trouve quelque part sur le chemin de cette autre vie, et il ne sera jamais présent dans celle que tu mènes aujourd’hui. Partir à sa rencontre te forcera à accomplir un long voyage. Un voyage au cours duquel tu découvriras que rien de tout ce que tu croyais être n’était réalité.
— Ce que vous me racontez n’a aucun sens, protesta Alice.
— Peut-être. Après tout, je ne suis qu’une simple voyante de fête foraine.
— Un voyage vers où ?
— Vers là d’où tu viens, ma chérie, vers ton histoire.
— J’arrive de Londres et je compte bien y retourner ce soir.
— Je parle de la terre qui t’a vue naître.
— C’est toujours Londres, je suis née à Holborn.
— Non, crois-moi, ma chérie, répondit la voyante en souriant.
— Je sais quand même où ma mère a accouché, bon sang !
— Tu as vu le jour au sud, pas besoin d’être voyante pour le deviner, les traits de ton visage en témoignent.
— Je suis désolée de vous contredire, mais mes ancêtres sont tous natifs du Nord, de Birmingham du côté de ma mère, du Yorkshire de celui de mon père.
— De l’Orient pour les deux, chuchota la voyante. Tu viens d’un empire qui n’existe plus, d’un très vieux pays, distant de milliers de kilomètres. Le sang qui coule dans tes veines a pris sa source entre la mer Noire et la Caspienne. Regarde-toi dans une glace et constate par toi-même.
— Vous dites n’importe quoi ! s’insurgea Alice.
— Je te le répète, Alice, pour entreprendre ce voyage encore faut-il que tu te prépares à accepter certaines choses. Et j’ai l’impression, à en juger par ta réaction, que tu n’es pas prête. Il est préférable d’en rester là.
— Pas question, j’en ai soupé des nuits blanches ! Je ne repartirai à Londres que lorsque j’aurai acquis la conviction que vous êtes un charlatan.
La voyante considéra Alice d’un air grave.
— Pardonnez-moi, je suis désolée, reprit aussitôt Alice, ce n’est pas ce que je pensais, je ne voulais pas vous manquer de respect.
La voyante lâcha les mains d’Alice et se leva.
— Rentre chez toi et oublie tout ce que je t’ai dit ; c’est moi qui suis désolée. La vérité c’est que je ne suis qu’une vieille folle qui divague et s’amuse de la faiblesse des gens. À force de vouloir prédire l’avenir, je finis par me prendre à mon jeu. Vis ta vie sans aucune inquiétude. Tu es jolie femme, pas besoin d’être voyante pour te prédire que tu rencontreras homme à ton goût, quoi qu’il arrive.
La voyante avança vers la porte de sa bicoque, mais Alice ne bougea pas.
— Je vous trouvais plus sincère tout à l’heure. D’accord, jouons le jeu, dit Alice. Après tout, rien ne m’empêche de considérer qu’il s’agit là d’un jeu. Imaginons que je prenne au sérieux vos prédictions, par où devrais-je commencer ?
— Tu es fatigante, ma chérie. Une fois pour toutes, je ne t’ai rien prédit. Je dis ce qui me passe par la tête, alors inutile de perdre ton temps. Une veille de Noël, tu n’as pas mieux à faire ?
— Inutile aussi de vous dénigrer pour que je vous fiche la paix, je vous promets de partir dès que vous m’aurez répondu.
La voyante regarda une petite icône byzantine accrochée à la porte de sa roulotte, elle caressa le visage presque effacé d’un saint et se retourna vers Alice, l’air encore plus grave.
— À Istanbul, tu rencontreras quelqu’un qui te guidera vers la prochaine étape. Mais n’oublie jamais : si tu poursuis cette quête jusqu’à son terme, la réalité que tu connais n’y survivra pas. Maintenant, laisse-moi, je suis épuisée.
La voyante ouvrit la porte, l’air froid de l’hiver s’engouffra dans la roulotte. Alice resserra son manteau, sortit un porte-monnaie de sa poche, mais la voyante refusa son argent. Alice noua son écharpe autour du cou et salua la vieille dame.
La coursive était déserte, les lampions s’agitaient au vent, composant dans leurs tintements une étrange mélodie.
Un phare de voiture clignota en face d’elle. Daldry lui faisait de grands gestes derrière le pare-brise de son Austin. Elle courut vers lui, transie.
*
— Je commençais à m’inquiéter. Je me suis demandé cent fois si je devais venir vous chercher. Impossible de vous attendre dehors avec un froid pareil, se plaignit Daldry.
— Je crois que nous allons devoir rouler de nuit, dit Alice en regardant le ciel.
— Vous êtes restée un sacré moment dans cette bicoque, ajouta Daldry en lançant le moteur de l’Austin.
— Je n’ai pas vu le temps passer.
— Moi si. J’espère que cela en valait la peine.
Alice récupéra la carte routière sur la banquette arrière et la posa sur ses genoux. Daldry lui fit remarquer que, pour rentrer à Londres, il était désormais préférable de la tenir dans l’autre sens. Il accéléra et la voiture chassa de l’arrière.
— C’est une drôle de façon de vous faire passer le soir de Noël, n’est-ce pas ? dit Alice en s’excusant presque.
— Bien plus drôle que de m’ennuyer devant mon poste de radio. Et puis si la route n’est pas trop difficile, il sera toujours temps de dîner en arrivant. Minuit est encore loin.
— Londres aussi, je le crains, soupira Alice.
— Vous allez me faire languir longtemps ? Est-ce que cet entretien fut concluant ? Êtes-vous désormais délivrée des inquiétudes suscitées par cette femme ?
— Pas vraiment, répondit Alice.
Daldry entrouvrit sa vitre.
— Cela vous dérangerait si j’allumais une cigarette ?
— Pas si vous m’en offrez une.
— Vous fumez ?
— Non, répondit Alice, mais ce soir, pourquoi pas ?
Daldry sortit un paquet d’Embassy de la poche de son imperméable.
— Tenez-moi ce volant, dit-il à Alice. Vous savez conduire ?
— Non plus, répondit-elle en se penchant pour agripper le volant pendant que Daldry glissait deux cigarettes entre ses lèvres.
— Essayez de garder les roues dans l’axe de la route.
Il alluma son briquet, corrigea de sa main libre la trajectoire de l’Austin qui déviait vers le bas-côté et tendit une cigarette à Alice.
— Donc, nous avons fait chou blanc, dit-il, et vous semblez encore plus troublée qu’hier.
— Je crois que j’accorde trop d’importance aux propos de cette voyante. La fatigue, sans doute. Je n’ai pas assez dormi ces derniers temps, je suis épuisée. Cette femme est plus folle que je ne l’avais imaginé.
À la première bouffée de cigarette inhalée, Alice toussa. Daldry la lui ôta des doigts et la jeta dehors.
— Alors reposez-vous. Je vous réveillerai lorsque nous serons arrivés.
Alice posa sa tête contre la vitre, elle sentit ses paupières s’alourdir.
Daldry la regarda dormir un instant, puis se concentra sur la route.
*
L’Austin se rangea le long du trottoir, Daldry coupa le moteur et se demanda comment réveiller Alice. S’il lui parlait, elle sursauterait, poser une main sur son épaule manquerait de convenance, un toussotement ferait peut-être l’affaire, mais si elle avait ignoré les grincements de la suspension pendant tout le trajet, il faudrait tousser drôlement fort pour la tirer de son sommeil.
— Nous allons mourir de froid si nous passons la nuit ici, chuchota-t-elle en ouvrant un œil.
Pour le coup, ce fut Daldry qui sursauta.
Arrivés à leur étage, Daldry et Alice restèrent un instant à ne savoir ni l’un ni l’autre ce qu’il convenait de dire. Alice prit les devants.
— Il n’est que onze heures finalement.
— Vous avez raison, répondit Daldry, onze heures à peine passées.
— Qu’avez-vous acheté au marché ce matin ? demanda Alice.
— Du jambon, un pot de Piccalilli, des haricots rouges et un morceau de chester, et vous ?
— Des œufs, du bacon, de la brioche, du miel.
— Un véritable festin ! s’exclama Daldry. Je meurs de faim.
— Vous m’avez invitée à prendre un petit déjeuner, je vous ai coûté une fortune en essence, et je ne vous ai même pas encore remercié. Je vous dois une invitation.
— Ce sera avec un grand plaisir, je suis libre toute la semaine.
— Ethan, je parlais de ce soir !
— Ça tombe bien, je suis libre aussi ce soir.
— Je m’en doutais un peu.
— Je reconnais qu’il serait idiot de fêter Noël chacun de son côté du mur.
— Alors je vais nous préparer une omelette.
— C’est une merveilleuse idée, dit Daldry, je dépose cet imperméable chez moi et je reviens sonner à votre porte.
Alice alluma le réchaud, poussa la malle au milieu de la pièce, installa deux gros coussins de chaque côté, la recouvrit d’une nappe et mit le couvert pour deux. Puis elle grimpa sur son lit, ouvrit la verrière et récupéra la boîte d’œufs et le beurre qu’elle conservait sur le toit, à la fraîcheur de l’hiver.
Daldry frappa quelques instants plus tard. Il entra dans la pièce, en veston et pantalon de flanelle, son cabas à la main.
— À défaut de fleurs, impossible d’en trouver à cette heure, je vous ai apporté tout ce que j’avais acheté au marché ce matin ; avec l’omelette, ce sera délicieux.
Daldry sortit une bouteille de vin de son cabas et un tire-bouchon de sa poche.
— C’est quand même Noël, nous n’allions pas rester à l’eau.
Au cours du dîner, Daldry raconta à Alice quelques souvenirs de son enfance. Il lui parla du rapport impossible qu’il entretenait avec les siens, de la souffrance de sa mère qui, mariage de raison oblige, avait épousé un homme ne partageant ni ses goûts ni sa vision des choses, et encore moins sa finesse d’esprit, de son frère aîné, dépourvu de poésie mais pas d’ambition, et qui avait tout fait pour l’éloigner de sa famille, trop heureux à la perspective d’être le seul héritier de l’affaire de leur père. Maintes fois, il demanda à Alice s’il ne l’ennuyait pas, et chaque fois Alice l’assura du contraire, elle trouvait ce portrait de famille fascinant.
— Et vous, demanda-t-il, comment fut votre enfance ?
— Joyeuse, répondit Alice. Je suis fille unique, je ne vous dirai pas qu’un frère ou une sœur ne m’ait pas terriblement manqué, car cela m’a terriblement manqué, mais j’ai bénéficié de toute l’attention de mes parents.
— Et quel était le métier de votre père ? demanda Daldry.
— Il était pharmacien, et chercheur à ses heures. Passionné par les vertus des plantes médicinales, il en faisait venir des quatre coins du monde. Ma mère travaillait avec lui, ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la faculté. Nous ne dormions pas sur des matelas cousus d’or, mais la pharmacie était prospère. Mes parents s’aimaient et l’on riait beaucoup à la maison.
— Vous avez eu de la chance.
— Oui, je le reconnais et, en même temps, être témoin de tant d’amour vous fait aspirer à un idéal difficile à atteindre.
Alice se leva et emporta les assiettes vers l’évier. Daldry débarrassa les restes de leur repas et la rejoignit. Il s’arrêta devant la table de travail et examina les petits pots en terre cuite d’où dépassaient de longues tiges de papier, et la multitude de flacons rangés par groupes sur l’étagère.
— À droite ce sont des absolus, on les obtient à partir de concrètes ou de résinoïdes. Au milieu ce sont des accords sur lesquels je travaille.
— Vous êtes chimiste, comme votre père ? demanda Daldry, étonné.
— Les absolus sont des essences, les concrètes sont obtenues après avoir extrait les principes odorants de certaines matières premières d’origine végétale, comme la rose, le jasmin ou le lilas. Quant à cette table qui semble tant vous intriguer, on appelle cela un orgue. Parfumeurs et musiciens ont beaucoup de vocabulaire en commun, nous aussi parlons de notes et d’accords. Mon père était pharmacien, moi je suis ce que l’on appelle un nez. J’essaie de créer des compositions, de nouvelles fragrances.
— C’est très original comme métier ! Et vous en avez déjà inventé ? Je veux dire, des parfums que l’on achète dans le commerce ? quelque chose que je connaisse ?
— Oui, cela m’est arrivé, répondit Alice, un rire dans la voix. Cela reste encore assez confidentiel, mais on peut trouver l’une ou l’autre de mes créations dans les vitrines de certains parfumeurs de Londres.
— Cela doit être merveilleux de voir son travail exposé. Un homme a peut-être réussi à séduire une femme grâce au parfum qu’il portait et que vous avez créé.
Cette fois, Alice laissa échapper un rire franc.
— Je suis désolée de vous décevoir, je n’ai jusqu’à ce jour réalisé que des concentrés féminins, mais vous me donnez une idée. Je devrais chercher une note poivrée, une touche boisée, masculine, un cèdre ou un vétiver. Je vais y réfléchir.
Alice découpa deux tranches de brioche.
— Goûtons à ce dessert et, ensuite, je vous laisserai partir. Je passe une excellente soirée, mais je tombe de sommeil.
— Moi aussi, dit Daldry en bâillant, il a beaucoup neigé sur la route du retour et j’ai dû redoubler de vigilance.
— Merci, souffla Alice en posant une tranche de brioche devant Daldry.
— C’est moi qui vous remercie, je n’ai pas mangé de brioche depuis très longtemps.
— Merci de m’avoir accompagnée jusqu’à Brighton, c’était très généreux de votre part.
Daldry leva les yeux vers la verrière.
— La lumière dans cette pièce doit être extraordinaire pendant la journée.
— Elle l’est, je vous inviterai un jour à prendre le thé, vous pourrez le constater par vous-même.
Les dernières miettes de brioche avalées, Daldry se leva, et Alice le raccompagna jusqu’à la porte.
— Je ne vais pas très loin, dit-il en s’engageant sur le palier.
— Non, en effet.
— Joyeux Noël, mademoiselle Pendelbury.
— Joyeux Noël, monsieur Daldry.